Une gauche des primaires
Pas de candidat indiscutable, pas de programme, mais une méthode pour obtenir un candidat avec son programme. Voilà comment l’on pourrait résumer l’idée des promoteurs des primaires ouvertes à gauche. Olivier Ferrand président du Terra Nova [1] et Arnaud Montebourg [2] ont orchestré une belle opération de promotion de ce processus, allant jusqu’à sortir un livre à la gloire de cette "idée révolutionnaire" [3] le 27 Août 2009, la veille de l’université du PS qui avait lieu à La Rochelle les 28,29 et 30 août 2009.
Le PS est de gauche
C’est le premier scoop du bouquin : le PS est de gauche. Peut-être l’aviez vous oublié, peut-être n’avez-vous jamais eu la chance de le constater, mais le livre l’affirme dès son titre. Alors qu’il est évident que le processus de réflexion de ces fameuses primaires à gauche a eu lieu exclusivement à l’intérieur du PS, Ferrand et Montebourg n’hésitent pas à ouvrir les portes de ces primaires à toute la gauche même s’ils ne se font pas d’illusions sur une éventuelle participation du PCF, du Parti de Gauche ou du Nouveau Parti Anticapitaliste. Au moment où j’écris ces lignes, seuls le Parti radical de gauche de Jean-Michel Baylet, le MDC de Jean-Pierre Chevènement et à la limite les Verts de Cécile Duflot pourraient participer à des primaires à gauche. Ces primaires sont donc pensées par le PS pour le PS. Si d’autres le rejoignent tant mieux, sinon tant pis. Il est très drôle d’ailleurs de consulter la liste des personnes qui ont participé à la commission des primaires au sein du parti socialiste : Guillaume Balas représentant de Benoit Hamon, Emeric Brehier représentant de Pierre Moscovici [4], Jean-Pierre Mignard représentant de Ségolène Royale etc. Dites donc Guillaume, Emeric, Jean-Pierre et les autres, vous n’êtes pas assez grands, vous ne pourriez pas vous représenter vous même, faire preuve d’indépendance ? On a là le parti socialiste dans toute sa splendeur. Au final, nous aurons donc deux gauches, d’un coté une gauche plus ou moins révolutionnaire et de l’autre une gauche des primaires.
Le PS se fait tailler un costard
Et dans ce livre, l’appareil du PS s’en prend plein la gueule, à juste titre. Le livre nous explique tout simplement que vous avez bien fait de ne pas élire Ségolène Royale car son programme, ou plutôt le programme du PS, c’était un peu n’importe quoi, le tout à cause d’un fonctionnement abracadabrant de l’appareil politique. Même si l’exercice d’auto-critique permanent [5] existe bel et bien au sein du PS depuis 2002, il faut bien constater qu’en 2009, rien n’a vraiment changé au sein de la première formation politique de gauche : le PS est aux mains de quelques-uns, les fameux éléphants, et ce depuis 1971. Le livre le démontre bien, les militants du PS valident le plus souvent les décisions venues d’en haut...et quand cela n’arrive pas à se décider en haut et que les égo poussent aux déchirements internes, les militants de base se déchirent eux aussi [6]. Alors les primaires, selon Ferrand et Montebourg, avant de renouveler la démocratie en France, pourraient déjà renouveler la démocratie au sein du PS en permettant à des inconnus de se présenter, en leur laissant une chance de faire leur trou. Au dernier congrès du PS, Benoit Hamon avait été la révélation...il en a perdu son mandat européen.
Une compétition politique ou une Star’Ac ?
Quand on regarde Ségolène Royale qui cherche à hypnotiser les caméras, on pourrait s’interroger. Mais l’idée que défendent les promoteurs des primaires à gauche, c’est bien l’idée d’une compétition à l’américaine. L’objectif, c’est de faire commencer ces primaires en Septembre 2010 sur 10 départements limitrophes, puis sur 20 départements puis sur le reste des départements. À la fin du processus, ne devraient rester que 6 candidats maximum ayant atteint 15% des voix. Ensuite après ces pré-primaires auraient lieu des primaires à 2 tours de janvier à juin 2011. Plusieurs objectifs dans ce long processus : capter l’attention des médias, permettre aux candidats de défendre leur programme, leurs idées tels qu’ils devront le faire lors de la campagne présidentielle. De là doit émerger un programme porté par un homme ou une femme. Chacun son programme, chacun pour sa gueule donc. On se souvient très bien du "Mon programme n’est pas socialiste" de Lionel Jospin en 2002. Avec les primaires telles que proposées par Montebourg et Ferrand, le candidat pourra le dire en toute liberté puisque dans les faits, ce sera le cas. Le candidat sera porteur de son programme plus ou moins de gauche, avec évidemment des aménagements inhérents aux alliances...
La démocratie participative
Outre l’ouverture sur toute la gauche, les promoteurs des primaires proposent une ouverture du vote à l’ensemble des sympathisants de gauche. L’idée, faire en sorte que les citoyens (de gauche) ne choisissent pas uniquement leur président mais choisissent leur candidat. Outre les difficultés techniques (comment reconnaît-on un sympathisant de gauche ?), cette solution à l’avantage de dépasser l’appareil politique du PS qui n’aura que peu d’influence sur ces fameux sympathisants. Et au lieu des 150000 votants potentiels pour les primaires de 2006 qui étaient limitées aux seuls militants, des primaires ouvertes peuvent tabler sur plusieurs millions de votants. Reste un petit détail, l’organisation de la chose qui verrait les votants payer (1 à 2 euros) pour voter après avoir signé un papier où ils attestent être de gauche.
Nous sauver de Sarkozy
Au final, les promoteurs de ces primaires ouvertes à toute la gauche et à l’ensemble des sympathisants de gauche sont partis d’un constat très simple : si l’on ne fait rien, Sarkozy sera élu triomphalement pour son second mandat présidentiel. Ces primaires sont présentées comme le seul espoir d’éviter cela. Définir un cadre à même de faire émerger un candidat solide et un programme, c’est la seule chance de ne pas se prendre un râteau dès le premier tour des élections pour le PS, en rassemblant au maximum autour du candidat élu de ces primaires et en limitant le nombre de candidatures à gauche. Le tout est inspiré de la méthode Obama avec une transposition en France relativement incertaine. La grosse incertitude est de savoir si un programme cohérent et de gauche sortira de ce processus de près d’un an. Et si ce programme saura mobiliser plus à gauche et au-delà de la gauche.
Le jeu de la démocratie
Avec ces primaires, c’est un véritable coup d’état qui s’organise contre l’appareil du PS qui, s’il s’engage dans ce processus, n’aura plus grand chose à dire face aux millions de sympathisants potentiels. Mais c’est également la perspective d’un grand débat ouvert qui s’annonce, débat qui amènera forcément à réfléchir bien au delà du PS. Reste à savoir si cela passera auprès des militants puisque la plupart des ténors du parti socialiste se sont déjà prononcés en faveur de ce processus. Au moment où j’écris ces lignes, la pétition lancée en faveur des primaires à gauche a recueilli seulement 5244 signatures contre un objectif de 100000...peut-être parce que les jeux sont déjà faits suite à l’université d’été de La Rochelle.
Ce pari des primaires est le pari d’une grosse surprise. Puisque tout est perdu, puisque tout le monde est perdu à gauche, les primaires peuvent être une boussole. L’objectif, c’est l’efficacité bien plus que la tradition socialiste et la tradition de gauche. Au final, même si on est très sceptique au départ sur l’idée "magique" des primaires, on en vient à se demander si effectivement, ce n’est pas là une des rare bonnes idées du PS. Comme quoi, le "petit livre rouge" de Ferrand et Montebourg, que l’on peu qualifier de prêt à penser pour des primaires [7], est très efficace. Espérons que ces primaires, si elles ont lieu, le seront tout autant.
[1] Qui s’auto-définit comme le nouvel espace intellectuel de la gauche progressiste
[2] "Jeune" Lion du PS, député et président du Conseil Général de Saône-et-Loire donc cumulard à l’insu de son plein gré
[3] Primaire : comment sauver la gauche - Olivier Ferrand, Arnaud Montebourg - éditions du Seuil, ISBN 978-2-02-101135-7, 124 pages, 12 Euros
[4] Lui-même représentant de Dominique Strauss-Kahn
[5] Mais sans en tirer de véritables conclusions
[6] Sur ce site, tout le monde a souvenir des luttes entre Royalistes "désireurs" d’avenir et les pro-fabius qui ont eu lieu en 2006
[7] Il inclut un vade-mecum pour répondre aux critiques
