"Spécialistes de rien !"
1989, année charnière
Erik Noulette : Mais le désir apparaît véritablement en 89. Cette année là nous avons notre dernière commande de la ville de Bourges sur la politique de la ville. Ce sont les émeutes de la place Tian’anmen
, c’est le bicentenaire de la Révolution… Là, on se demande ce qu’on fait de notre révolte.
L’Agitateur : Concrètement, la politique de la ville a changé la donne au niveau des financements ?
Erik Noulette : Oui de l’argent et surtout une vraie volonté de notre part de se former. Auparavant on était toujours avec la subvention de 2000 ou 3000 francs de la ville. En 89, on a notre premier projet sur les quartiers. Le directeur de la culture de l’époque nous a convoqué dans son bureau pour nous dire qu’il avait de l’argent pour monter un projet pour les quartiers au nord de la ville.
L’Agitateur : C’était la condition sine qua non pour obtenir cet argent ?
Erik Noulette : Oui, en gros il fallait monter un projet au-delà de la gare… On avait fait du fanzinat, des décors urbains, on était dans des mouvements radicaux qui ne se posaient pas ce types de questions …mais c’est marrant, cette demande est apparue au moment même où le ministère de la Culture s’est posée des questions par rapport aux musiques actuelles. Nous découvrions alors un autre monde. Je ne sais pas si tu t’imagines ce que c’était en 89, les nanas d’Emmetrop à la Chancellerie avec leurs crêtes en train de se faire traiter de punks-gouines par tous les "rebeus" du coin, obligées de batailler… c’était rude ! Rapports difficiles aussi avec les associations qui étaient déjà là. On a entendu : « Emmetrop amènent la drogue et le hip-hop sur les quartiers Nord ! » C’était tout le contraire ! On faisait par exemple des ateliers de grafs avec Olivier Megaton.
L’Agitateur : Où interveniez-vous ?
Erik Noulette : On intervenait au centre culturel de la Chancellerie qui se trouvait sur l’emplacement actuel du Hublot. La mjc Léo Lagrange (c’était son nom) nous a servi de base pour développer des projets tous azimuts : interventions de rue avec par exemple la Compagnie Off de Tours ,des ateliers de danse hip-hop, des ateliers de grafs , des concerts de hip-hop organisés avec les jeunes. Ils étaient impliqués dans les choix artistiques…
L’Agitateur : Et pour capter le public ? Est-ce que ça a été dur ?
Erik Noulette : Oui, ça a été un vrai conflit d’identité, mais on a gagné nos galons !
Frédérique Marciniak : Ce ne fut pas si dur car il y avait quand même une réelle attente et une réelle demande. Il n’y avait rien ou peu de choses… En tout cas pas ce type de propositions. Les jeunes avaient des envies mais bien sûr, il y a eu cette confrontation des cultures…
Erik Noulette : Il faut rappeler qu’à la fin des années 80 et le début des années 90 dans ces quartiers c’était chaud ! Mais on a beaucoup appris !
Frédérique Marciniak : Ce sont des moments essentiels dans notre parcours.
Erik Noulette : C’est ce qui fait qu’on n’a pas évolué comme les gens de notre génération. En 89, quand les gens du Ministère de la Culture se sont rendus compte que les Bérurier noir remplissaient de Zénith, ils se sont dit « On a rien vu ! Qu’est-ce qui se passe ? » Tout le monde est alors parti avec son attaché case pour aller défendre les salles de musique actuelle ! Pendant ce temps là, on était ici à se friter avec les jeunes ! On a alors compris qu’on arriverait jamais à être spécialiste de quelque chose. À cette époque où tout s’est mis en place, le Ministre de la Culture était Lang. Sont arrivés : le terme de « musiques actuelles », les formations, le regard sur les labels, sur la production et sur les groupes… L’année 89, c’est le début d’une politique d’Etat en direction des musiques actuelles. Et c’est à ce moment que nous arrivons dans les quartiers... Finalement, c’est toute notre histoire : dès qu’on pourrait obtenir une certaine stabilité ou une reconnaissance, on change de territoire.
Frédérique Marciniak : On s’est dit alors qu’on était dans une espèce de bulle avec le mouvement alternatif…
L’Agitateur : Oui, auparavant vous aviez effectivement un public très ciblé …
Frédérique Marciniak : Bien sûr, et c’est pourquoi on se dit alors qu’on a rien vu, qu’il y a d’autres gens ailleurs et on commence à se poser beaucoup de questions.
Erik Noulette : Avant on était enfermés dans des problématiques très éloignés de ce monde là. L’explosion de la culture hip-hop, c’était entièrement nouveau pour nous ! D’autre part 1989, c’est aussi l’année où tout s’écroule dans le mouvement alternatif. Et quand tu crois vraiment être un activiste et que tu te rends compte que tu as occulté tout un pan de la société qui émet de la révolte, alors ça devient prioritaire ! Dans la vie d’Emmetrop à partir de cette année là les quartiers, les cultures hip-hop, les jeunes, les gens, puis l’intergénérationnel dans un deuxième temps avec le Raï pour redonner de la fierté aux populations immigrées au travers de leur culture…
L’Agitateur : Les ateliers mis en place étaient-ils organisés tout au long de l’année ?
Erik Noulette : En fait, tout se faisait un peu « à l’arraché », avec le service jeunesse… Notre vraie pensée fondatrice n’arrivera qu’à partir de 2000, après c’est 10 ans de structuration et d’expérience avec l’arrivée sur la friche en 92…
Le soutien de la DRAC
L’Agitateur : Finalement après l’influence du mouvement alternatif, vous vous êtes nourris de vos diverses expériences à Paris, Berlin etc… puis vous vous êtes confrontés à un autre public à Bourges Nord. À ce moment là, avez-vous senti qu’il fallait rayonner plus largement dans la ville ou bien n’aviez-vous en tête que cette bataille pour les quartiers ?
Erik Noulette : Non, c’est à ce moment là qu’on a compris qu’on ne deviendrait des spécialistes de rien… C’était bien sûr important de faire du développement culturel à cet endroit car la première année c’est la ville qui nous a donné l’argent mais dès la deuxième année on a refusé cette vassalité et on a essayé de comprendre d’où venait cet argent. C’était quoi la politique de la ville ? Comment pouvait-on monter un dossier ? Pour répondre à ces questions nous sommes allés à la DRAC . Nous voulions qu’on nous explique pour sortir de ce carcan que nous proposait la ville car la vraie indépendance ce n’est pas de ne pas obtenir de subventions (car c’est de l’argent public, l’argent de nos impôts donc mieux tu l’utilises, à des fins émancipatoires, mieux c’est !) mais plutôt de bénéficier de multi-financements.
Frédérique Marciniak : Il faut préciser que lorsque nous nous sommes rendus à la DRAC pour nous présenter, on nous a tout d’abord reproché de n’être des spécialistes de rien. On ne comprenait pas notre projet. Personne ne savait où nous orienter car on ne parlait alors pas plus de pluridisciplinarité dans le milieu culturel qu’ailleurs.
L’Agitateur : C’était donc perçu comme un point négatif de ne pas avoir une « étiquette » ?
Frédérique Marciniak : Oui car quand tu te rends à la DRAC tu vas au secteur musique par exemple, mais nous, on organisait des concerts, des expos, il y avait la politique de la ville, plein de choses différentes…
Erik Noulette : Pour la petite histoire, lorsqu’on a rencontré le délégué « musique »… on s’est fâché avec lui !
Frédérique Marciniak : C’était un spécialiste des orgues… Deux mondes qui se rencontrent ! (rires)
Erik Noulette : Dans l’énervement, en sortant de son bureau on a ouvert la porte d’à côté. On a trouvé une nana à son ordinateur. On est entrés et on s’est assis devant elle, sans qu’elle nous y invite. On lui a parlé longuement de tous nos soucis avant de comprendre qu’elle était la responsable de la politique de la ville à la DRAC. Depuis ce jour, la DRAC est devenu un soutien incroyable !
L’Agitateur : Parce qu’on vous clarifiait la situation ?
Erik Noulette : Voilà, car ce sont ces gens qui nous ont formés sur les stratégies de projet… On nous a fait un décryptage de ce qu’il fallait connaître en termes d’actions culturelles ou artistiques. C’était en 1990…
Frédérique Marciniak : Je tiens aussi à préciser que ce sont des femmes qui ont été attentives à notre travail et qui nous ont formés dans un premier temps.
L’Agitateur : Les responsables du milieu culturel étaient-il machistes ?
Frédérique Marciniak : Ce n’était pas forcément un milieu machiste mais essentiellement masculin…
Erik Noulette : Mais les choses avancent… Maintenant, ils ont un directeur de structure qui est « trans » et ça ne leur pose pas de problème …
L’Agitateur : Pour en revenir au fonctionnement d’Emmetrop, que se passe-t-il à partir de cette écoute plus attentive des services de la DRAC ? Qu’est-ce qui change dans votre structure ? Par exemple, êtes-vous alors plus nombreux à gérer l’association ?
Erik Noulette : Les premiers emplois arrivent en 1992. Avant, on a dû avoir deux ou trois contrats TUC (Travaux d’Utilité Collective) …
Moi mon premier salaire à Emmetrop c’était un CDD établi dans le cadre d’un CRE (Contrat de Retour à l’Emploi)
Frédérique Marciniak : Je crois qu’on a fait tous les types de contrats…
L’Agitateur : Quelles sont les principales étapes qui marquent le développement de l’association après cela ?
Erik Noulette : À partir de 1992, l’association reprend l’antenne Centre des Découvertes du Printemps de Bourges. C’est notre première entrée de financement au Conseil régional.
L’Agitateur : Peut-on rappeler, quel rôle joue cette antenne précisément ?
Erik Noulette : Il s’agit de favoriser le repérage et l’accompagnement des groupes de musiques actuelles en Région centre. Des groupes posent candidature. Après écoute, cinq d’entre eux sont sélectionnés pour une audition. Ensuite, un ou deux sont retenus… ou zéro.
L’Agitateur : Est-ce que ça a toujours été le même principe de sélection ?
Erik Noulette : Cela a un peu évolué quand même. Ce n’est plus systématiquement un groupe par région. Maintenant il y a un jury national, des conseillers artistiques. Tout s’est un peu étayé et structuré parce que c’est une mission très accompagné par le Ministère de la Culture.
L’Agitateur : Et concernant le financement des autres actions ?
Erik Noulette : En fait, on rentre par des portes différentes. Avec la DRAC on rentre par la politique de la ville. Avec la Région, on passe par l’accompagnement régional et des missions régionales. Ensuite cela nous permet de rencontrer des gens et d’exposer la globalité de notre projet. Petit à petit, pierre par pierre, dix euros par dix euros si l’on peut dire, on peut ainsi arriver à un niveau de subventionnement de la globalité du projet par l’ensemble des financeurs. Il y a donc une reconnaissance territoriale de la part de la Région et du Département .
L’Agitateur : Depuis combien de temps ?
Erik Noulette : Depuis l’alternance politique au Conseil Général, il faut le signaler. Il y a effectivement une écoute, un accompagnement et un subventionnement différents.
"à suivre..."
À lire
Première partie de l’interview : Il faut dire qu’on était punks ...
Troisième partie de l’interview : Il nous fallait un lieu
Dernière partie de l’interview : On est là pour amener « l’ailleurs » !
Chronologie sommaire
1989 :
Deuxième séjour à Berlin.
Mise en place d’ateliers d’artistes.
Mise en place d’une nouvelle étape de la politique de la ville au niveau national.
Premier projet sur les quartiers Nord de la ville : interventions de rue , ateliers de danse hip-hop, ateliers de grafs , concerts de hip-hop organisés avec les jeunes.
1990 :
Départ de la biscuiterie Dubois. Quête d’un nouveau lieu pour l’association.
Premier soutien de la DRAC Centre pour le projet développé par Emmetrop sur les quartiers puis sur la globalité du projet artistique et culturel
1991 :
Formation de Manager du monde de la musique pour Frédérique.
Formation de Directeur de structure au CFPTS à Paris pour Erik.