La bombe IMEB prête à exploser
Au mois de septembre 2009, nous révélions en exclusivité les difficultés de l’Institut International de Musique Electroacoustique de Bourges (« IMEB : une agonie en jeu de dupe »), menacé de fermeture en raison du désengagement de l’Etat. Dans une atmosphère lourde de « loi du silence médiatique », l’abcès était enfin crevé et l’on apprenait même que l’IMEB était au bord de la liquidation judiciaire. Aujourd’hui, chacun campe sur ses positions et l’IMEB compte les derniers instants qui lui restent à vivre. Le point sur les différentes forces en présences dont les salariés - qui n’ont pas reçus leurs salaires ce mois-ci - devraient être les principales victimes.
Première thèse : l’IMEB est une victime de la politique sarkozyste de démantèlement de la culture
C’est la thèse véhiculée par la direction de l’IMEB, largement reprise par les médias berruyers, à l’image d’un récent reportage sur France 3 (05/03/10) et d’un compte rendu de conférence de presse dans le quotidien Le Berry Républicain (06/03/10).
En 2002, l’IMEB devait faire face au désengagement de la ville de Bourges (représentant 30% du budget de l’IMEB), qui n’a jamais compris grand chose à la musique électroacoustique. Depuis, les deux directeurs, Christian Clozier et Françoise Barrière, n’ont cessé de se battre pour maintenir leurs activités.
Aujourd’hui, l’IMEB serait victime de la décision de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles en Région Centre) et de la Préfecture du Cher, de supprimer, sans concertation, toutes les aides accordées jusque-là. Il en résulte une fin inéluctable. La direction explique être sacrifiée sur l’hôtel de la logique économique du ministère de la Culture dirigé par Frédéric Mitterrand qui démantèle et appauvrit la création et les arts « non rentables ».
Une première pétition internationale annonçait la mort de l’IMEB à la fin de l’année 2009. La DRAC avait alors seulement versé une aide destinée à « financer les licenciements ». Pourtant, le Festival Synthèse des musiques et créations électroniques avait pu se dérouler en 2009. Aujourd’hui, l’IMEB qui est toujours debout lance une seconde pétition alors que les salaires du mois de février n’ont pu être versés.
Seconde thèse : l’IMEB géré comme une propriété familiale et enfermé dans un autisme suicidaire
En sortant de la bulle locale de l’information officielle reprise par les médias de proximité, on découvre une nouvelle thèse, celle des institutions culturelles...
Dans La Lettre du Musicien (1ère quinzaine de mars 2010), Georges-François Hirsch, Directeur de la Direction Générale de la Création Artistique au Ministère de la Culture, reconnaît l’immense apport créatif et le rayonnement international de l’IMEB durant quarante ans, qui a d’ailleurs reçu en 1997 le label « Centre National de Création Musicale ». Mais il explique que l’IMEB s’est recroquevillé sur lui-même le conduisant à « un isolement dommageable rendant particulièrement difficile la circulation et la valorisation des oeuvres produites dans ses studios à l’échelle nationale ».
Georges-François Hirsch dément la thèse d’une décision arbitraire et sans concertation, visant à permettre au Ministère de la Culture de « faire des économies ». Il évoque un rapport datant de janvier 2009, portant une « appréciation sévère sur les propositions artistiques de l’IMEB » et préconisant « la recherche d’un nouvel élan de la création musicale en Région Centre s’appuyant sur des partenaires culturels et institutionnels renouvelés ». La direction de l’IMEB aurait alors refusé toute réflexion et toute remise en cause de son fonctionnement, interprétant les recommandations du ministère dans Le Berry Républicain comme une forme de « chantage ».
Le Ministère de la Culture reproche à Christian Clozier et Françoise Barrière de gérer l’IMEB comme une entreprise privée qui n’aurait aucun compte à rendre bien qu’elle vive depuis quarante ans quasi exclusivement des subsides de l’Etat et des partenaires institutionnels. En effet, 70% du budget de près de 700.000 euros de l’IMEB est financé par le Ministère de la Culture et de la communication.
Aujourd’hui, Georges-François Hirsch exprime sa volonté de relancer en Région Centre – sans l’IMEB – « un projet remplissant les missions d’un centre national de création et bénéficiant d’un rayonnement plus large sur le plan local et national ». Un plan serait à l’étude « dans le cadre d’une réflexion commune avec les collectivités territoriales » et « une attention particulière » serait portée à la situation personnelle des salariés de l’IMEB ainsi qu’à la « transmission et à la sauvegarde de son patrimoine musical ».
Un effondrement sur fond de dissensions internes
Les salariés syndiqués FO de l’IMEB ne seraient pas loin de partager la vision du ministère de la Culture. Ils évoquent une « gestion désastreuse » et dénoncent l’obstination et le « jusqu’auboutisme » de la direction qui refuse tout dialogue. L’IMEB vient en effet de perdre en quelques mois deux procès assez édifiants aux Prud’hommes pour un montant total en frais d’avocat estimé à 12.000 euros. Les procédures d’appel sont d’ailleurs en cours et la « facture » devrait encore augmenter.
Pour eux, la solution passerait par la mise en retraite des deux directeurs de l’IMEB. Françoise Barrière a eu 65 ans il y a quelques mois, et Christian Clozier les aura en 2010. Pour les représentants de Force Ouvrière, cette solution aurait un double avantage. Cela permettrait d’abord de repartir sur un nouveau projet en phase avec son temps, grâce à une nouvelle direction plus ouvertes et des relations assainies, moins conflictuelles avec les partenaires institutionnels. De plus cela permettrait de faire l’économie des salaires de ces deux directeurs qui représenterait selon FO, « près de 40% de la masse salariale » !
Deux directeurs et deux syndicats pour une association de huit salariés !
Mais Christian Clozier et Françoise Barrière, fondateurs historiques de l’IMEB ne l’entendent pas de cette oreille et s’accrochent à leurs fauteuils. Ils sont même les instigateurs d’une situation parfaitement « shadockienne ». A 65 ans, les deux directeurs ont en effet adhéré à la CGT pour contrer les propositions de sauvetage formulées par Force Ouvrière et ainsi semer le trouble parmi les salariés de l’IMEB (et les médias qui n’y comprennent plus rien !).
Voilà qui est suffisamment rare et machiavélique pour le souligner : ces deux patrons « CGT » s’arrogent alors deux casquettes : celle de dirigeants d’une entreprise culturelle engluée dans des procès en harcèlement moral, de tentative de licenciement abusif et de non respect du code du travail... et celle de représentants syndicaux des salariés !
Où l’on reparle de MISAME...
Pendant ce temps, l’IMEB parait organiser sa propre liquidation et la sauvegarde de son propre patrimoine. En 2004, Christian Clozier et Françoise Barrière qui devaient déjà se rendre compte que le bateau de l’IMEB commençait à tanguer dangereusement, fondaient une nouvelle association : le MISAME. Mnémothèque Internationale des Sciences et Arts en Musique Electroacoustique.
Cette association a pour objet « de pérenniser, conserver, sauvegarder, étudier, faire connaître, communiquer, présenter, publier, diffuser l’ensemble des travaux et des oeuvres, les archives et documentations de toute nature et sur tous supports réalisés à l’Institut International de Musique Electroacoustique de Bourges / IMEB ainsi que ceux librement déposés par les compositeurs français et étrangers dans le cadre des activités de l’IMEB passées et à venir ou selon des apports personnels à l’IMEB ou directement à MISAME. »
Bref, cela signifie que l’IMEB serait devenue une coquille vide puisqu’il a cédé (ou plutôt transféré) à MISAME, par convention, la gestion de son patrimoine. Aujourd’hui, l’IMEB ne posséderait donc déjà plus grand chose... à part des dettes (le passif serait aujourd’hui supérieur aux 158.000 euros annoncés en décembre 2009 dans une dépêche AFP) et des salariés qu’il faut licencier.
Pire. Ce transfert de patrimoine qui s’est construit durant quarante ans à grand renfort de dizaines de millions d’argent publique, se serait fait avec la complicité... du Conseil Général du Cher ! L’association MISAME aurait en effet embauché une personne durant une année par une convention « CAP ASSO » pour un montant de 12.500 euros (convention CG n°2008/017). Force Ouvrière s’interroge sur cette situation rocambolesque : « l’association Misame embauche un salarié... qui travaille où ? dans les locaux de l’IMEB. Et il faut savoir que Christian Clozier et Françoise Barrière utilisent aussi les ressources humaines de l’IMEB au profit de leur nouvelle association ! »
