Archives
TABLE RONDE

Presse écrite : consensus sur le constat d’une crise

lundi 29 novembre 2004 à 23:32, par Charles-Henry Sadien

A l’initiative de la Fédération du Cher Parti Communiste et dans le cadre du Centenaire de l’Humanité, Bernard Stéphan, Rédacteur en Chef du Berry Républicain, Louis François Caillaud, Directeur de La Nouvelle République du Cher, et Patrick Apel-Muller, journaliste à l’Humanité, étaient conviés à une table ronde consacrée au pluralisme de la presse régionale et nationale. Il n’y a pas eu de débat, chacun s’accordant à tirer la sonnette d’alarme sur la situation économique précaire de la presse française.

C’est la crise. Alors que l’Humanité fêtait ces cent ans, Le Berry Républicain et La Nouvelle République fêtaient leurs soixante bougies. Et c’est en rescapés que les trois généraux de presse se présentaient. Patrick Apel-Muller, pour l’Huma, rappelait que la France était passée de 180 titres de presse régionale à seulement 70 aujourd’hui, et que seuls deux journaux, hormis l’Humanité avaient plus de cent ans : Le Figaro et La Croix. Le quotidien France Soir est passé de 100.000 lecteurs à tout juste 50.000, Libération pourrait bientôt être racheté, et Le Monde, se trouve dans une situation économique incertaine. Louis-François Caillaud, pour La Nouvelle République, et Bernard Stéphan pour Le Berry Républicain, quant à eux, présentaient le département du Cher comme un « village d’Astérix » pour l’un et « une situation exceptionnelle » pour l’autre, puisque seuls les habitants de 22 départements ont encore la chance de pouvoir choisir entre deux quotidiens locaux.

Les raisons de ce sombre constat ? Pour Bernard Stéphan, il y a eu un « partage des territoires » dans les années 80 entre les différents groupes de presse dans un souci de coexistence mutuelle. « Aujourd’hui, nous sommes à la veille d’un nouveau partage du territoire » avec l’acquisition par le groupe Dassault de 70 publications. « On va vers un nouveau recule du pluralisme » professe-t-il. Louis-François Caillaud, préfère entonner la chanson du Médef, pointant du doigt le « prix du papier », se lamentant de payer « plein pot » sur le coût des envois par La Poste (malgré une subvention de 242 millions d’euros à La Poste au titre d’aide au transport de la presse, selon l’accord Presse-Poste signé le 22 juillet 2004) et pleurnichant sur les « charges salariales » et le coût de main d’oeuvre qui représente 50% des coûts totaux. « Aujourd’hui, La Nouvelle République du Cher ne gagne pas d’argent. Elle ne survit que parce que les résultats de la NR de Tours et Orléans permettent d’équilibrer les comptes » explique-t-il. Patrick Apel-Muller, lui, relance un débat un peu désuet sur les journaux gratuits censés produire de l’info au rabais et qui vont finir par assassiner la vraie et noble presse française, naturellement payante. Et créer une « fracture journalistique », tant qu’on y est, avec des journaux pour les pauvres et des journaux pour les riches. Un peu caricatural...

Bref, la presse connaît les mêmes difficultés que n’importe quelle entreprise française. Mais, selon les protagonistes du débat, elle mériterait un traitement particulier au regard de son rôle dans nos démocraties contemporaines. « La liberté de la presse, c’est la liberté de la parole. Elle accompagne la maturité politique » estime Bernard Stéphan. Et à Louis-François Caillaud de rappeler que la « NR » et le « BR » sont nés de la Résistance en 1945, avec une forte culture d’engagement et un rôle de lien social très important. Bernard Stéphan ajoute même qu’« il faut défendre l’écrit ’papier’. Le quotidien est lié à la conquête de la liberté ». Le combat de son journal est, selon ses propos, de « redonner du sens et une épaisseur en jetant à la poubelle les hamburgers de l’information » (...) « Le danger qui guette la presse écrite, c’est la soumission à un modèle : la dictature de l’audimat de la télévision, la dictature de la petite phrase, la mise en scène de personnages politiques en rubrique people », lance-t-il avec conviction.

Le « BR » et la « NR », chevaliers blancs du pluralisme, de la liberté de la presse et de la liberté d’expression ? L’image est osée, à tel point que Yannick Bedin, animateur de la rencontre lancera une question pertinente qui désarçonnera quelque peu ses invités : « A-t-on besoin de deux titres dans le Cher ? ». Les deux quotidiens ayant un traitement et un contenu identique de l’information, l’interrogation peut paraître légitime. « Nous avons un regard différent », répond, main sur le coeur, Louis-François Caillaud. Bernard Stéphan, observe lui que dans les départements où il n’y a qu’un quotidien, l’information est moins fraîche car les journalistes ne cherchent plus à sortir une info avant le journal concurrent.

Selon les deux représentants de la Presse Quotidienne Régionale, les lecteurs achètent leurs titres avant tout pour consulter les avis mortuaires, les petites annonces « ou les mots croisés » ! Ensuite, le lecteur déroule, « comme une coquille d’escargot », dixit Bernard Stéphan, pour consulter l’actualité locale jusqu’à aux informations nationales et internationales. Autant dire que la question de la qualité des contenus est vite éludée : « Mobiliser un journaliste pour réaliser une enquête d’investigation prend du temps. Quinze jours, parfois un mois. Ce n’est pas rentable », estime Bernard Stéphan confronté à l’obligation de remplir les pages de son quotidien chaque jour, comme la « presse hamburger », finalement. Pourtant, quelques minutes plus tôt, Patrick Apel-Muller avait déclaré qu’un journal n’était pas une valeur marchande comme les autres et qu’il ne devait pas avoir une préoccupation principale de rentabilité...

Et c’est cette qualité des contenus, qui est assez étrangement invoquée pour justifier des demandes de plus en plus pressantes d’aides de l’Etat. Mais les sommes considérables annoncées discrètement durant l’été par le gouvernement (1) pour aider la presse, paraissent insuffisantes aux yeux de Patrick Apel-Muller. « Il s’agit d’argent pris sur les aides aux tarifs postaux ! Et les 19 millions d’euros sont destinés à financer l’aide à la restructuration des titres de presse, autrement dit, à financer les licenciements ! ». Favorable lui aussi à une aide accrue de l’Etat, Louis-François Caillaud trouve par contre « scandaleux » et « inquiétant », que France 3 Centre qui souhaite s’implanter à Bourges ait l’intention de demander des aides financières notamment du Conseil Général du Cher pour son installation et pour payer son loyer. Des prises de positions parfois incohérentes où chacun défend un journalisme de qualité sans le pratiquer et affirme son indépendance en réclamant toujours plus d’aides de l’Etat.

Seul Bernard Stéphan souligne que la solution se trouve aussi dans une démarche éducative en direction des citoyens puisque « la presse quotidienne régionale est le carrefour des citoyens et des institutions. C’est le miroir des uns et des autres ». En quelques années, le Berry Républicain est passé de 200 à 93 salariés. Ses ventes sont en baisse, à tel point que des lycéens ont été sollicités pour relancer les abonnements, en chute libre dans le centre-ville de Bourges. « Le problème est de savoir si l’on défend nos titres ou nos marques. Si on défend nos titres, c’est l’immuabilité qui s’impose. Si l’on défend nos marques, on évolue. Le Berry Républicain et son groupe réfléchissent pour offrir une information sur divers support : un quotidien, un ou plusieurs sites internet, une télévision locale, un hebdomadaire... »

Finalement, la vision exposée de « la crise » a été essentiellement celle de patrons de presse, à travers une analyse se limitant à l’aspect économique. Pourquoi les citoyens n’achètent plus Le Berry Républicain et La Nouvelle République ? La question, si elle avait été posée, aurait permis une réflexion plus large et plus riche sur ce qu’est ou ce que doit être réellement le pluralisme de la presse.

(1) Au début du mois d’août 2004, le Premier Ministre M. Jean-Pierre Raffarin a annoncé le déblocage de : 19 millions d’euros afin d’aider les imprimeries des quotidiens nationaux et 19 autres millions pour les imprimeries des quotidiens régionaux. Par ailleurs, il a été confirmé la reconduction des crédits budgétaires finançant d’autres aides à la presse et à l’Agence France-Presse (source AFP). De même, l’Etat s’est engagé à verser une subvention de 242 millions d’euros à La Poste au titre d’aide au transport de la presse (selon l’accord Presse-Poste signé le 22 juillet 2004). Une somme qui sera reconduite jusqu’en 2008.