Une culture pas très net

lundi 23 juin 2008 à 07:54, par Mister K

Vous aimez bien le vote électronique ? Vous êtes fans des caméras dans les espaces publics ? Vous adorerez le flicage sur internet. Jamais en panne d’idées quand il s’agit de tenter de contrôler un domaine sur lequel ils n’ont aucun contrôle et auquel ils ne comprennent rien, les politiques vont voter une loi dont l’objectif est de stopper le piratage des oeuvres musicales sur internet. Depuis 10 ans au moins, la "culture" n’est pas très net.

Cela se passe en 2008

Une culture pas très net
Diverses Flûtes.
Source Wikipédia

2008. C’est l’année où sera votée en France, une loi baptisée Création et Internet. Comprenez que la loi va tenter de contrôler les usages d’internet afin de protéger la création artistique. Le nom de la loi est la première escroquerie. Opposer création et internet alors qu’internet est un espace bouillonnant de créations en tous genres, voilà qui montre l’aveuglement, l’incompétence ou la mauvaise foi des promoteurs de cette loi. Le couvercle mis sur la casserole internet risque très vite de sauter.

Rebelote

Pourtant, de grosses casseroles, l’industrie musicale en traine depuis des années. Leur lobbying intensif auprès du législateur afin de faire voter des lois favorables à leurs affaires n’a pas cessé depuis 10 ans. Les lois autour du numérique, qu’elles soient votées par la gauche ou la droite sont toutes aussi catastrophiques les unes que les autres. Après la LEN sous Jospin en 2004, la loi DADVSI votée en Mars 2006 a prouvée son inefficacité prévisible, loi qui permettait l’utilisation de verrous numériques ; lesquels ont été progressivement abandonnés par l’industrie musicale puisqu’ils nuisaient à la vente de titres en ligne...Deux ans après, on recommence. Et on continue dans cette tentative de régulation des usages d’internet. Là, il s’agit d’obliger les fournisseurs d’accès internet (FAI) à filtrer les contenus téléchargés et repérer les internautes qui téléchargent des oeuvres protégées par le droit d’auteur. Un système d’avertissement qu’on annonce progressif pouvant aller jusqu’à la fermeture de l’accès internet pendant un an sera mis en place. Autant dire qu’il s’agit là de la mise en place d’une justice administrative, où des acteurs privés seront chargés de faire la police et la justice. Une première en France.

Le beurre et l’argent du beurre

Le plus drôle, c’est que l’état n’est pas à une contradiction près. Alors que des taxes sont prélevées sur les CD et DVD vierges, sur les disques durs et sur les lecteurs mp3 pour aider la création artistique, on va continuer à réprimer le téléchargement. Pourtant, il faudrait peut-être choisir : pourquoi payer des taxes sur un usage officiellement illégal ? Tout cela n’a pas grand sens. Mais dans son lobbying, l’industrie musicale tente de récupérer de l’argent dans tous les sens. Peu importe la cohérence, tant que le business en profite.

L’artiste, l’alibi. Le téléchargement le coupable idéal

Alors, bien sûr, pas question ici de légitimer le téléchargement illégal d’oeuvres protégées par le droit d’auteur. Mais il s’agit simplement de pointer les pratiques d’une industrie à bout de souffle qui prétexte de protéger les artistes alors qu’elle protège avant tout un système qui ne fait éclore que très peu d’artistes. L’artiste est un alibi. Les 52 "artistes" qui ont signé un appel dans le Journal du Dimanche sont vraisemblablement "conseillés" par leur maison de disque. Le système qui est protégé fait vivre grassement la galaxie de l’industrie musicale. Mais la plupart des artistes n’ont pas les moyens de s’exprimer et ont de plus en plus de mal à se produire dans des salles devant un public. Et ce n’est certainement pas dû au téléchargement sur internet. La vérité, c’est que l’industrie du disque mise sur un plus petit nombre d’artistes qu’il y a 10 ans, et que forcément, la prise de risque étant moins grande, les retours sur investissement sont également moins grands. Rien de plus normal. La vérité également, c’est que l’industrie musicale a été incapable d’innover et de renouveler son business modèle. Résultat, l’Etat tente de palier à l’incompétence notoire de toute une industrie à coup de lois qui seront toutes aussi inefficaces les unes que les autres. Seule issue pour l’industrie du disque : se renouveler, innover, prendre des risques. Cela fait 10 ans qu’on leur dit. Un jour certainement, ils comprendront.

Effets pervers

En plus d’être inefficace, la future loi va généraliser le flicage sur internet. Ce précédent pour l’instant limité au téléchargement des oeuvres protégées, on ne peut dire où il nous mènera. On peut toutefois s’attendre à une surenchère de systèmes de protection de la vie privée. Et là, il va y avoir de la création au niveau technique et sur internet...

Existe-t-il d’autres solutions ?

Oui, il en existe. La solution la plus simple semble être la solution de la licence globale. L’idée est de prélever une certaine somme sur chaque abonnement internet, somme qui irait directement à la création artistique et comblerait amplement la baisse des ventes de disques dénoncée par les maisons de disque et qu’elles imputent au téléchargement sur internet. Cette proposition avait été réalisée à travers un amendement par les députés en 2006 lors du vote de la loi DADVSI. A l’époque, un certain Nicolas Sarkozy en personne avait raisonné les députés UMP afin de revenir sur l’amendement voté avec leur appui. Bizarrement, une partie de l’industrie musicale est contre cette possibilité sans trop qu’on sache bien pourquoi d’ailleurs. Pourtant, c’est une solution avec un résultat garanti. Les modalités (sommes prélevées sur les abonnements, répartitions des gains) sont bien sûr à imaginer. Mais il faut croire que l’industrie musicale et les parlementaires préfèrent les solutions inefficaces...

Et maintenant ?

La loi Création et Internet sera certainement votée au parlement. Mais déjà, on s’attend à des recours au niveau du conseil constitutionnel tellement le dispositif proposé paraît bancale. Et même si elle n’est pas "retoquée", la loi sera inefficace puisque très facilement contournable. Les solutions techniques pour éviter le filtrage des FAI existent déjà et leur nombre est important. La surenchère technique ne profitera à personne et certainement pas à la création et aux artistes. Résultat, tout comme la loi DADVSI en 2006, cette loi fera perdre du temps à tout le monde et ne bénéficiera à personne. "On s’était dit rendez-vous dans deux ans, même jour, même heure, même pomme...". [1]

Une pétition à l’initiative du journal SVM (Sciences et vie Micro) contre la surveillance du réseau et la loi Création et Internet a déjà recueillie plus de 27000 signatures.

[1Et oui, Patrick Bruel, c’est aussi de la création française ;-))

commentaires
Une culture pas très net - jmp - 23 juin 2008 à 13:38

Les 52 "artistes" qui ont signé un appel dans le Journal du Dimanche sont vraisemblablement "conseillés" par leur maison de disque.

Quand on regarde la liste des artistes signataires, il y a de quoi rigoler. On y trouve pour la plupart des artistes commerciaux, ceux qui se bouffent l’essentiel du gâteau. Bref, ceux qui font du business, pas de la création culturelle. Qu’ils s’occupent de leurs affaires au lieu de signer n’importe quoi.


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