"Pas question qu’un enfant se présente en public sans réussite à l’école !"
« Les beaux jours reviennent et la Ville de Bourges se prépare pour une nouvelle saison culturelle, toujours aussi riche et intense au fil des ans. Pour cela, les Berruyers peuvent compter sur notre engagement total à favoriser le développement de la culture par le biais d’une politique audacieuse qui n’a cessé de développer son offre au service de tous. Et cette énergie, nous continuerons à la mettre au service de notre ville pour qu’elle demeure une référence culturelle. »
C’est ainsi qu’au mois d’avril, Serge Lepeltier, introduisait son édito du journal municipal Les Nouvelles de Bourges. Festival du Printemps en tête, la ville se targue en effet de disposer, dans ce domaine, d’une offre riche et variée ainsi que de multiples salles dédiées aux spectacles en tous genres. Mais quels sont exactement les publics concernés ? Qui bénéficie d’aides financières et sous quelles conditions ? Les différentes structures s’entendent-elles pour travailler ensemble ? Enfin, existe-t-il une véritable politique culturelle pour la ville, comme l’affirme le maire de Bourges ? Autant de questions qui font souvent débat dans les colonnes de l’Agitateur. Aussi, avons-nous décidé de nous adresser directement aux acteurs de la vie culturelle berruyère qui voudront bien se prêter au jeu de l’interview afin d’obtenir leur point de vue. C’est avec Pierre-André Effa, président d’El Qantara, que nous commencerons cette enquête de longue haleine…
Aux origines de l’association El Qantara
– L’agitateur : Quels sont les liens qui vous unissent à Bourges ?
Pierre-André Effa : Ma famille est arrivée à Bourges lorsque j’avais 6 ans. J’y ai suivi mes études jusqu’au bac et ensuite je suis parti à Orléans, puis Nanterre…
– L’agitateur : Vous êtes l’actuel président de l’association El Qantara. Qu’est-ce qui vous a personnellement, amené à vous engager sur ce projet à vocation culturelle ?
Pierre-André Effa : Je ne sais pas… Pendant longtemps, je me suis plutôt engagé dans des actions politiques et syndicales mais à partir des années 80 j’ai assez rapidement perçu qu’une partie de la population était en train d’être larguée et que les partis politiques ne cernaient pas bien les problèmes qui se posaient... surtout dans les quartiers. Les alertes n’ont pas été suffisamment entendues. Les gens quittaient les réseaux pour se retrouver confrontés seuls à leurs difficultés. Il fallait retravailler sur une action qui favorise la citoyenneté. Dans cette démarche, j’étais encore assez loin d’une approche culturelle. Même si je suis passionné d’art, ce n’était pas le véritable enjeu… Cela aurait pu passer par le sport ou n’importe quoi d’autre… Mais il faut quand même dire - c’est important- que j’avais une passion pour le monde arabe, pour le Maghreb et en particulier pour l’Algérie. Voilà sans doute pour l’intérêt culturel…
– L’agitateur : Est-ce un intérêt d’origine familiale ?
Pierre-André Effa : Pas du tout.
– L’agitateur : Quels ont été les éléments déclencheurs alors ?
Pierre-André Effa : Les cultures kabyle et berbère m’ont attirées. J’ai écouté des musiciens et j’ai assez vite accroché. Je ne sais pas trop pourquoi… Mais je ne suis pas parti de ça pour la suite. Ce sont plutôt les opportunités qui ont joué. La musique arabo-andalouse par exemple, quand j’ai commencé je n’en avais jamais entendu un seul morceau ! C’est plutôt mon intérêt pour l’éducation populaire qui a été déclencheur. J’ai été un militant franc-camarade quand j’étais jeune [1]. Je me suis d’ailleurs pas mal impliqué en tant qu’animateur puis formateur. C’est ça qui a été important.
– L’agitateur : Pouvez-vous nous parlez des débuts d’El Qantara ?
Pierre-André Effa : L’association est née sous l’appellation Chants et danses du Maghreb, il y a presque 25 ans. En 1984 exactement, mais l’action est née dès 1983, avec l’organisation d’un premier stage de danse.
– L’agitateur : Quelles furent les débuts de cette aventure ?
Pierre-André Effa : Ce stage est né d’une rencontre mais c’est aussi un peu le fruit du hasard… Au cours des rencontres internationales de danse contemporaine qui se tenaient à Bourges en 1983, le maire adjoint de l’époque, Charles Parnet, est venu voir mon père qui s’occupait alors du Hameau de la Fraternité et lui a demandé s’il était possible d’organiser un stage de danses traditionnelles du Maghreb pendant l’été, au mois de juillet car un chorégraphe, Elhadi Cheriffa, encadrant des stages pour adultes pouvait faire une intervention de quelques heures par jour auprès de jeunes. Il y avait justement une fête prévue au Hameau de la Fraternité le 13 juillet et l’objectif fut de monter une petite animation avec un certain nombre de jeunes, des filles essentiellement. Cela tombait à point car un an auparavant il y avait eu un vol de bijoux dans un appartement du quartier. Après avoir retrouvé les auteurs et les objets dérobés et on avait discuté notamment avec les jeunes filles concernées sur leurs attentes. Elles répondirent que ce qu’elles souhaitaient c’était de pouvoir monter sur scène. Une promesse avait alors été lancée de faire ce qu’on pouvait… Un an après, cette proposition permettait de concrétiser le projet.
– L’agitateur : Quelle était votre activité à l’époque ?
Pierre-André Effa : Moi, j’étais étudiant, je m’occupais à titre individuel et ponctuellement d’associations… Et puis il y a eu ce premier stage et on a trouvé ça bien et on a voulu continuer mais on ne savait ni trop comment ni avec quels moyens… Tout ça c’est quand même lié au hasard… des chances qu’on a saisies. Fin 1983, il y a eu les marches contre le racisme : la marche des beurs qui était partie de la banlieue lyonnaise, qui avait traversé la France et qui avait effectué une manifestation à Paris en automne. Comment pouvait-on apporter notre contribution ? Début 1984, on a mené un projet intitulé « un mois contre le racisme » avec différentes actions comme une participation au Bourges-Sancerre avec des jeunes du quartier. Il y avait encore l’idée d’organiser un spectacle de chants et danses du Maghreb avec Elhadi Cheriffa et les enfants au Palais des Congrès qui venait d’ouvrir ses portes. En février 1984, on a fait un deuxième stage et c’est à cette occasion que l’association a pris son nom… Il y avait 160 jeunes et enfants, il y avait deux ateliers : percussions et danses et on a construit quelque chose de beaucoup plus solide avec un petit budget. On a donné ce premier nom sans être vraiment convaincus d’ailleurs, mais il en fallait un pour remplir le carnet de chèques… pas convaincus car déjà, ce n’était pas vraiment notre façon de voir les choses. Cette association avait été créée avec l’ensemble des associations communautaires : que ce soient les Français musulmans (les anciens harkis), les Marocains, les Algériens et les Tunisiens.
– L’agitateur : Ces associations sont venues naturellement vous aider ?
Pierre-André Effa : Il y avait un mouvement de ces associations pour lutter contre le racisme… On veillait qu’au sein du conseil d’administration, ces associations soient représentées… Pour en revenir à l’historique de l’association, en juillet 1984 eut lieu un troisième stage et ensuite un presque tous les ans, voire deux fois par an…Ensuite l’association s’est pérennisée sans toutefois avoir de local.
– L’agitateur : Tous ces spectacles étaient basés sur la danse, c’était votre principal pôle d’action ?
Pierre-André Effa : Effectivement, pendant longtemps on a organisé essentiellement les stages de danse mais avec la mise en place d’un suivi scolaire des enfants en parallèle.
– L’agitateur : En quelque sorte, les spectacles représentaient une incitation à la réussite scolaire ?
Pierre-André Effa : Oui, nous étions parfaitement convaincus que si nous arrivions à gagner sur des questions de reconnaissance, nous pourrions gagner sur beaucoup d’autres terrains. Pour nous, il n’était pas question qu’un enfant se présente en public sans avoir de la réussite à l’école et d’ailleurs cela a toujours très bien fonctionné.
– L’agitateur : L’implication était-elle égale dans les ateliers de danse et pour le soutien ? Il n’y a pas eu de déception à ce niveau ?
Pierre-André Effa : Non, pas de déception… Le résultat allait même bien souvent au-delà de ce qu’on imaginait.
– L’agitateur : Qui d’autre avez vous touché par ces premières actions ?
Pierre-André Effa : Au départ ce furent à cent pour cent des personnes du quartier puis en 1985 on a commencé à approfondir notre démarche… 1985 c’était le centenaire de la mort de Victor Hugo. A cette occasion, on a monté un spectacle partant d’un poème tiré des Orientales et on a travaillé en partenariat avec le collège Victor Hugo.
– L’agitateur : Avec les professeurs du collège ?
Pierre-André Effa : Plutôt avec le conseiller d’éducation. Cela nous attirait, il y avait un rapport différent. C’était un petit projet, une simple lecture, mais qui nous éloignait un peu des spectacles de danse. On voulait d’une part, se raccrocher aux structures qui nous entouraient (écoles, collège...) et d’autre part, ne pas se limiter à une démarche folkloriste. Il fallait qu’on intègre nos actions dans une approche plus universelle de la danse car on savait bien que si certains jeunes voulaient poursuivre dans cette voie, il faudrait bien qu’ils suivent des cours de danse classique, etc … Notre crainte a toujours été de se retrouver renfermés sur nous mêmes. De plus, à l’époque, on sentait déjà le début d’une certaine dérive communautariste. Le travail avec les associations communautaires a eu son temps puis cela s’est estompé avec cette ouverture.
– L’agitateur : Clairement, vous ne souhaitiez pas créer de confusions ? Vous vouliez qu’on évite de rattacher vos actions à une communauté ?
Pierre-André Effa : Il fallait en tous cas que les portes soient ouvertes. On n’adoptait pas une démarche volontariste pour sortir de Chants et danses du Maghreb, car il fallait travailler aussi sur des questions d’identité avant d’aller plus loin, mais en même temps il fallait qu’en permanence on puisse proposer cette ouverture. La plupart des jeunes manifestaient d’ailleurs cette envie. Les premiers jeunes qu’on a suivis ont maintenant 35-40 ans mais ils gardent la tête sur les épaules.
– L’agitateur : Cette aventure a été un enrichissement pour tous ?
Pierre-André Effa : C’est une évidence. Malgré les difficultés auxquelles certains sont confrontés dans la vie, on peut constater qu’ils affrontent les choses de manière admirable.
– L’agitateur : Est-ce qu’un esprit de fidélité anime les anciens de l’association ? Avez-vous gardé des contacts ?
Pierre-André Effa : En ce qui concerne l’époque de Chants et danses du Maghreb, tous sont restés, par la pensée, proches de l’association. C’est un plaisir à chaque fois qu’on se croise.
– L’agitateur : Depuis quand l’association a-t-elle pris le nom d’El Qantara ?
Pierre-André Effa : Cela date de 1994.
– L’agitateur : Est-ce que cela indiquait un changement de cap dans vos actions ?
Pierre-André Effa : Non, mais c’est quelque chose qui aurait dû venir plus tôt.
– L’agitateur : El Qantara signifie « passerelle » en langue arabe, n’est-ce pas ?
Pierre-André Effa : Oui, tout d’abord, Chants et danses du Maghreb … Chants et danses du Berry… ça ne ressemblait à rien ! (rires) Cela ne collait pas avec notre démarche qui se voulait artistique. Dans les années 90 on a donc décidé de changer de nom. Cela a pris 2 ou 3 ans. On a lancé un appel à idées. Il fallait un nom arabe facile à mémoriser et représentant bien l’idée que l’on portait. El Qantara c’était bien. Il y avait la signification arabe qui était intéressante, deuxièmement si l’on fait référence à la langue espagnole, cela reste assez chantant et puis ce nom est porté un peu partout à travers le monde. Il a un côté un peu universel…on ne voulait pas non plus que ce soit trop arabe sinon cela devient vite communautaire et cela entraîne des difficultés, mais le nom reste arabe car nous ne voulions pas avoir honte de notre démarche. De plus l’Institut du monde arabe avait sorti une revue intitulée Qantara et cela nous a plu.
Mais avant 1994, plusieurs événements avaient déjà annoncé cette mutation. En 1987, on a rencontré Rachid Guerbas car on voulait faire un travail sur la musique, essentiellement sur la percussion. Il n’avait pas tout à fait la même vision des choses que nous, mais il a été peu à peu convaincu par notre approche. L’arrivée de Rachid a permis la création d’un cours de musique arabo-andalouse dans le cadre de l’école de musique.
– L’agitateur : C’est-à-dire ?
Pierre-André Effa : En fait, la mairie de Bourges a accepté notre proposition d’embaucher Rachid comme professeur à l’école de musique puisqu’il disposait de tous les diplômes requis pour ce poste. C’est donc au conservatoire de Bourges que fut créé le premier cours de musique arabo-andalouse, et c’est encore le seul en Europe. Ce fut tout d’abord un poste à mi-temps, puis il a fallu batailler pour obtenir un plein temps…
– L’agitateur : Une autre bataille a sans doute été de faire venir des jeunes à ces cours…
Pierre-André Effa : Oui, ça n’a pas été simple d’amener des jeunes à la musique arabo-andalouse. Cela n’était pas naturel, ce n’était pas du tout le public. Pour Rachid non plus d’ailleurs ça n’a pas été évident, car il avait plutôt l’habitude d’intervenir au Centre Culturel Algérien. Il y avait un véritable écart entre ces deux mondes… mais cette histoire ne s’est pas mal passée. De plus, ce travail autour de la musique commençait à nous donner une certaine identité… Ensuite en 1989, il y a eu le bicentenaire de la Révolution et on a monté un premier ballet contemporain avec Elhadi Cheriffa sur le thème de la déclaration des droits de l’Homme. Tous ces jalons montrent que le nom Chants et danses du Maghreb collait de moins en moins à ce que nous proposions.
A suivre...