Rhinocérite
"... et nous avons utilisé des menottes, ce qui est tout à fait normal pour calmer certains jeunes"
Le samedi 5 juillet 2008, des lycéens qui fêtaient leur bac sur le parvis de la Cathédrale ont été violentés par les forces de l’ordre qui mirent fin aux festivités manu militari. La Nouvelle République relayait dans 2 articles les évènements puis dans le second article (je ne connais pas les dates, ni l’ordre de parutions de ces 2 articles puisqu’il n’y a pas de dates mentionnées dans la version électronique de la NR). Le Berry Républicain du dimanche 6 juillet.
y consacrait également un entrefilet.
A la lecture de ces trois articles, on comprend que les journalistes n’ont pas assisté à la scène, mais qu’ils relatent le témoignage responsable des jeunes gens et la version de la police pour qui « il s’agit juste d’une dispersion classique de rassemblement » (Berry Républicain) et qu’il est tout à fait normal, pour le directeur de la direction départementale de la sécurité publique du Cher, de menotter pour calmer certains jeunes (Nouvelle République) en fête. Le fait que les journalistes n’étaient pas sur place peut, peut-être, excuser la confusion qui règne dans les trois articles : on ne comprend pas très bien comment ça s’est passé précisément. Mais en cumulant des informations détaillées de chacun, il est tout à fait possible de se plonger dans cette soirée inoubliable.
200 à 300 lycéens font la fête en centre ville parce qu’ils ont obtenu le bac, un beau soir d’été, sur le parvis de la Cathédrale, à l’air libre.... oup’s... non, pardon, pas complètement libre, la police (au nombre de 30 agents selon le 2e article de la NR) est déjà là, stationnée, pas loin. Elle surveille, doublement, puisqu’elle observe, filme, par le biais des caméras...Une liberté surveillée quoi. Un peu avant 1h du matin, la police leur demande d’arrêter leur fête, (sur plainte éventuelle d’un riverain, pour bruit, selon le 2e article de la NR ) donc en langage des autorités de se « disperser ». Seulement, la jeunesse a envie de prolonger les réjouissances. Est-ce interdit ? Fait-elle du mal ? Fait-elle du tort à qui que ce soit ? Entrave t-elle la liberté d’autrui ? Non.
A 2 heures du matin, la police décide que la fête est bel et bien terminée (elle a des ordres : de qui ? De quelle police s’agit-il exactement ? Municipales ? Nationale ? Bac ? Les 3 ? ) et opère au renvoie des lycéens, par étape visiblement : du Parvis, au haut de la Rampe Marceau, en passant par la Maison de la Culture, place Seraucourt. Pour les chasser, elle emploie la violence puisqu’il y a atteinte à l’intégrité physique et morale des jeunes personnes : chien policier, matraques, interpellations dites, soit naïvement soit avec euphémisme « assez musclées » par un jeune bachelier (le Berry Républicain), menottes, gaz lacrymogène (ce que la police dément), menaces verbales pour photos de portable et arrestations.
La façon dont ont été refoulées ces jeunes personnes absolument inoffensives , est inacceptable (gaz lacrymogène ou non, d’ores et déjà les Droits de l’Homme et du Citoyen ont été bafoués) ; ils ont été traités comme des animaux qu’on rabat, matraqués derrière les jambes, plaqués au mur (ce n’est pas dans les articles mais je me suis renseignée) pour être menottés. Les policiers ont dépassé leurs droits, utilisé leurs pouvoirs de force qui n’avait aucunement lieu d’être : ils ne se défendaient de rien, ne défendaient pas la population, il y avait seulement de jeunes personnes qui fêtaient leur bac, sur une place publique, autonomes, joyeux.
Ivresse pour certains, bouteilles cassées à terre, ou bruit, puisque c’est la fête, n’ont nullement à entraîner des méthodes de repression de la part de la police. Quant aux injures à la police, dans ces circonstances elles se comprennent très bien, et à 18 ans, lycéen, on n’est pas forcément entraîné aux techniques de conservation de son sang froid devant la police qui impressionne, agresse, dans un pays démocratique. Il faut avoir déjà une certaine culture de la violence de l’Etat par les forces policières pour savoir se mettre dans une position de passivité face aux forces de l’ordre. Et il faut l’attendre ou la présumer. Or, là, c’est inattendu. Il s’agissait d’une fête. Il faut souligner que dans 2 articles, les jeunes témoins insistent bien sur le fait que tous les policiers ne se sont pas comportés de la même façon.
M’avancerais-je en supposant que certains policiers connaissent leur travail et respectent le code de la déontologie policière, savent faire la différence entre désordre public, et fiesta, et d’autres voient des criminels partout, surtout, où il n’y en a pas ? Que certains savent qu’il ne faut surtout pas mélanger prévention et répression ? En tous cas, certains policiers ont dérapé, ont utilisé la violence. Et je trouve regrettable que les 2 rédactions locales n’aient jamais employé les mots associés dans leurs titres, leur contenu, non pour être accrocheurs, mais pour dire la vérité : c’est de la violence policière, du dérapage policier. La violence ne laisse pas forcément de traces physiques quand elle est bien dosée.... et elle n’est pas forcément que physique. Cela dit, le Berry Republicain ne mâche pas ses mots dans son titre. La NR quant à elle a tendance a faire passer dans ses titres les policiers pour le marchand de sable.
Depuis le 6 juillet où j’ai découvert l’article du Berry Républicain, je consulte régulièrement les blogs, sites de nos politiciens locaux de gauche. Rien. Absolument rien sur ce moment de peur, de souffrance, de déstabilisation psychologique de ces jeunes que la République doit protéger. Les élus de gauche ne mouftent pas sur une police qui s’est conduite envers de tous jeunes adultes pacifiques comme envers une manifestation violente, des émeutes, des criminels... Il y a eu violence policière à l’encontre des jeunes et tout le monde politique local se tait , personne ne s’indigne, ne dénonce, ne fait un communiqué, aucun ne demande une enquête. Or, la police n’avait pas à toucher à un seul cheveu des lycéens. Rien ne justifie de telles humiliations.
Un seul site politique s’est exprimé sur cette soirée, au hasard, Bourges infos.com des 9 et 16 juillet 2008, numéro 16 et 17 dans la rubrique "Sport, Loisirs, Culture " : " Fin de semaine difficile à Bourges en centre-ville avec les traditionnelles fêtes qui terminent les examens du Bac et les résultats. La fête est toujours présente, mais les monômes* de nos parents sont désormais transformés en beuverie moderne à base d’alcool fort. Les dégradations sont souvent au rendez-vous comme ce fut le cas l’an dernier à pareille époque. Cette année la police a fait son travail et la fête qui rassemblait 300 jeunes place Etienne Dolet s’est bien terminée à 1 heure du matin."
Ce petit texte - placé dans une rubrique pour le moins surprenante - émanant de la majorité municipale est gravissime, nauséabond. Non seulement il ne raconte pas comment ça s’est passé, mais il fait courir la rumeur que les jeunes se détruisent et détruisent. Il cherche à justifier les actes inadmissibles de la police ce soir là, en ne les mentionnant pas.
L’indifférence des élus de gauche municipaux, départementaux, régionaux à l’égard de ces jeunes administrés est de la complaisance, de l’acceptation de ce qui s’est déroulé. Une République qui tape, menotte et embarque sa jeunesse en java est une République en putréfaction. La commune de Bourges sent le rance. Elle ne dénonce pas la violence exercée sur ces jeunes et à partir de là laisse la porte ouverte à la banalisation de la violence policière à Bourges (et ailleurs) et à toutes les dérives.
Pourquoi est-ce que j’attends particulièrement une dénonciation et une demande de procédure en justice de la gauche locale ? Pour être claire, parce que personnellement, je n’ai jamais rien attendu de la droite, de par sa culture, son idéologie, en ce qui concerne la repression policière. Par contre, la gauche est par définition progressiste (Certes, dans bien d’autres villes, dans tout le pays, j’ai malheureusement constaté que des politiciens de gauche avaient exactement les mêmes idées représsives que la droite). De plus, nous sommes sous un gouvernement de droite qui a recours de plus en plus à l’intervention, à la violence policière pour son sacro-saint "ordre" et utilise le mot "rassemblement" à tout bout de champs, pour générer une peur irrationnelle dans la population de personnes en groupe... et nous sommes sous une majorité municipale à la botte du gouvernement. Donc, même si ce qui est arrivé à ces lycéens me choque (le mot est faible) il ne me surprend pas. Par contre, une partie de la gauche locale (PC) , militante, élue - dont j’ai lu la dénonciation, à juste de titre, de violences policières à l’égard de militants lors d’une manifestation pour les sans-papiers et une seconde indignation lors d’une dispersion d’un piquet de grève sans violence aucune - me laisse perplexe de par son silence sur ce qui vient d’arriver à ces jeunes citoyens. L’autre gauche (PS, qui, au passage, s’était déjà tue sur les interventions policières évoquées) me plonge également dans la plus grande consternation. Je finis par me demander si elles ne sont pas d’accord avec les actes répréhensibles de la police, ce samedi 5 juillet, envers les lycéens.
Relire Rhinocéros de Ionesco pour ceux qui ont des problèmes de mémoire. Ce n’est pas que de la littérature.
N.B : à l’heure où je rédige cet article, pas plus que les politiques, la presse locale ne semble avoir cru bon de poursuivre sur ce "dossier".
N.B 2 : le texte introductif à cet article est un morceau choisi de la déclaration du directeur départemental de la sécurité publique faite à la Nouvelle République. Comme il est fort probable que les archives de la NR ne soient plus accessibles dans un "certain temps", je retranscris dans son intégralité la déclaration du commissaire : " Jean-Paul Biziaux, rappelle que depuis quelques mois, pour « éviter certaines mauvaises expériences du Printemps de Bourges », la police met en place un dispositif de surveillance à chaque rassemblement. « Nous ne nous cachons pas, précise-t-il, nous allons au contact et lorsqu’il le faut, nous soustrayons ceux qui font des ennuis ou qui sont dans des états d’alcoolémie avancée. Samedi soir, au moment où on impose aux bars de fermer, nous avons demandé aux jeunes de se disperser ; certains n’ont pas apprécié et nous avons utilisé parfois des menottes, ce qui est tout à fait normal, pour calmer certains jeunes. A ma connaissance, les gaz lacrymogènes n’ont pas été utilisés. Je persiste, je signe et j’assume. »
Commentaire : en France, l’usage des menottes est régi entre autres par l’article 803 du code de procédure pénale. Ce texte limite l’usage des menottes aux seuls cas d’une possible dangerosité de l’individu à son encontre ou envers son entourage, et en cas de risque de fuite (source : Wikipédia)
* définition de monôme à l’attention des gens vivants : cortège formé d’une file d’étudiants se tenant pas les épaules, qui se promènent sur la voie publique. (Robert)
