Capitalisme éthique ?
« Ce que disent aujourd’hui les néo-libéraux, les économistes académiques eux-mêmes l’ont réfuté dans les années 30. Ils ont montré qu’il ne peut pas y avoir d’équilibre dans les sociétés capitalistes. Ces éco- nomistes n’étaient pas des révolutionnaires ni des marxistes. Tout cela a été démontré, et jamais réfuté. »
Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l’insi- gnifiance Entretien avec Daniel Mermet, Editions de l’Aube, 1998
Philippe Bensac le « libéral » entonne dans son dernier billet la chanson du « capitalisme éthique » ! Comme ils sont touchants aujourd’hui, tous ces politiciens de droite qui n’avaient de cesse hier, avant que la crise financière n’éclate, de nous vanter les vertus du marché et de la dérégulation pour « libérer » les forces productives, contre « l’oppression étatique » mère de tous les maux. Ainsi, il y aurait désormais un bon capitalisme – celui des entrepreneurs créateurs de richesses – et un mauvais, celui des spéculateurs et des tondeurs de coupons. On pourrait faire remarquer à ces braves « libéraux » combien il est dommage qu’ils n’aient pas fait cette distinction plus tôt. On n’a guère entendu Philippe Bensac faire le procès des patrons voyous, des banquiers irresponsables, des boursicoteurs et des traders fous avant ce mois d’octobre 2008. Qu’on examine la littérature à destination des militants de Démocratie Libérale ou des jeunes loups ultra-libéraux de l’UMP dont s’est nourri Bensac : on constatera que ce n’est pas précisément cet ennemi-là qui est visé ; bien plutôt la sociale-démocratie redistributive à la française, née après la seconde guerre mondiale, et assimilée outre-atlantique, là ou souffle l’esprit du libéralisme à l’anglo-saxonne (pas celui de Benjamin Constant, mais de F. von Hayek et deMilton Friedman) à une forme de socialisme soviétisant [1] !
On voit aujourd’hui où cette dérégulation et ce culte du marché roi – qui viennent de loin mais ont débuté pour de bon dans les années 80 — nous ont menés. C’est un grand incendie qui s’est allumé depuis la crise des subprimes de l’été dernier. Un marché non régulé est obligatoirement véreux. On pouvait le deviner. Mais la crise que nous vivons enseigne de plus qu’il est nécessairement voué à l’échec. Du chaos ne naît pas l’ordre, mais la catastrophe. Qui seront les victimes ? D’abord les plus pauvres, on s’en doute bien. Mais les classes moyennes risquent également de ne pas être épargnées. Alors, partout, on tente de nous faire croire que la crise est endiguée et que ses effets seront limités, grâce aux interventions des États. Mais c’est un mensonge de plus [2] , et de taille ! Car non seulement nul n’est en mesure de chiffrer les sommes colossales qui vont encore sombrer dans les abysses sous l’effet du maelström – mais, beaucoup plus important, c’est désormais la solvabilité des nations qui est en question. Là se trouve sans doute la différence majeure entre la crise actuelle et celle de 1929. Que les banques ne se fassent pas mutuellement confiance est classique en temps de crise. Mais, jusqu’alors, elles avaient coutume de se fier au « prêteur en dernier recours » qu’est l’Etat d’après la théorie classique. On n’a jamais vu un Etat faire faillite... Sauf qu’on en vient désormais, non sans raison, à envisager cette hypothèse [3]. Ainsi, apparaît au grand jour l’impuissance radicale du politique à réguler une économie dont il a, par négligence, impuissance, inconscience ou vénalité, consacré l’autonomie.
Comme il est comique d’observer ceux qui ont allumé le feu ou porté la torche venir aujourd’hui jouer les pompiers d’opérettes. Quelle surprise d’abord de voir un Etat — déclaré il y a peu "en faillite" par le 1er ministre François Fillon — trouver la bagatelle de 360 milliards d’euros dans les fonds publics [4] pour soutenir des banquiers richissimes qui ont confié leur destin à des voyous. Plus fort peut-être : en écoutant Sarkozy aujourd’hui, on croirait presque qu’il fréquente assidûment depuis des années les forums sociaux altermondialistes et que son programme politique s’est inspiré des travaux du Conseil Scientifique d’Attac ! Qui a oublié, pourtant, qu’un élément essentiel du programme d’inspiration libérale du Président de la République élu il y a quelques mois reposait sur l’idée de faire de chaque Français un propriétaire ? Relancer l’économie par l’immobilier donc. Et doper l’immobilier par le crédit, dans un pays rongé par le chômage et la précarité. Booster la croissance en (sur)endettant les ménages dont le pouvoir d’achat ne cesse d’être grignoté. Le calque exact des recettes infaillibles qui font vaciller les Etats-Unis aujourd’hui !
On apprécierait donc que ceux qui ont soutenu avec toute leur foi les forces qui ont préparé et mis en branle la catastrophe dont, répétons-le, nous ne vivons aujourd’hui que les prodromes, se taisent – au moins par pudeur.
Au reste, cela a-t-il du sens de parler de « capitalisme éthique [5] » ? L’immoralité du capitalisme financier n’est rien d’autre que l’immoralité du capitalisme tout court ! Naguère il est vrai, le capitalisme d’entreprise, avec ses patrons paternalistes et leurs « valeurs bourgeoises » mâtinées de christianisme, était encore encombré de scories moralisatrices. La fin des trente glorieuses et le début de la mondialisation ont simplement épuré le système. Sur quoi repose-t-il, au bout de compte ? Partout et toujours, la prospérité du capitaliste repose sur sa capacité à extraire de la plus-value. Or la seule puissance productive de richesse est le travail des hommes. La prospérité du capitaliste – patron d’autrefois ou habile financier d’aujourd’hui — est donc basée, uniquement — sur sa capacité à exploiter le travail humain. Le coeur du système, son moteur, aujourd’hui hier et toujours est l’exploitation de l’homme par l’homme, comme on disait au bon vieux temps où on lisait encore Marx. À quoi s’ajoutent aujourd’hui la menace à l’encontre des écosystèmes et l’exploitation des ressources naturelles jusqu’à épuisement dont le XIXème siècle de Marx n’avait pas idée mais dont nous commençons à imaginer les conséquences.
Rien de moral là-dedans, puisque dans ce rapport, l’un des termes (le travailleur) est pris comme moyen (par le capitaliste) au service d’une fin : l’appétit jamais assouvi de faire de l’argent. Etre moral, c’est au contraire considérer autrui toujours comme une fin en soi, et jamais comme un moyen [6]. Il n’y a pas de capitalisme moral.
Mais on comprend quel intérêt ont nos politiciens de droite de nous jouer le couplet du capitalisme moral. L’enjeu est d’abord, pour eux, de faire oublier leurs responsabilités dans le déclenchement de la crise majeure qui commence ; il s’agit aussi de sauver ce qui peut l’être dans un système qui s’effondre sur lui-même. Hâbleurs et idéologues ils étaient. Hypocrites et toujours idéologues ils demeurent.
Ajoutons simplement pour terminer que puisque Bensac débute son billet avec une évocation des prochaines élections au sein de l’UMP locale, on doit sans doute aussi comprendre que les vaillants petits soldats umpistes du néo-libéralisme pur et dur ne se sentent pas prêts à jouer les boucs émissaires de service.
A l’UMP, on pense sans doute déjà aux prochaines échéances électorales. Pour faire bonne figure et ne pas perdre la confiance des électeurs, le temps est-il venu de séparer le bon grain de droite de l’ivraie ultra-libérale ?
[1] Relire par exemple ma brève parue il y a à peine un an, Cherchez l’erreur
[2] On citera pour mémoire, parmi de nombreuses perles : N. Sarkozy, 16 août 2007 :« Je suis convaincu que ce mouvement de marché ne saurait affecter durablement la croissance d’une économie qui est très très robuste », C. Lagarde, 17 août 2007 :« Il faut garder raison, ce n’est pas un krach », Christian Noyer, Gouverneur de la banque de France, 26 juin 2008 :« Il n’y a pas de deuxième vague de la crise », enfin last but not least, John Mc Cain, 15 septembre 2008 :« Les fondements de l’économie américaine sont très solides »...
[3] cf. Le Monde, 11.10.2008 : La solvabilité des Etats commence à préoccuper les opérateurs. Après la défaillance des banques, faut-il maintenant craindre celle des Etats ? [...]Pourquoi l’Etat islandais serait-il plus solvable que les banques islandaises en déroute qu’il vient de nationaliser dans l’urgence ? En rachetant les banques pourries et leurs actifs toxiques, ne devient-il pas lui-même pourri et toxique ? La question se pose, même si c’est de façon moins aiguë, pour tous les grands pays qui, aujourd’hui, utilisent massivement les fonds publics pour sauver leur système bancaire.
[4] On nous explique que cet argent ne sera pas déboursé, mais servira d’assurance pour rétablir la confiance nécessaire aux prêts interbancaires. Or pour rendre confiance, en situation de crise particulièrement, il faut se baser sur des fonds réels. Quelle genre de confiance feriez-vous à votre assureur si vous doutiez de sa capacité à vous rembourser en cas de sinistre ? Pour que l’expédient soit efficace, on doit supposer au minimum que l’Etat dispose de cet argent. Mais on nous expliquait auparavant qu’il n’avait plus d’argent ... A un moment ou à un autre, il faut donc qu’on nous ait menti.
[5] Les socialistes français réformateurs le souhaiteraient bien, même si, selon les termes d’un récent article de Michel Rocard, il s’agit d’un « principe fragile » ; après avoir rappelé les scandales des grandes entreprises mondiales poursuivies en justice, d’Enron à Arthur Andersen, Rocard n’affirmait-il pas : "Le plus grave, le plus massif, et sans doute le plus immoral de ces scandales ne relève pourtant pas de la même catégorie puisqu’il est légal [...] A un tel niveau d’immoralité, le système n’est plus défendable, et cela ne manque pas d’être inquiétant dans nos sociétés fragiles parce que complexes [...] L’âpreté au gain de cette nouvelle couche de rapaces, actionnaires et dirigeants, pousse aujourd’hui les entreprises à la fraude, pour compte personnel ou pour compte d’autrui. Je ne vois pas la justice capable de triompher de forces aussi massives." et de conclure : "Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité." Voeux pieux ? cf. Michel Rocard : Le capitalisme éthique, un principe fragile, Le Monde, 09.01.2007
[6] On se reportera à ce sujet aux démonstrations kantiennes qui fondent notre morale laïque : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » énonce les Fondements de la métaphysique des moeurs, Seconde section. Il faut ajouter que la crise écologique commande de mobiliser d’autres principes moraux, par exemple le principe responsabilité formulé par Hans Jonas, puisque nous sommes responsables de l’univers naturel (et pas seulement social) que nous laisserons à nos descendants.