Yann Galut : le retour
La « communication » est fondamentale dans la stratégie d’un homme politique. Yann Galut, qui sort, selon son expression, d’une longue « traversée du désert », a renoué avec ses ambitions politiques (s’il les avait jamais perdues). Le livre qu’il fait paraître « Demain est un autre jour », l’atteste. Élu Conseiller général sur Bourges III en 2008, il compte bien sur ce succès électoral pour rebondir et préparer d’autres victoires. Ce n’est un secret pour personne qu’il lorgne désormais du côté de la mairie de Bourges. Mais il doit pour cela convaincre « le peuple de gauche » berruyer (dont ses « partenaires » communistes), et évincer sa concurrente de toujours, Irène Félix. Manoeuvre délicate, surtout si l’on considère que c’est en ancrant à « gauche » sa pensée politique et son programme qu’il compte battre sa compétitrice, sans renier ses engagements auprès des réformateurs du PS attachés au destin de Ségolène Royal, dont la stratégie est clairement de faire alliance avec le centre de François Bayrou. Il y a là un grand écart, et la subtile rhétorique de l’avocat a du mal à cacher l’ambiguïté réelle de sa position politique.
Pour le reste, Yann Galut se livre à une critique acerbe et réjouissante des deux mandats de Serge Lepeltier. Le jeu de massacre est assez facile, vu le maigre bilan du maire actuel de Bourges et de son équipe. On se demande simplement pourquoi il arrive si tard ...
Les années d’apprentissage
J’me présente, je m’appelle ... non ... pas Henri, mais Yann ! Pas ou peu de révélations dans la première partie de l’ouvrage où Yann Galut se présente, rappelle ses origines familiales et sociales et son parcours politique. Sur sa vie privée, il est même discret. Rien n’affleure de ses goûts, de ses loisirs, des auteurs ou des films qu’il aime. Sa prise de conscience politique, il en voit l’origine dans une scène familiale : « Pour autant que je m’en souvienne, je suis né à la politique le 11 septembre 1973. Ce jour-là, en rentrant de l’école, j’ai trouvé ma mère en pleurs dans la salle à manger. Elle m’a dit : “ils ont tué Allende”. » Cet aveu, un peu surprenant, d’un engagement qui prend sa source dans la volonté d’un enfant de consoler sa mère en se faisant justicier, résonne assez bien avec ce je ne sais quoi d’enfantin qui demeure en Yann Galut, et qui le rend plutôt sympathique d’ailleurs. Pour le reste, rien que de très classique. Une famille de « gauche », des parents « enfants de la République » c’est à dire issus d’un milieu d’ouvriers ou de fonctionnaires subalternes, et qui ont gravi plusieurs barreaux de l’échelle sociale, par l’accès à la profession enseignante, grâce à l’école et à leur travail. Yann Galut, qui, curieusement, parle très peu dans son livre du problème de l’éducation, y songe t-il parfois, devant le spectacle de ce qu’est devenu l’école, alors que la massification engagée par les socialistes eux-mêmes n’a pas abouti à une démocratisation ? [1]
Alors que l’ascenseur social en France est bloqué justement, et en particulier pour les enfants issus de l’immigration, comme lui-même le reconnaît ? [2]
Rondeurs et imprécisions
Dans ce récit, on a pourtant du mal à sentir une vraie sincérité. Le propos est lisse, plein de rondeurs, consensuel. Mais des imprécisions, voire des erreurs, parsèment le texte. Ainsi, quand il écrit : « cette conscience politique est née dans un contexte - national et international – particulièrement prégnant : chocs pétroliers de 1973 et 1979, crise économique, désindustrialisation et développement du chômage, dictature au Chili, guerre du Vietnam, problématique de la faim dans le Monde... » [3]
, cela ressemble un peu à un inventaire à la Prévert, à la fois hétéroclite et peu vraisemblable. La guerre du Viêt Nam renvoie aux années 60, et le début du processus de désindustrialisation de la France, au début des années 80 (sous le gouvernement de Pierre Mauroy ...) L’adolescence du petit Yann aurait duré ... très longtemps ! Plusieurs passages du livre souffrent d’une telle imprécision. Parfois, ce n’est guère important, mais parfois Yann Galut frise le ridicule, par exemple lorsqu’il réfère la probabilité d’un TGV pour Bourges à une décision de la SNCF, entreprise nationale ! [4]
Yann le rebelle ?
Que Yann Galut ait fait un parcours impeccable dans la première partie de sa vie politique, nul ne le contestera. Il raconte ses engagements à l’UNEF-ID, dans le mouvement de 86 contre la loi Devaquet, auprès de Julien Dray, avec les fondateurs de SOS Racisme ... Il va profiter de la dissolution inattendue de l’Assemblée Nationale en 1997, décidée par Jacques Chirac, pour accéder à la députation. Il a à peine 31 ans. On a du mal à croire néanmoins qu’un tel parcours se soit appuyé seulement sur les qualités du militant. On devine, mais il n’en parle pas, qu’il a été aidé et soutenu. Où est le mal après tout ? Que n’aborde t-il pas alors cette question ?
Autre chose dérange quelque peu : cette figure de « rebelle » qu’il s’attache obstinément à dessiner quand il se dépeint : « Comme la plupart des gens de gauche, comme la majorité des socialistes, je suis un révolté. » « Profondément déçu par la politique de rigueur mise en œuvre dès 1984 par le gouvernement de Laurent Fabius, je quitte le MJS pour me rapprocher des milieux d’extrême gauche sans pour autant adhérer à aucun mouvement. » Révolté encore, lors de la fermeture de Vilvorde, [5] il rédige un communiqué de protestation qui sera publié dans l’Humanité, et qui lui vaudra une « volée de bois Vert » de la part de Lionel Jospin. On a du mal à croire en la sincérité de toutes ces attitudes ; ne prend-il pas un peu la pause ? Le personnage est rond, diplomate. On a du mal à l’imaginer en Lénine, ou tenant le fusil sur une barricade. Au reste, comme l’atteste les parcours des Jospin, Cambadélis, ou de son « père » en politique, Julien Dray, on débute plus souvent à l’extrême gauche pour rejoindre ensuite les rangs du PS, que l’inverse.
« Il faut être responsable ! »
A propos de l’extrême gauche justement, Yann Galut développe une critique classique : « L’espoir d’une Révolution et d’un Grand Soir éloigne tous ceux qui souhaitent des solutions réalistes à leur quotidien. Et la posture qui consiste à dénoncer et à combattre les “vices” d’un système, sans jamais se donner les moyens d’accéder au pouvoir pour en corriger les travers, est finalement une posture facile, qui ne convient pas à ma volonté d’agir concrètement. » [6] Plus loin dans le livre, il est encore plus sévère, puisqu’il accuse l’extrême gauche – celle qui s’est présentée contre Jospin en 2002, ou contre La gauche unie à Bourges en 2008, de faire franchement le jeu de la droite !
Ces critiques sont-elles tout à fait fondées ? Peut-on dire de l’extrême gauche qu’elle n’est pas « réaliste » ? Si être réaliste, c’est accepter les règles du jeu capitaliste, oui. Mais le réalisme pourrait être aussi de pointer toutes les perversions de ce système, et travailler à proposer une véritable alternative. Des militants d’extrême gauche pourraient alors reprocher à Yann Galut d’avoir troqué « sa révolte » pour entrer dans le jeu bourgeois de la politique politicienne, celle qui ne change rien et se contente d’acquiescer à la mondialisation capitaliste, au nom du « réalisme » ou d’un mot bien à la mode en ce moment, le « pragmatisme ».
Cette gauche qui a déçu
Petit retour en arrière. Si l’on excepte l’épisode mitterrandien, de 1981 à 1995, la France depuis des décennies est gouvernée à droite. Le parti socialiste n’a pas pu ou pas su gérer l’héritage légué par François Mitterrand. Le parti socialiste, lors de la dernière campagne électorale présidentielle, et durant son dernier congrès à Reims, s’est déchiré devant le regard amusé d’une droite libérale décomplexée, et au grand désarroi de tous ceux — nombreux (et c’est heureux !) — qui ne sont pas convaincus de la voie tracée par le sarkozysme. Il existe encore un « peuple de gauche » en France, mais force est d’admettre qu’il ne se reconnaît pas ou mal dans les forces politiques censées le représenter. Le PS, en recherche d’une doctrine claire, est déchiré par des conflits de personnes. Le PCF est à l’agonie. L’extrême gauche gagne des points, mais n’est pas en mesure de représenter une alternative crédible aux forces de droite au pouvoir. Elle engrange simplement le vote contestataire qui s’est toujours exprimé, elle endosse le rôle tribunitien autrefois porté par le PCF, puis par le FN.
Quand Y. Galut écrit :« Le Parti socialiste est clairement le parti instrumentalisé par les salariés, par les ouvriers, par la gauche au moment des échéances électorales, aussi bien au niveau local que national. C’est le parti qui catalyse comme autant d’aspirations les bulletins de vote du peuple de gauche. Aucun autre parti n’en a alors la capacité [...] D’une certaine façon, à gauche, hors du PS, point de salut... » [7]il énonce d’une certaine façon une évidence. Mais quand il ajoute : « Cette conviction va en appeler une autre : en intégrant le PS, on se donne la possibilité d’infléchir ses orientations et de peser sur son évolution. », on est en droit de s’interroger. N’est-ce pas justement parce que beaucoup ont senti l’impossibilité de peser sur l’évolution du PS et d’infléchir ses orientations – qui trouvent toutes leur cohérence dans l’acquiescement au « marché » — qu’il a été déserté, au point de devenir un parti d’élus et de notables ? N’est-ce pas parce que la gauche plurielle de Lionel Jospin — à laquelle a appartenu Y. Galut — a profondément déçu « le peuple de gauche », que le séisme de 2002 (qui a vu un leader d’extrême droite ravir la place du candidat de la gauche au second tour de l’élection présidentielle) a eu lieu ? S’il était possible d’infléchir l’évolution du PS de l’intérieur, comment expliquer les parcours politiques d’un J.L. Mélenchon ou d’un Marc Dolez ?
Pour beaucoup de gens de gauche, la gauche représentée par le PS n’est plus la gauche. Et il n’est pas nécessaire d’être un révolutionnaire exalté pour dresser ce constat. Comme il ne suffit pas de répéter de façon incantatoire « la gauche, la gauche, la gauche ! [8] », en sautant comme un cabri comme disait un certain, pour convaincre qu’on soutiendra et qu’on mènera une politique de gauche. Ces mots d’ailleurs ont-ils encore un sens ? Il faudra se poser un jour la question.
Un oubli significatif : la question européenne
En tous cas, significativement, Yann Galut qui reprend à son compte le mot d’ordre d’Attac [9], « Penser global, agir local » oublie la question européenne dans son livre. Ce n’est sûrement pas un hasard. La question européenne est véritablement la pierre d’achoppement au PS. Yann Galut s’est prononcé contre le TCE. Mais aujourd’hui, nous dit-il, « il n’aurait pas la même attitude ». Il voit dans la division du PS à propos du TCE l’origine de l’échec de la présidentielle de 2007. Et il constate également l’absence de débouché politique du front de la gauche anti-libérale. Que penser de ces arguments ? Fallait-il que le PS taise ses divisions pour gagner à tout prix ? Ici est en question la façon même dont on doit se représenter l’engagement politique. Faire de la politique, est-ce défendre un projet et viser le pouvoir pour le mettre en oeuvre, ou, à l’inverse, est-ce viser le pouvoir à tout prix et adapter ses projets – et donc ses principes – en fonction de ce dessein fondamental ? Même si on peut soupçonner quelques manoeuvres personnelles dans le camp du NON au PS, c’est plutôt à l’honneur du PS de ne pas avoir évité ce débat fondamental. Quant à l’absence de débouché politique, il tient à la façon même dont on pose le problème. Soit on estime qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme mondialisé, et donc au libéralisme comme doctrine politique qui l’accompagne – et dans ce cas en effet, il ne peut y avoir de débouché politique dans les luttes d’arrière-garde qui portent simplement témoignage de l’ancien monde, soit on estime qu’il est temps, grand-temps même, d’organiser une riposte dans une stratégie de rupture.
Que Yann Galut ait choisit le premier terme de l’alternative ne surprendra personne. Ce « socialisme » là s’appuie sur une doctrine économique vaguement keynesienne, avec la réaffirmation d’un attachement à un Etat fort, et aux principes républicains. On peut simplement objecter à cette « solution » d’être au mieux une demi-mesure peu convaincante, au pire un salmigondis de clichés faciles pour ne pas froisser la bien-pensance du « peuple de gauche ».
Soit la question de l’Etat par exemple. Est-il vrai que le libéralisme prône la fin de l’Etat ? Dans la doctrine peut-être. Dans la pratique, il n’en est rien. On pourrait prendre en exemple l’interventionnisme caractérisé des Etats du monde capitaliste pour sauver les banques après la crise des subprimes de septembre 2008. Le phénomène est-il récent ? Absolument pas. La déréglementation financière, mise en oeuvre par Reagan et Thatcher au début des années 80, qui est l’une des origines de cette même crise, a bien eu lieu par une volonté politique et consécutivement à son application. Les libéraux n’ont renoncé ni à la politique (au nom de l’économique) ni à l’Etat en tant que tel.
Le recours à l’Etat n’est donc pas un argument qui atteste que l’on parle à gauche. Toute la question est de savoir ce qu’on en fait, de l’Etat. Car d’un côté, on nous dit qu’ « il ne peut pas tout » quand il s’agit de justifier l’oubli de sa « main gauche », mais d’un autre côté, il n’a jamais été aussi présent dans la « société de contrôle » que les moyens de la technique moderne met à sa disposition.
Reste que les politiques libérales s’entendent à merveille pour affaiblir ce qui dans l’État est encore contrôlé par des processus démocratiques. Ce que l’on peut reprocher la construction européenne, précisément, c’est d’avoir été le cheval de Troie pour casser la résistance des nations européennes à la marche du capitalisme vers son hégémonie, partout et dans tous les secteurs de la société.
J’écrivais il n’y a pas si longtemps : « L’Europe est née après la seconde guerre mondiale sur les ruines d’un continent déchiré et exsangue. Mais elle s’est édifiée d’une part sur la base d’accords exclusivement économiques, et d’autre part en s’appuyant sur des structures technocratiques qui ont évincé de facto les peuples des débats politiques nécessaires à cette construction. La sortie de la guerre froide et l’essor de la mondialisation capitaliste n’ont fait que renforcer les tendances antidémocratiques de la construction européenne. Les gauches européennes, la gauche française et le PS en particulier, en même temps qu’ils acceptaient le diktat du marché, ont accompagné ce mouvement, au risque de perdre leurs identités. [10] »
La meilleure façon de résoudre un problème, c’est encore de ne pas le poser
On voit bien que c’est cette grande affaire de l’identité du PS, posée de manière cruciale au moment du référendum de 2005 pour entériner le TCE, qui occupe Yann Galut. La résout-il en « oubliant » le problème qui la mine ? Certes, la meilleure façon de résoudre un problème, c’est encore de ne pas le poser ... En tous cas, prendre pour exemple de l’intérêt de la construction européenne sa capacité à se mettre en ordre de bataille pour proposer un plan de sauvetage des banques est quand même une drôle de façon de concevoir le socialisme [11]
! Pareillement, l’idée [12]
que pour régler le problème qui consiste à donner à chacun « une place au soleil », il faille chercher du côté du soleil, et non dans l’organisation et l’attribution des places est une idée qui ne déroge en rien au « libéralisme ». Comme si la croissance était infinie, et comme si elle n’avait aucun impact sur l’environnement ... D’où, au passage, le caractère éminemment sophistique du concept de « développement durable » quand il s’accompagne de ces arrière-pensées ...
L’âge du capitaine
Quoi qu’il en soit, il semble bien qu’au PS le débat soit tranché. On ne reviendra pas sur « l’économie de marché », c’est à dire, traduisons, sur le capitalisme et les lois qu’il impose. Et selon qu’on en accepte plus ou moins vite, de façon limitée ou pas, les conséquences, des lignes de fractures et des clivages s’organisent. Mais, puisque sur le fond, tous sont d’accord, on voit s’organiser sous nos yeux incrédules des chassé-croisé curieux, des changements de rôles surprenants (comme par exemple celui de Laurent Fabius, ou comme par exemple, localement celui de ... Yann Galut lui-même, qui, d’abord hostile au TCE, finira par soutenir Ségolène Royal européiste de toujours). Et, puisqu’il faut un motif à ces variations subtiles, n’importe lequel fera l’affaire. Le dernier qu’on ait inventé au PS est le clivage générationnel. On aura beau faire remarquer que Ségolène, malgré sa « fraîcheur » [13] est une quinquagénaire qui n’est plus de la première jeunesse, qu’il y a des vieux jeunes et des jeunes vieux, on semble vouloir mesurer la pertinence d’une position politique à l’âge du capitaine.
Belle occasion ici d’articuler la problématique nationale à la problématique locale. Yann Galut incarnerait la gauche moderne contre la gauche archaïque représentée par I. Félix.
Une élection imperdable
Il faut savoir gré au moins à Yann Galut d’ouvrir le débat. La gauche aurait dû gagner les dernières municipales à Bourges, en 2008. Or elle a perdu. La gauche devait gagner selon Yann Galut, parce que le contexte national était porteur – ce qui est vrai – et parce que Serge Lepeltier n’avait pas un bilan convaincant à présenter, ce qui est vrai aussi. Et Galut de sortir l’artillerie lourde face au bilan de Serge Lepeltier. Ce sont sans doute les pages les plus réjouissantes du livre, où l’avocat révèle un vrai savoir faire et son talent de polémiste. Yann Galut articule aussi une critique qu’Irène Félix serait bien inspirée d’écouter, à savoir qu’il ne suffit pas de travailler et de connaître ses dossiers pour convaincre, mais qu’il faut un peu de « chaleur » et de « charisme » (le ou la responsable politique doit savoir se faire aimer, ce qui n’est pas faux), et qu’il faut savoir attaquer à temps l’adversaire, sans trop s’embarrasser de scrupules. L’art politique s’apparente à l’art de la guerre, et on ne fait pas la guerre avec des bons sentiments.
On ne la fait pas non plus seul(e). Il est évident qu’en imposant sa candidature aux communistes, Irène Félix s’est tiré une balle dans le pied. La sortie de J.M. Guérineau, une semaine après le verdict des urnes, était suffisamment éloquente et est venue confirmer ce que chacun avait pressenti, malgré une unité de façade partout affirmée. Même le ralliement de l’extrême gauche de Colette Cordat a joué à contre-emploi, puisqu’il aurait éloigné le centre gauche modéré (ce qui reste à prouver) tandis qu’il était impuissant à canaliser le vote contestataire qui s’est reporté sur la liste de Jean-Luc Julien.
Que dire face à toutes ces critiques ? Qu’elles sont certainement justes, encore qu’incomplètes. Irène Félix a perdu parce qu’elle était seule et qu’elle est partie trop tard. Elle a perdu également parce que la gauche institutionnelle, dont le message est très brouillé, ne rencontre plus le soutien d’une partie de l’électorat populaire qui désespère des notables censés les représenter, comme l’atteste le très fort taux d’abstention des élections berruyères, en particulier dans les quartiers nord de Bourges. Ses efforts pour rassembler n’ont pas suffi à rétablir une situation compromise dès le départ, par l’attitude des communistes certes, mais aussi par l’attitude d’une partie de son camp. Pour faire une comparaison historique, on peut dire que Yann Galut avait autant intérêt à la victoire d’Irène Félix à ces élections, que Jacques Chirac avait intérêt à voir gagner Giscard d’Estaing en 1981 ... La chute d’I. Félix est l’occasion pour Yann Galut de relancer sa carrière. C’est ainsi. Ce qui explique au passage que les cartouches qu’il grille contre la municipalité Lepeltier dans ce livre soient restées sans emploi pendant la campagne électorale [14].
Et demain ?
Demain sera un autre jour. C’est vraisemblable. Mais demain sera-t-il comme aujourd’hui, ou un jour « autre » ? Yann Galut, s’il veut réaliser ses ambitions, devra lui aussi compter avec l’appui (ou non) des communistes [15]. Il use ainsi de tout son art rhétorique pour épargner ses « partenaires » [16] du PCF et loue leur loyauté. Est-il sincère ? On ne peut guère l’affirmer.
Leader probable de la gauche aux prochaines municipales, il aura le même défi à relever qu’Irène Félix : rassembler. Car la gauche ne peut reconquérir Bourges que si elle est capable de faire l’unité du PCF (ou ce qu’il en reste) jusqu’au MoDem. Un sacré grand écart.
Il y faut de la diplomatie et un certain art de « noyer le poisson », un art de séduire que certains assimileront peut-être à un double langage.
Si faire de la politique, c’est cultiver avec talent l’ambiguïté, assurément Yann Galut est un grand politicien. Pour ce qui est du projet et des résultats, il faudra juger sur pièce. C’est aux fruits qu’on reconnaîtra l’arbre.
[1] Dans la littérature, immense, qui aborde ce thème de la gauche et l’école, on pourra retenir la réflexion sans faille de Jacques Muglioni, ancien Inspecteur Général de philosophie, qui dresse un constat sans concession et qui n’a pas pris une ride, malgré la date déjà ancienne de sa publication.
cf. La gauche et l’école
[2] cf. Demain est un autre jour, p. 73 : « Comment combler ou au moins atténuer le fossé séparant les élites et les classes populaires ? Quels moyens mettre en œuvre pour que les jeunes issus des milieux les plus durement touchés par la crise puissent se réinsérer dans notre société et accéder à des positions sociales intermédiaires comme certains de leurs aînés ? Aujourd’hui comme hier, on sait que la seule façon de résoudre la question de “l’intégration”, c’est de prendre à bras le corps le problème de la mobilité sociale, car l’immense majorité des enfants d’immigrés sont aussi des enfants d’ouvriers. »
[3] cf. Demain est un autre jour, p. 18
[4] cf. Demain est un autre jour, p. 51. On aura garde d’oublier que le seul argument de la campagne Lepeltier fut la promesse du TGV. Arguant de ses relations, notamment avec une responsable de la SNCF, il a assuré que le TGV, pour Bourges, c’était dans la poche. Ce qui était s’avancer un peu vite, comme les événements après les élections l’ont montré. Nous avons écrit une série d’articles pour débrouiller un peu cette question, en montrant que le décideur était en dernier ressort, outre le législateur et sa volonté politique, l’autre entreprise publique en charge de l’infrastructure, RFF, hélas bien endettée. cf. en particulier : Transports ferroviaires, un rapport sans concession . En désignant, comme S. Lepeltier, la SNCF comme seul décideur, Yann Galut montre sa méconnaissance du dossier. Ce qui est dommage, et explique peut-être aussi l’atonie de l’opposition sur le dossier TGV qui pue l’arnaque, comme l’avait d’ailleur titré un journal local.
[5] cf. Demain est un autre jour, p. 30 : « Or, trois semaines à peine après les élections, Lionel Jospin annonce qu’il ne peut rien pour les salariés de Renault à Vilvorde, invoquant un principe de réalité économique pour mieux masquer la faillite du politique. Comment comprendre cette démission ? Le 3 septembre 1999, Lionel Jospin allait beaucoup plus loin encore. Au sujet d’un autre plan social chez Michelin, qui prévoyait 7500 suppressions d’emplois alors que l’entreprise annonçait une augmentation de ses bénéfices de 17,3 %, il eut cette phrase malheureuse lors du journal de 20 heures sur France 2 : “L’État ne peut pas tout ”. Non content de provoquer un émoi profond dans
les rangs de la gauche, nous avons été beaucoup à considérer qu’il exprimait un renoncement. »
[6] cf. Demain est un autre jour, p. 19
[7] cf. Demain est un autre jour, p. 21
[8] Significativement, le mot gauche est employé 180 fois dans le livre de Yann Galut, le mot socialisme 2 fois ! Le mot socialiste apparaît 64 fois, dont 28 fois dans l’expression Parti Socialiste ...
[9] Yann Galut s’est investi beaucoup dans le mouvement ATTAC. Il a été à l’initiative de la création d’un comité ATTAC à l’Assemblée nationale en 1999. La référence à ce mouvement altermondialiste et aux types de solutions politiques qu’il propose est constante dans son livre.
[11] cf. Demain est un autre jour, p. 41 : « L’Europe
est indéniablement une chance, la solution ultime aux
maux des différentes Nations qui la composent, comme
l’illustre la réponse collective apportée en octobre 2008
par l’Union européenne face à la crise financière internationale. » no comment, comme on dit ...
[12] cf. Demain est un autre jour, p. 86 : « Et je pense au poète et
humaniste Jean Giono : “Nous cherchons de la place au
soleil. C’est normal, mon garçon. Alors, fais du soleil au
lieu de chercher à faire de la place.”
»
[13] cf. Demain est un autre jour, p. 42 : « D’autant que Ségolène Royal fait souffler un vent nouveau
sur le Parti socialiste, et ébranle les “éléphants”. Loin des Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, Lionel Jospin, elle
apporte un peu de fraîcheur et une nouvelle crédibilité au
camp de la gauche. »
[14] On aura garde d’oublier dans ce bilan l’habileté politique réelle de Serge Lepeltier dont le bilan, pour être terne, n’était pas catastrophique, et qui a pu compter sur le soutien de la « Gauche moderne », en la personne d’Eric Maginiau, renforçant ainsi son image de politique « modéré » et « ouvert ». Ce qui ne l’a pas empêché de s’adjoindre les services d’un idéologue sarkozyste de l’UMP, Philippe Bensac, pour la partie démagogique de son programme : la promesse d’un TGV que les berruyers ne sont pas près de voir entrer en gare de Bourges. Ce dernier semble avoir troqué ses convictions de libéral-libertaire inclassable pour le confort douillet qu’assure la carrière d’un petit politicien de province. Voici l’ancien trublion, désormais assagi, collant au train — c’est le cas de le dire — d’un maire de Bourges qui vient subitement de retrouver sa foi « umpiste » pour tenter de gagner la présidence du Conseil Régional de la Région Centre... Il n’y a pas qu’à gauche qu’on cultive l’ambiguïté !
[15] Moins des militants d’ailleurs que de l’électorat traditionnel du PCF. Y. Galut aura certainement enregistré le taux de participation historiquement faible des quartiers nord de Bourges aux municipales de 2008. D’où, peut-être, son soutien appuyé à « la diversité ».
[16] Il fut un temps où, à gauche, on s’appelait « camarades ». Le temps même où « les partenaires sociaux » étaient des prolétaires qui vendent leur force de travail, et des patrons, qui en tirent de la plus-value. Les rapports entre les différentes classes sociales n’ont pas changé. Mais le vocabulaire pour les désigner, oui. Dans cette subtile subversion terminologique s’exprime toute la puissance de mystification du langage de notre époque. Changer les mots, c’est changer la conscience qu’on peut prendre du monde qui nous entoure. J’avais été surpris de constater, lors de la récente conférence de Gérard Filoche à Bourges, combien son travail de juriste, spécialiste des questions du droit du travail, était un travail sur les mots. Une partie de son combat, Filoche le mène sur le terrain des forces obscures du langage. Il est aussi attentif au respect des mots et de leur sens que les politiciens de droite et de gauche sont prompts à les gauchir pour les vider de leur substance et, ainsi, tromper notre vigilance ...