Soupçons
Affaire Jean Sarkozy : le désir illimité pour le pouvoir des Sarkozy vient de se heurter aux « soupçons » de Madame Michu. Elle a gagné une manche. Mais la partie n’est pas finie. Petite analyse de la stratégie de communication des conseillers du fils du Président. Où l’on conclut que s’il tient encore la télé bien en main, Sarkozy a plus de difficulté avec internet. Il faudra résoudre ce problème. Le gouvernement y travaille ...
Un jeune homme bien doué
Après visionnage de l’intervention de Jean Sarkozy sur France 2 hier soir, la première impression qui se dégage, c’est que le « coup » médiatique a été bien pensé. A l’évidence, s’il n’est pas très doué pour les études, voilà un jeune homme qui sait parler à la télévision. Et l’on sent immédiatement qu’il a été bien préparé, bien « coaché ». Ce qui apparaît également, c’est la présence du père. Certaines façons de répondre, la manière de s’adresser directement au journaliste « Mais vous savez, David Pujadas ... », les mimiques, tout atteste un mimétisme surprenant.
Si l’on se penche sur le contenu maintenant, on ne peut que saluer l’habileté de la défense. Le problème était le suivant : comment annoncer qu’on a perdu une bataille, sans avoir à annoncer qu’on renonce à la guerre ? En effet, s’il informe le téléspectateur du retrait de sa candidature à la présidence de l’EPAD, Jean Sarkozy est bien obligé de reconnaître que les reproches de népotisme sont fondés. Mais si ces reproches sont fondés, comment pourra t-il poursuivre sa carrière politique ?
C’est là que les conseillers en com’ de Sarko ont une idée géniale. Mobiliser la notion de « soupçon ».
Reprenons le déroulé du scénario :
Acte I, Jean Sarkozy accuse : il a fait l’objet d’une campagne de désinformation sans précédent. Tous s’y sont mis : les médias [1] , internet ... Voilà la plèbe hargneuse lancée aux trousses de notre héros.
Acte II, Sarkozy junior est bien obligé de reconnaître le vaste mouvement d’opinion qui lui est hostile. Il le dit : c’est la caractéristique d’un politique de savoir être à l’écoute, « on fait de la politique parce qu’on aime les gens. [2] » Il reconnaît donc que l’adversaire a gagné la première manche ; « en personnalité responsable » il en prend la mesure, et en tire des conséquences graves pour la suite des événements.
Acte III, il a pris sa décision, seul, il déclare qu’il renonce. Non pas parce que ceux qui l’accusent ont raison, mais parce qu’il doit se laver d’un soupçon [3] .
« Soupçon » : il fallait y penser !
Géniale, l’idée du soupçon. Le soupçon, ce n’est ni l’accusation formulée : « Tu as menti ! », ni la confiance candide : « Je te crois . » Le soupçon, c’est la méfiance dans le silence. « Dis tout ce que tu veux, quant à moi, dans mon for intérieur, je sais que ce que tu me racontes, ce sont des bobards. » Le soupçon se nourrit d’un imaginaire retors : « On ne nous dit pas tout ... et quant à ce qu’on nous dit ... » C’est peu de dire que le soupçon ne se soucie guère des arguments, il faut repérer qu’il naît précisément quand les arguments, la logique, l’échange dans le dialogue n’ont pas encore commencé, ou ne sont plus possibles. Entre l’état de dialogue et l’état de soupçon, il y a un saut qualitatif. On ne change pas de registre de communication, on suspend et on annule toute communication.
Le recours au soupçon dans la stratégie de Sarkozy fils a au moins un triple avantage :
- D’abord, il permet de valider la première thèse, celle de la désinformation. Car puisqu’il n’y a soupçon que lorsque le dialogue et la logique sont mis entre parenthèse, avec le soupçon nous entrons (ou nous demeurons) dans le domaine de l’irrationnel, des affects, voire des manipulations de l’inconscient collectif. C’est la thèse constante de Sarkozy père et de ces affidés : les médias, internet sont aux mains des « méchants », manipulateurs aguerris qui ont moins de morale que des « bandits ».
- Ensuite, le dialogue rompu et la pédagogie devenue impossible, la seule façon de sortir de la situation, c’est l’épreuve. Je continue ma carrière politique, dit en substance Sarkozy le jeune, et ce sont les électeurs qui jugeront de ma compétence et de la force de mes convictions. Le soupçon lui permet donc de rebondir en changeant de terrain.
- Enfin, parler de soupçon, c’est certes reconnaître l’ambivalence de l’opinion publique, mais c’est aussi déjà la dépasser, en en prenant acte. Si l’opinion est versatile, c’est qu’elle n’est pas d’un bloc. Il ne sert à rien de le nier. Il est plus efficace de le reconnaître. Le soupçon est la face sombre de l’opinion, ses pensées basses, son ressentiment, ses aigreurs. Le vote est sa face claire, exposée en pleine lumière, sinon éclairée. L’opinion peut certes s’égarer, manipulée qu’elle est par des « professionnels ». Mais l’opinion sait aussi se ressaisir. Il n’y a pas à maudire « le gros animal [4] ». Il faut le prendre tel qu’il est, pour ce qu’il est, et adapter sa séduction en conséquence. Leçon de réalisme. Et s’il faut reprocher quelque chose aux Sarkozy, ce n’est certainement pas de manquer de réalisme. Cette intervention télévisée est déjà une reprise en main de l’opinion.
Bravo l’artiste ! Merci Pujadas
Défense pensée. Stratégie bien huilée. Bravo l’artiste ! Il faut dire qu’en face de lui, Jean Sarkozy n’a pas un contradicteur bien coriace. Il n’a pas de contradicteur du tout. En regardant cette petite séquence, on réalise à quoi sert un journaliste de cour, comme David Pujadas. Précisément à aider le puissant qu’il interroge à nous placer son boniment. Car enfin, qu’est-ce c’est que cette histoire de soupçon ? Quand Pujadas reprend-t-il au vol Sarkozy junior pour lui dire qu’on ne le soupçonne pas, mais qu’on l’accuse clairement de bénéficier d’un favoritisme odieux, arguments à l’appui : son âge et son absence de qualification — diplômes et expérience professionnelle — pour le poste qu’il brigue ?
Sarkozy père n’a pas à être si mécontent que cela des médias, en particulier de la télévision publique, qui lui sert encore très correctement la soupe quand il est dans le besoin. Il a certes un peu plus de mal avec la presse écrite, d’autant que, dans son propre camp, quelques voix commencent à s’inquiéter en sourdine de la geste sarkozyenne. Et puis, les régionales arrivent. A l’approche des élections, quand les gueux grognent, certains élus se découvrent soudain un regain de passion pour les vertus républicaines.
Allez savoir pourquoi ...
Le problème de Sarkozy
Mais internet lui pose un problème autrement plus redoutable. A l’évidence, le contrôle se fait moins bien. C’est d’autant plus gênant que Madame Michu se met elle aussi à lire les blogs, les webzines d’ici et d’ailleurs, voire à twitter à tout va ! On a beau prendre Madame Michu pour une « pauv’conne », on n’oublie pas que Madame Michu vote. Il faut la ménager.
Affaire Jean Sarkozy : le désir illimité pour le pouvoir des Sarkozy vient de se heurter aux « soupçons » de Madame Michu. Elle a gagné une manche. Mais la partie n’est pas finie. Ce beau jeune homme, qui a des airs de Patrick Sabatier, a encore pour lui bien des réserves de séduction. Il est vaillant. Il a de « la noblesse », comme ne manque pas de le remarquer un observateur avisé [5] de la scène politique locale et nationale.
Sarkozy junior n’est pas fini, et on n’en a pas fini avec lui, tant que Sarkozy père tient si ferme la télé, qui reste le média de masse le plus puissant. Et pour internet, on prépare la parade. Hasard des dates ? L’épisode EPAD de Sarkozy junior se terminait le jour-même où l’on annonçait la validation par le Conseil constitutionnel de la loi Hadopi 2 ...
[1] L’accusation des médias est un exercice favori de Nicolas Sarkozy. Derrière les médias, Sarkozy vise surtout la presse. Une presse largement fantasmée. Quand il parle du Monde, persifle Eric Fottorino (directeur de ce journal), le Président de la République cite des journalistes qui y écrivaient il y a trente ans ... On en déduit que la lecture du Monde n’est guère plus sa tasse de thé que la lecture de La princesse de Clèves. Côté télé et radio, le chef de l’Etat a moins de problèmes. L’emprise du pouvoir sur l’audio-visuel n’a jamais été desserrée depuis le temps où le ministère de l’information donnait directement ses ordres à l’ORTF. Sur la position de Sarkozy à l’égard des médias, on se référera à l’article paru sur Slate.fr : Les médias complotent-ils contre Sarkozy ?
[2] Et pas parce qu’on aime le pouvoir et les avantages afférents. Ce doit être un truc classique de la communication politique. Je me rappelle avoir entendu Serge Lepeltier employer cette formule lors du débat qui l’opposait à J. Nikonoff, l’ex-Président d’Attac.
[3] Si l’on veut confirmation que c’est bien autour de l’idée de soupçon que tourne la totalité de l’intervention de Sarkozy junior, on se reportera à un commentaire autorisé, à la déclaration lapidaire du porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, au Figaro (23/10/09) « il ne voulait pas une candidature sur laquelle pèse le soupçon, et le soupçon de favoritisme » Message reçu.
[4] Platon, dans sa République, désigne le peuple comme le gros animal, avec évidemment une nuance péjorative.
[5] J’ai nommé bien sûr l’inénarrable Orange Berruyère qui vient de nous gratifier d’un nouveau billet comme il en a le secret.