CULTURE EN QUESTIONS

"J’ai l’impression que l’on nous reproche de permettre la réussite des gens"

Interview de Pierre-André Effa (troisième partie)
dimanche 6 juillet 2008 à 12:04, par Mercure Galant

Bilan

"J'ai l'impression que l'on nous reproche de permettre la réussite des gens"

L’agitateur :Quelle perception gardez-vous du travail accompli durant toutes ces années. Quelles satisfactions ou quels manques relevez-vous ?

Pierre-André Effa : Avec les moyens dont nous disposons et une progression importante de notre activité on peut dire que notre réussite ne se discute pas. D’ailleurs, je ne comprends même pas qu’on puisse encore la discuter. Cela devient de la mauvaise foi au bout d’un moment.

L’agitateur : Vous sous-entendez qu’on remet en cause la portée de votre travail ?

Pierre-André Effa : Son efficacité en tous cas… Pourtant avec nos moyens il faut me montrer qui peut aligner autant de résultats en terme de prévention et de réussite scolaire. Avec Yacine [1], on a calculé cette année que nous dépensions 12€ par jour et par enfant. Ce n’est rien !

L’agitateur : Vous parlez de la prise en charge d’une centaine d’enfants pour le suivi scolaire ?

Pierre-André Effa : Oui, et je parle bien sûr des journées d’activités.

L’agitateur : Clairement, cette remise en cause de votre action est-elle le fait de la municipalité de Bourges ?

- Pierre-André Effa : C’est plus compliqué que ça… Notre regret c’est de ne pas avoir encore une structure suffisamment solide. Nos partenariats avec les institutions ne sont pas aussi forts qu’ils pourraient l’être.

L’agitateur : Est-ce que beaucoup d’associations à vocation culturelle ne pourraient pas faire le même constat que vous ? Ne souffrent-elles pas de la même précarité ?

Pierre-André Effa : C’est possible… mais les rapports qu’on entretient dépassent largement les clivages politiques. Notre principal regret est bien situé là : dans cette difficulté engendrée par les incompréhensions. Au lieu de passer du temps à discuter avec des artistes, Yacine passe des heures à régler des choses qui n’ont aucun intérêt. Quand le CUCS [2] nous demande par exemple de justifier nos 1200€ de suivi scolaire à l’année c’est décourageant… Il n’y a quand même pas de détournements ! Il y a un écart énorme entre l’utilité sociale de notre action et cette procédure tatillonne.

L’agitateur : La motivation s’émousse avec les contraintes administratives et le fait de devoir rendre des comptes ?

Pierre-André Effa : Oui, c’est insupportable. En tant que fonctionnaire, je comprends bien qu’il y ait des comptes à rendre mais notre structure s’appuie sur des résultats manifestes, avérés ! Et puis si l’on souhaite que l’association n’existe plus, c’est simple, il suffit d’embaucher tous nos animateurs à l’école de musique et nous serons très contents ! (rires)

L’agitateur : J’imagine tout de même que ce n’est pas votre souhait ?

Pierre-André Effa : Et pourquoi pas ? Nous ne verrions aucun inconvénient à ce que l’école de musique remplisse la mission qui est aujourd’hui la nôtre. À partir du moment où les partenariats sont clairement définis, pourquoi y aurait-il une multitude de structures ? C’est la question du rôle du service public qu’il faut se poser.

L’agitateur : Mais votre association va au-delà du volet musical. L’implication des enfants dans les projets développés et dans les activités de soutien en font la richesse, non ?

Pierre-André Effa : Mais je pense qu’un service public peut avoir aussi cette démarche. Ce n’est pas interdit. Ce serait même bien ! Je ne suis pas accroché au modèle associatif. Certes, l’école a besoin de notre travail, nous avons chacun notre rôle. C’est comme dans une pièce de théâtre. En général, cela se passe assez bien avec les enseignants quand ils comprennent qu’ils ne sont pas mis en situation de concurrence, ni jugés. La seule chose qui nous intéresse c’est que l’enfant construise son chemin. Nous apportons juste une pierre à cette construction. Mais sur le fond, la participation, l’implication de notre petit public, restent pour nous des valeurs très importantes dans notre société très individualiste. Il faudrait que les institutions et le service public intègre mieux ces valeurs. La structure associative a sûrement encore des raisons d’être mais je ne suis pas du tout d’accord avec certaines associations qui prennent la place d’une institution. C’est une question de fond. Je préfère de loin notre partenariat avec l’école de musique plutôt que d’obtenir davantage de subventions pour financer un professeur. Pour de nombreuses raisons : la laïcité en premier lieu. Il y a les services publics et puis il existe des passerelles, comme nous, dont on peut avoir besoin ou non.

L’agitateur : Donc vous êtes prêt à vous décharger d’un certain nombre de vos activités si les structures existantes sont suffisamment financées pour les prendre à leur compte ?

Pierre-André Effa : Oui, dans une démarche participative, en relation avec le public en difficulté. Notre démarche est volontariste à ce niveau mais ce n’est pas toujours le cas des institutions. C’est passionnant de faire une lecture de tous les textes de loi sur la politique de la ville. Dans les préambules, il y a des discours. J’aimerai juste qu’on s’en tienne à ces discours. Les mots « mixité », « intergénérationnel » restent creux. Moi je dis chiche ! À Bourges par exemple, la prise en charge des enfants que nous accueillons, et d’autres qui sont sur la mauvaise voie, ce serait un projet à la portée de la seule municipalité. Mais il suffit de le vouloir. Mais tout cela est très compliqué car parfois j’ai l’impression que ce qu’on nous reproche c’est de permettre la réussite des gens. Comme si les jeunes des quartiers Nord n’avaient pas le droit de s’occuper de Mozart mais uniquement de la musique rap !

L’agitateur : Vous a-t-on fait directement ce type de reproches ?

Pierre-André Effa : On nous a dit que nous étions élitistes, ce qui revient à peu près au même… En gros, on peut traduire ainsi « il y a une culture pour l’élite alors qu’est-ce que c’est que cette association qui veut se l’approprier pour les jeunes ? » Pourtant n’est-ce pas par définition le rôle de l’éducation populaire ?

L’agitateur : Vous pensez donc que les institutions sont moins ambitieuses que vous ?

Pierre-André Effa : C’est un peu une histoire de lutte des classes. Les pauvres doivent rester pauvres de pères en fils, les ouvriers doivent rester ouvriers, les jeunes des quartiers doivent rester etc… ce n’est pas nouveau. S’il y avait une cohérence entre le discours et les moyens dont on dispose, je suis sûr qu’on règlerait bon nombre de problèmes.

L’agitateur : Ce serait donc selon vous une mauvaise volonté manifeste ?

Pierre-André Effa : C’est un peu provocateur, mais ce qui est terrible c’est que ce n’est pas propre à un parti politique. On a eu des difficultés avec élus de droite et de gauche, même si l’association a démarré sous les auspices d’un pouvoir de gauche aussi bien d’un point de vue national qu’au niveau local. Cependant dans la toute dernière période, on sent qu’il y a un virage. Pas uniquement depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, c’est un peu antérieur… mais humainement, il y a des gens à droite avec qui on s’est très bien fait comprendre et qui nous ont d’ailleurs bien aidés. C’est très compliqué car derrière tout le débat sur le communautarisme, les clivages traversent les lignes politiques.

L’agitateur : Sur Bourges précisément, quels sont les facteurs ayant plutôt favorisé ou, au contraire, freiné vos activités ?

Pierre-André Effa : Dans l’ensemble, les facteurs furent plutôt positifs sinon on n’en serait pas arrivé là. Des freins, il y en a eu oui mais c’est souvent difficile de convaincre. Dans les colonnes de l’Agitateur, avant les élections municipales, le maire de Bourges disait de nous que nous étions toujours dans une logique d’opposition [3] . Le soir même il était au spectacle que nous proposions…

L’agitateur : Comment a t-il justifié sa position ?

- Pierre-André Effa : Il n’avait rien à justifier. Il venait sans doute désamorcer un éventuel conflit. Mais je lui ai répondu que je ne trouvais pas juste de dire cela. C’est de la mauvaise foi…

Perspectives

Pierre-André Effa
"Parfois j’ai l’impression que ce qu’on nous reproche c’est de permettre la réussite des gens. Comme si les jeunes des quartiers Nord n’avaient pas le droit de s’occuper de Mozart mais uniquement de la musique rap !"

L’agitateur : Selon vous, que peut-on envisager de plus dans le domaine de l’offre culturelle à Bourges ?

Pierre-André Effa : À Bourges ?… Ce qui est vrai à Bourges est vrai ailleurs. Je pense qu’on est dans un pays qui a pas mal de moyens, y compris dans le domaine culturel. Le problème n’est pas de créer des choses en plus. Le problème c’est de bien faire fonctionner ce qui existe. Ce serait déjà pas mal. Je suis un défenseur du travail artistique, il ne doit pas y avoir d’ambiguïté là dessus, mais on peut faire quelques reproches à bon nombre d’artistes un peu nombrilistes, un peu tournés sur eux-mêmes. Cela me pose question. Comment un travail artistique peut-il jouer un rôle social sans abaisser ses exigences ? Comment tenir ces deux objectifs ?... C’est notre pari à El Qantara. Le travail mené avec Rachid en est la preuve, avec toute sa rigueur d’artiste. On a eu des discussions ensemble à ce sujet. Parfois il me disait, comme on l’entend chez d’autres artistes, « Je ne suis pas là pour faire du social ». Je n’adhère pas avec cette vision des choses. On ne peut pas dissocier le domaine social de la culture ou bien alors on tombe dans une logique élitiste. Attention, ce n’est pas du totalitarisme que de dire cela. On peut respecter l’épanouissement de l’individu sans pour autant cloisonner les domaines : Le CCAS s’occupant du social, l’Agence culturelle s’occupant de culture…Par exemple, ce qui se passe au Hublot c’est quand même du gâchis. Voilà un équipement intéressant qui est sous utilisé soi disant par manque de personnel. Qu’est-ce qui empêche de mettre en place une structure afin que des associations telles que la nôtre puissent s’y épanouir ?

L’agitateur : Vous n’avez qu’une intervention limitée au Hublot ?

Pierre-André Effa : Quelques spectacles, oui…

L’agitateur : Rappelons que le Hublot est gérée par l’Agence culturelle.

Pierre-André Effa : Je ne suis pas d’accord avec cette conception du service public. Pas parce qu’il s’agit de l’Agence culturelle ou de la Mairie de Bourges mais parce que j’estime qu’il s’agit de gaspillage. C’est une mauvaise façon de faire fonctionner les choses.

L’agitateur : Vous trouvez qu’avec son fonctionnement actuel, l’implantation de cette salle dans le quartier n’a pas de sens ?

Pierre-André Effa : Pas autant de sens qu’on pourrait lui en donner en tous cas…

L’agitateur : Pensez-vous que c’est un lieu considéré comme accessible par les gens du quartier ?

Pierre-André Effa : Ils peuvent en effet y avoir accès…théoriquement. Mais vous savez, les gens sont blasés, fatigués par les écarts entre les discours et les réalités.

L’agitateur :Pensez-vous qu’ils soient désabusés ?

Pierre-André Effa : Oui, notre combat le plus difficile à El Qantara c’est d’ailleurs celui-là. Mais pour en revenir à notre propos, je pense vraiment qu’avec les moyens dont on dispose, il y a mieux à faire. En ce qui concerne l’école de musique, qu’est-ce qui l’empêche de mettre en place un cours au Hameau de la Fraternité ? Pourquoi n’y a-t-il plus de cours de solfège ?

L’agitateur : Vous trouvez que les institutions culturelles se retranchent derrière leurs murs ?

Pierre-André Effa : Ce n’est pas propre au domaine culturel : on se protège. Est-ce qu’on écoute les gens ? Est-ce qu’on les accompagne ? Est-ce qu’on montre un peu de solidarité ? C’est valable pour la culture : à quoi sert une passion si elle n’est pas partagée un minimum ? Il faut simplement montrer qu’on est avec les gens, dans les quartiers, à Bourges, comme ailleurs… Il faut un peu lâcher les experts et les technocrates qui ne sont pas les seuls à « savoir ». Le public ne sait pas tout mais il a aussi une vision à offrir, à partager. Les intellectuels n’ont pas toutes les clés. Bien sûr, on ne doit pas jouer sur une opposition entre experts et public mais plutôt sur une complémentarité. Ce n’est pas très compliqué à imaginer… Il faut créer des dynamiques. Il y a certainement besoin d’une manière de faire pour être plus efficace. La question des perspectives est également très importante. À partir du moment où l’on sait où l’on veut aller, on peut concentrer l’organisation et les moyens pour réussir.

L’agitateur : Pensez-vous qu’il existe une ambition par rapport à la diffusion de la culture ?

Pierre-André Effa : Si je dis ce que je pense… (rires). Sérieusement, en France d’une manière générale, en matière de culture comme ailleurs, il n’y a plus d’ambition. C’est terrible. Moi qui voyage un peu, je constate que cette ambition existe de façon importante dans des pays bien plus pauvres que le nôtre.

L’agitateur : La France vivrait-elle sur ces acquis et sur ses gloires passées ?

Pierre-André Effa : En terme de création, je trouve qu’il n’y a pas grand-chose de novateur. En fait, je ne sais pas si la France a vraiment envie de dire quelque chose aujourd’hui …

L’agitateur : C’est du pessimisme…

Pierre-André Effa : Non, je ne suis pas pessimiste, sinon je m’arrêterais… peut-être un peu réaliste. Il faut néanmoins continuer car nous n’avons pas le choix. Et puis si chaque nouveau spectacle apporte sa part de satisfactions et de moments de joie, nous ne voulons surtout jamais oublier d’y associer le public des quartiers pour lequel nous nous sommes engagés depuis le début.

[1Yacine Kacimi-El-Hassani , actuel directeur de l’association

[2CUCS : Contrats Urbains de Cohésion Sociale voir ce site

[3Cf : article en ligne