"La poésie doit toucher tout le monde !"
"L’association fonctionne comme une entreprise"
- L’Agitateur : Et de quelle manière gérez vous cette association ?
- Frédéric Terrier : Cela va choquer beaucoup de monde mais je le dis haut et fort : une association fonctionne comme une entreprise. Seul l’esprit est différent. Ce qui va vraiment différencier juridiquement une association d’une entreprise c’est que les excédents financiers -si excédent il y a- ne seront pas redistribués aux actionnaires. Nous, ce que l’on redistribue c’est la satisfaction du travail bien fait ! (rires) Une association peut avoir des salariés ou non. En l’occurrence, nous sommes une association professionnelle, comme il en existe beaucoup dans le monde de la culture, avec un conseil d’administration qui oriente et qui suit. Il est vrai que cela reste une équipe de salariés qui mène des actions au quotidien, qui initie des projets. Les moyens nécessaires pour travailler ne tombent pas du ciel évidemment.
- L’Agitateur : Combien étiez-vous aux débuts de l’association ?
- Frédéric Terrier : Une poignée… Il y avait pas mal de copains de Paris, de Grenoble, de Lyon, d’un peu partout.
- L’Agitateur : J’imagine qu’il s’agissait alors de bénévolat et de bonne volonté ?
- Frédéric Terrier : On n’avait pas d’argent du tout. On avançait tout de même avec des petits coups de mains et effectivement beaucoup de bonne volonté ! Et puis nous avons mené des projets à l’échelle professionnelle et rendu des services pour permettre à la population de rencontrer un auteur. C’est une politique culturelle qu’on pourrait dire publique. Mais il a fallu un peu d’argent bien sûr parce que si l’on fait venir un auteur on le rémunère. Pour tout ceci et pour le matériel nécessaire, on a parfois bénéficié d’aides publiques. Par exemple pour les Récréations qui se déroulent à Bourges, nous sommes aidés par l’Etat, la Région, le Département…
- L’Agitateur : À quelle hauteur environ ?
- Frédéric Terrier : Pour les Récréations, c’est à peu près la moitié. Le reste étant financé par les contributions des participants au stage.
- L’Agitateur : Avez-vous mis en place un système d’adhésions ?
- Frédéric Terrier : Pas spécifiquement… On pourrait développer, comme le font certaines associations culturelles, un système d’adhésion automatique. C’est-à-dire qu’on pourrait même faire adhérer d’office tous les enfants des classes qui viennent travailler. On aurait alors des centaines voire des milliers d’adhérents ! (rires) Cela nous semble assez malhonnête, ou en tout cas, pas très judicieux. À nos yeux, un adhérent, c’est quelqu’un qui va s’engager et prendre une part active dans l’association. Ce ne doit pas être simplement symbolique, donc on ne joue pas avec ce jeu de pseudo-démocratie et on ne fait pas adhérer les gens malgré eux. Ce doit être une volonté et pas simplement pour avoir droit à un tarif moins cher. Ce genre de principe ne nous intéresse pas, donc, nous avons relativement peu d’adhérents car nous ne les recherchons pas à tout prix. On va tâcher tout de même de créer des groupes de bénévoles pour les gens intéressés, de manière un peu structuré…
- L’Agitateur : Et pour en revenir à votre financement, public ou autre ?
- Frédéric Terrier : Nous n’obtenons des aides publiques que sur des missions très précises qui sont de restitution publique. Nos salaires ne sont pas financés par ces fonds. Néanmoins, il y a une petite aide à l’emploi sur un salaire…
- L’Agitateur : Combien êtes-vous de salariés ?
- Frédéric Terrier : Nous sommes deux permanents à temps plein plus des petits contrats en fonction des nécessités avec un dispositif de l’URSSAFF qui est très pratique c’est le chèque emploi-associatif qui permet d’embaucher de manière simple et bien sûr légal car nous défendons le fait de payer des charges sociales parce qu’il faut être conscient que c’est comme cela que l’on peut être encore un petit peu soigné dans ce pays. On profite donc de cette solution très pratique parce qu’il y a déjà tout un tas de procédures administratives qui viennent s’ajouter à nos actions. Voilà, peut-être serons- nous trois salariés bientôt… avec un financement majoritairement autonome. C’est le fruit de notre travail qui finance les salaires.
- L’Agitateur : Réussissez-vous à avoir des rentrées d’argent avec les livres que vous éditez ?
- Frédéric Terrier : Oui, mais petit à petit, puisque nous venons de lancer la diffusion à une échelle un peu plus sérieuse. Maintenant on a des commandes de librairies d’un peu partout.
- L’Agitateur : C’est vrai qu’il vous faut constituer un réseau pour pouvoir proposer vos livres…
- Frédéric Terrier : C’est le problème de la petite édition mais nous nous y confrontons depuis pas mal d’années et ça commence à porter ses fruits de manière assez intéressante. Maintenant on reçoit assez régulièrement des coups de fil de plusieurs librairies y compris de l’étranger. Cela reste modeste mais ça commence à tendre vers l’équilibre.
- L’Agitateur : Encore une question concernant les fonds publics… Vous nous avez rappelé précédemment que vous ne touchiez des aides que lors de l’organisation de manifestation. Pouvez-vous nous dire quels pourcentages de vos financements proviennent de la Région, du département ou bien de la ville ?
- Frédéric Terrier : Nous ne touchons pas d’argent pour notre fonctionnement. Cela concerne plutôt les fonctionnaires c’est-à-dire les personnes rendant un service public permanent et dont la présence en soi est un service public. Ce n’est pas notre cas, nous ne sommes pas des fonctionnaires donc on est censé justifier nos salaires par nos talents de travail. C’est en cela que ça se rapproche d’une petite entreprise ou d’un commerce avec des questionnements. On n’est jamais certains de pouvoir faire nos salaires. Il n’y a aucune garantie, d’où la modestie de nos salaires. Cela nous assure la possibilité de les tenir un peu sur la distance. Concernant ces financements, je n’ai pas les pourcentages en tête mais il faut préciser que les aides publiques sont sollicitées sur des projets de restitution au public. Il est hors de question d’avoir de l’argent public pour simplement exister ou pour faire des choses qui nous plaisent personnellement. L’édition ne doit pas être aidée par les fonds publics ou alors sur des points spécifiques d’aide à la création etc… Là c’est le Centre National du livre qui s’en charge. L’Etat nous soutient : la DRAC notamment, La Préfecture du Cher pour le contrat de ville, seul l’Etat nous aide dans ce cadre… La Région Centre nous suit sur le projet des Récréations et puis avec Livre au Centre qui est l’organisme régional d’accompagnement de la lecture publique et le département du Cher qui démontre son volontarisme dans le domaine de la culture pour tous, ce qui nous permet d’être fortement soutenus dans nos projets.
- L’Agitateur : Et en ce qui concerne la municipalité ?
- Frédéric Terrier : Nous recevons une petite aide de la ville de Bourges…
Un premier bilan
- L’Agitateur : Aujourd’hui, quelle est, en termes de réussite ou d’insatisfaction, votre perception du parcours déjà accompli à Bourges par votre association ?
- Frédéric Terrier : Alors pour la réussite, il est difficile d’en parler soi-même puisqu’on est dans notre bulle ! (rires)
- L’Agitateur : Maintenant, les Récréations semblent manifestement inscrites dans le paysage culturel de la ville.
- Frédéric Terrier : Oui, nous avons des adeptes parmi les participants. On devrait peut-être monter une secte… (rires) mais plaisanterie à part, on a de vrais retours de reconnaissance ! Par contre, nous regardons surtout ce qui ne fonctionne pas ou ce qui devrait fonctionner différemment. C’est là que se porte notre intérêt. Comme pour toute activité culturelle, ce qui devrait s’améliorer -tout en conservant l’exigence- c’est de pouvoir toucher un plus grand public encore. Parce que la poésie, contrairement à ce qu’on peut entendre, n’est pas faite que pour un petit nombre d’initiés. Ce discours, c’est tout ce qu’on déteste ! La poésie, c’est aussi le travail pédagogique et c’est aussi le travail des lectures publiques. Certes, on ne fait pas venir des foules, mais tous les soirs on a du monde et on aimerait qu’il y en ait plus encore et de classes sociales différentes et mélangées ! On ne veut pas faire des ateliers pour les riches, ni pour les pauvres, ni pour les classes moyennes (rires) ça ne nous intéresse absolument pas !
- L’Agitateur : C’est un vrai problème que d’arriver à ouvrir un certain nombre d’activités culturelles à d’autres personnes que celles qui se sentent directement concernées au départ…
- Frédéric Terrier : Oui, ça c’est un combat ! Il faut lire un peu la presse qui a priori est le biais de découvertes de notre monde local, pour la presse régionale, et puis de réflexion aussi, à l’échelle locale ou nationale. La presse permet de jauger un peu où en est la société… Quand nous recevons les écrivains de l’Oulipo, la presse sort un entrefilet sans accroche. Par ailleurs, on voit une pleine page lors de la présence de la Star Académie à Avord !
- L’Agitateur : Cela pose question effectivement…
- Frédéric Terrier : Moi, ça me donne surtout des réponses ! (rires) La Star Académie a fait venir environ 4000 personnes à Avord. Je dirais « seulement » malgré une telle diffusion et une telle couverture de presse ! De plus, il n’y avait pas nécessité pour cela… mais quand on propose quelque chose de beaucoup plus rare que la Star Académie, c’est-à-dire de rencontrer des auteurs de l’Oulipo… quasiment rien ! Et cela est valable pour d’autres activités, d’autres associations culturelles et parfois d’institutions culturelles également qui ne sont pas toujours bien relayées.
- L’Agitateur : Vous pensez qu’il y a un manque de curiosité de la part de la presse ?
- Frédéric Terrier : Pas de la part des journalistes, car on a vraiment rencontré des gens passionnés, mais de la part des groupes de presse, oui ! Moi, je suis persuadé que la culture peut être vendeuse, s’il s’agit simplement de pur commerce, car ça peut bouleverser la vie des gens contrairement à la Star Académie.
- L’Agitateur : Mais est-ce que cela doit être quantifié de cette manière ?
- Frédéric Terrier : C’est une vraie question, mais je pense que les activités que l’on propose (littéraires en l’occurrence) doivent pouvoir toucher des quantités importantes de gens. Il n’y a pas de raison ! La poésie doit toucher tout le monde ! Donc, notre travail c’est d’aller rencontrer des publics les plus différents possibles. Pour les Récréations on reçoit des publics très différents mais on voudrait que ce soit plus différent encore. On a des gens qui viennent de Paris, qui gagnent très bien leur vie, qui ont une immense culture générale, une proximité avec les artistes… Ceux-là ne sont pas à convaincre ! Mais il est important qu’ils rencontrent aussi une population plus locale et peut-être des gens issus de classes sociales plus défavorisées… Après tout un être humain est un être humain. La sensibilité à la poésie et à la pratique de l’écriture peut être partagée. C’est là que se situe notre pari et il faut qu’on y travaille beaucoup plus.
- L’Agitateur : Existe t-il une cohérence entre votre travail et ce que proposent d’autres structures culturelles existantes ? Certaines ont-elles manifesté de l’intérêt quand vous avez commencé à développer vos activités ?
- Frédéric Terrier : Cela s’est fait naturellement avec des personnes et avec des associations et institutions non culturelles. On a actuellement un projet en cours avec de multiples partenaires : les Archives Départementales, les Archives Municipales, le service du Patrimoine municipal, le Centre Social de la CAF de la Chancellerie, le Lycée de la Salle, leRéseau d’échanges réciproques des savoirs… C’est un travail d’une richesse extraordinaire.
- L’Agitateur : Ces structures étaient demandeuses concernant ce projet ?
- Frédéric Terrier : Nos parcours se sont croisés autour de questions, de problématiques de partage… C’est la culture, le livre en l’occurrence, qui a permis de rassembler toutes ces questions et toutes ces attentes. Quant au monde culturel, on entretient soit de bonnes relations, soit pas de relation du tout. Nous sommes ignorés des institutions, mais ça n’est pas très grave car je pense qu’ils ont autre chose à faire, et puis nous aussi. Quant aux autres associations culturelles, on se connait, on se fréquente mais on ne va pas se forcer à créer des projets ensemble. Par contre, on travaille beaucoup avec Bandits-mages, ce sont nos voisins.
- L’Agitateur : C’est vrai, il y a cette proximité géographique sur la Friche…
- Frédéric Terrier : Oui, proximité géographique, mais aussi une approche autour de l’édition numérique. C’est une équipe avec laquelle on travaille de manière très complice. Sinon, chacun a un petit peu le nez dans le guidon et il est vrai que dans cette ville il n’y a pas vraiment de plate-forme culturelle, pas de partage malgré le foisonnement. Quelques croisements parfois…
- L’Agitateur : Pour en terminer avec ce bilan, avez-vous des points positifs ou négatifs à signaler, plus particulièrement sur le fait d’être basé à Bourges ?
- Frédéric Terrier : Non, je ne crois pas que la ville apporte, ni n’enlève quoi que ce soit. C’est un avis personnel, mais je pense que là où l’on est, si l’on veut que des choses se passent il faut les faire. Bourges possède une image culturelle pour une raison très simple. Tout d’abord, en 1963, la création de la Maison de la Culture et l’arrivée de Gabriel Monnet ont constitué une véritable révolution. Cela tombait un peu du ciel quand même, avec Malraux le ministre des affaires culturelles qui apportait la bonne parole. Et puis le Printemps de Bourges, qui fonctionne différemment des premières années, mais qui donne à Bourges une couleur culturelle. Oui, Bourges a un budget culturel très important mais qui est absorbé principalement par ces deux entités. Tout cela ne fait pas de Bourges une ville plus culturelle pour autant, malgré le fourmillement des associations. On oublie aussi cette école d’Arts qui en apparence fonctionne sur elle-même, mais qui permet l’émergence de pas mal de propositions.
L’avenir
- L’Agitateur : Quelles sont les perspectives pour votre association ? Pensez vous développer encore d’autres activités, vous agrandir ?
- Frédéric Terrier : Notre but n’est pas de devenir gigantesque mais de gagner toujours en cohérence et en enrichissement pour ce qui concerne nos activités. On veut garder les pieds sur terre et travailler avec de « vrais gens » : le grand public et les enfants qui représentent l’avenir. On vit dans une société pas très rigolote en ce moment, très axée sur la consommation, sur la possession, sur soi même. Nous n’avons pas dû choisir le bon créneau car nous essayons plutôt d’aller dans un autre sens. On aimerait pouvoir partager avec les enfants d’autres valeurs comme la sensibilité, l’écoute et la réflexion. Ce ne sont pas du tout des valeurs réservées aux « intellos ». On oublie que nous sommes dans l’espèce animale mais avec des capacités un peu particulières quand même et…c’est surtout le côté humain qui nous intéresse. Nous entendons poursuivre les ateliers pédagogiques des ateliers de partage réels, de cheminement commun entre les artistes et le public, et puis le travail d’édition qui se nourrit de tout cela. On ne peut pas être uniquement éditeur et aller dans les salons. Fréquenter les auteurs et rester entre soi ça ne nous intéresse pas. Nous voulons partager avec le public et ce qui est important c’est de savoir qui sont les gens. Il ne faut pas se soustraire du monde. Il faut donc travailler avec des auteurs et le public, et faire des livres parallèlement. Ce sont les deux axes que nous souhaitons toujours mener communément.
- L’Agitateur : Et plus largement, quel est votre sentiment sur les perspectives en matière culturelle aujourd’hui, au niveau national par exemple ?
- Frédéric Terrier : Je ne sais pas trop… A priori, ça ne va pas très bien puisqu’on limite même les dépenses de l’armée. (rires) Evidemment, la culture en fait également les frais … mais je suis plus inquiet pour l’éducation qui voit ses moyens se réduire. Cela me semble plus important que la culture qui n’est qu’une toute petite partie de l’éducation. S’il n’y avait plus de moyens pour l’Education Nationale, je pense que ce serait une vraie catastrophe. La société filerait alors un mauvais coton ! Quant aux politiques culturelles, quelques élus éveillés, à certains endroits, font le pari de la culture et de notre point de vue, c’est le cas du Conseil Général du Cher. Tous ne sont sans doute pas convaincus, mais beaucoup se battent pour que la culture pour tous existe dans ce département. Il faut se battre pour ça ! Sinon, c’est à nous de mener le combat, avec nos moyens qui sont bien plus humbles.
À lire
Première partie de l’interview : Il n’y a pas besoin d’appel divin ou mystérieux pour écrire !