Mourir au travail, mourir pour le travail, mourir du travail : la vague de suicides chez France Telecom retentit comme une alerte pressante aux accents tragiques. Que se passe-t-il en France, dans le monde social, qui justifie qu’on se porte à de telles extrémités ? Il faut rester prudent sur ces questions. Un spécialiste de la souffrance au travail, Christophe Dejours reconnaît : « C’est réellement une énigme. Ces gens qui viennent offrir leur cadavre sur le lieu de travail adressent manifestement un message, mais que veulent-ils dire exactement ? On est loin du compte sur la question de son déchiffrage. » Ce qui demeure une énigme, c’est le suicide lui-même. Néanmoins, on ne peut que constater la corrélation entre ces suicides et la dégradation effective des conditions de travail. Le travail s’est transformé au point que des gens finissent par se tuer ; et parmi ceux qui ne font pas le geste ultime, beaucoup tombent malades, somatisent, ou sombrent dans la dépression. La France est le premier pays consommateur de produits psychotropes, licites ou illicites. Personne n’est épargné, ni les employés sans qualification, ni les cadres supérieurs.
Ce simple constat, relevé par tous les chercheurs sérieux, suffit déjà à détruire le préjugé selon lequel, en France, on travaillerait moins intensément qu’ailleurs, et avec moins d’implication. La France est, parmi les pays développés celui où la productivité au travail a le plus augmenté, est la plus élevée. Le pays également où la progression des salaires a le plus stagné.
Augmenter la productivité, rogner les salaires : deux recettes sûres pour augmenter les profits. On mesure déjà l’escroquerie du slogan : « Travailler plus pour gagner plus. » Il eut mieux valu dire :« Travailler encore plus, pour gagner pas grand-chose de plus. » Quand on le peut ! Car ce mouvement conjoint d’intensification de la productivité et de la dégradation des conditions de travail s’est accompagné d’un maintien au chômage d’une partie importante de la population, ainsi que d’une montée sans précédent de la précarité. Elle fait des ravages parmi les femmes et les travailleurs peu qualifiés. Elle menace les classes moyennes qui redoutent désormais la pauvreté. Pour ne rien dire du sort réservé aux jeunes qui, qualifiés ou non, « galèrent » dans des emplois subalternes pour des salaires dérisoires durant les — parfois longues — premières années de leur engagement dans la vie active.
Ironie : l’affaire Jean Sarkozy éclatait au moment où les médias se faisaient l’écho des tragiques événements qui frappent les employés de France Telecom. On a parlé de suicides chez Renault aussi, et dans d’autres entreprises. Ainsi, deux mensonges de la propagande sarkozyste éclataient au grand jour en même temps : la réussite par le mérite, et la réalisation de soi par le travail. « Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres », plaisantait déjà Coluche. Le travail n’apporte pas le bonheur. Il rend souvent malade. Au point d’en mourir ?
Laissons — provisoirement — de côté la question du mérite et revenons au travail. La pression mise sur les travailleurs pour augmenter la productivité n’explique pas seule la situation présente.
Nous vivons, avec un effet retard, les conséquences du « tournant gestionnaire ». Il y a une limite presque « naturelle » à l’augmentation des profits par l’amélioration de la qualité (pour l’emporter face à la concurrence sur les marchés) et la hausse de la productivité. Tout en maintenant élevées ces exigences, les dirigeants d’entreprises, au milieu des années 80, pressés par les actionnaires, se sont avisés qu’il était possible de faire davantage de profits encore en « améliorant » la gestion. Il faut bien repérer ceci : l’antinomie profonde entre le producteur et le gestionnaire, entre l’homme de métier avec son savoir et son savoir faire, et le manager avec ses outils de calcul de rentabilité, qui tire toujours davantage sur les prix, qui limite les stocks, qui nie les pannes, qui optimise les flux etc. Antinomie entre celui qui affronte un réel — matière, organisation, marché — qui résiste et celui qui affronte des actionnaires dont les exigences sont totalement déconnectées du monde. Comment par exemple maintenir partout les objectifs d’une croissance de 15% à 20%, quand la croissance globale est de seulement 3 % ?
L’astuce des dirigeants d’entreprises a alors consisté à faire porter cette contradiction non par le système lui-même, mais par les individus. C’est tout le sens de la révolution managériale qui, par des techniques subtiles (et il faut le dire par une reprise en main des mentalités à l’aide de techniques de manipulations psychologiques) a réussi d’une part à isoler les salariés, d’autre part à leur faire porter individuellement le poids des difficultés rencontrées : contrats par objectifs, évaluation individualisée des performances etc.
On peut mourir d’intérioriser une contradiction qu’on ne peut surmonter et qu’on est seul à affronter. A défaut, on tombe souvent malade.
Que nous enseigne la crise du travail aujourd’hui ? Il y a contradiction entre les exigences du métier et celles du profit. Toujours plus, mais toujours plus mal. Et les travailleurs sont désignés comme seuls responsables, placés qu’ils sont dans une situation impossible où, petit à petit, leur vie est rongée. Management par le stress. C’est en ce sens que certains ont pu parler de « la mise à mort du travail ». C’est un aspect, peu aperçu, de la fameuse « réification des rapports sociaux », chère à Marx. Conséquence : les néo-libéraux qui s’accommodent de ce capitalisme sauvage et le soutiennent de toutes leurs forces, sont les plus mal placés pour parler de la « valeur » travail. La seule valeur qu’ils reconnaissent, c’est le profit, c’est l’argent. Toutes les autres valeurs doivent s’effacer devant Mammon.
Surprise : le travail serait-il lui aussi une valeur ? Qu’en est-il de toutes ces idéologies à la mode qui nous annonçaient sa fin ? Le travail est un invariant anthropologique. Comme le langage, il est constitutif de notre humanité. Il est pourtant profondément ambivalent. Nous nous réalisons par lui, et nous nous perdons en lui. La sagesse commanderait que nous trouvions un équilibre.