Ferrat est mort
« On est malgré soi frappé par l’optimisme de cette génération. Aujourd’hui, le penseur le plus influent, ce serait plutôt Cioran. À l’époque, on écoutait Vian, Brassens ... Amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, baby-boom, construction massive de HLM pour loger tout ce monde-là. Beaucoup d’optimisme, de foi en l’avenir, et un peu de connerie. À l’évidence, nous sommes devenus beaucoup plus intelligents. »
Michel Houellebecq
Amour imité
Comme un vin sans boire
Comme un coeur jeté
L’avouerai-je ? Je n’ai jamais été un « fan » de Jean Ferrat. Quand ils trépassent, les gens, même les plus communs parmi les mortels, sont en général parés de toutes les qualités. Alors les artistes ... Que n’a-t-on pas entendu à propos de Jean Ferrat ? On l’a comparé à Brel, à Brassens, à Ferré. Cela semble nettement exagéré. D’abord pour cette raison simple : Ferrat n’était pas toujours l’auteur de ses chansons. Ce n’est pas une tare. Prenons garde cependant à ne pas confondre les interprètes qui chantent des textes écrits par d’autres, et les chanteurs auteurs compositeurs. Que l’on fasse la comparaison avec Brassens. Chaque chanson de Brassens est un morceau, un élément expressif de son génie propre. Certes, Brassens s’est risqué parfois à mettre d’autres poètes en musique. Il a toujours choisi les très grands : Villon, Hugo, Verlaine, Aragon ... Ce ne fut pas, reconnaissons-le, ses plus belles réussites [1]. Le meilleur dans Brassens vient de Brassens lui-même, quand son verbe, son ironie, sa mélancolie méditative et surtout sa poésie — parfois très haute et très pure — viennent se mêler au chant de sa guitare.
Tandis que Brassens, ou Ferré, étaient des poètes chanteurs, Jean Ferrat est plutôt à placer dans la catégorie des artistes de variété. Au reste il appartint, il faut l’admettre, parmi les plus honorables — et peut-être parmi les meilleurs — représentants du genre.
Une chose caractérisait les chansons de Ferrat. Leur « engagement ». « Un poète ne doit pas faire de politique » a dit un jour Léo Ferré. Il avait raison. Et dans son cas personnel, c’est sa poésie tout entière qui était une forme d’engagement. « A l’école de la poésie, on n’apprend pas, on se bat. » [2] Le poète peut bien rejoindre ceux qui luttent, il ne confond pas pour autant son combat et leur combat. La poésie est chez elle dans l’imaginaire, elle parle au désir, évoque et convoque les lointains. La politique a les pieds sur terre, elle calcule (toujours), elle renonce (parfois) ; elle s’appuie sur des forces bien réelles et tente de les mettre à son service. Désir contre volonté. Principe de plaisir contre principe de réalité. On n’imagine guère de conciliation possible. Quand la poésie ou la chanson servent la politique le résultat n’est jamais très heureux, quelle que soit la cause. Ferrat, chanteur « officiel » [3] du Parti, agaçait. Pas parce qu’il était le compagnon de route du Parti Communiste. Parce qu’il était le chantre d’un parti. La poésie advient quand à partir du plus singulier on accède à l’universel. Une poésie partisane est une incongruité. Chez Ferrat, cela se traduisait par des messages simples, sans nuances : bons contre méchants, ombre contre lumière, salauds contre justes. Saïgon vs ville Hô Chi Minh ... Il y avait là une sorte de naïveté manichéenne un peu bornée — certes utile quand on veut formater des militants, ou remplir des carnets de chansons pour boys scouts — mais qui laisse insatisfait.
Néanmoins, et quelles que soient les réserves que l’on peut formuler aujourd’hui à propos de l’oeuvre de Jean Ferrat, il faut reconnaître que celui qui a chanté La Montagne fait partie de notre histoire. J’appartiens pour ma part à une génération, issue des « milieux populaires » comme l’on dit, qui fut en partie éduquée par la chanson. Sans Jean Ferrat, nombre d’entre nous n’auraient peut-être pas connu Aragon. Sans Ferré, Baudelaire et Rimbaud.
Aussi je ne puis m’empêcher de penser que nous avons une dette vis à vis de lui, vis à vis d’eux. Dans la chanson française de cette époque, à textes comme on disait pour souligner son ambition culturelle, on trouvait de la poésie et on trouvait de la politique. La chanson parlait du monde et de la vie, sur un mode différent de ce que l’école nous enseignait.
Où trouve-t-on de la poésie aujourd’hui ? Qui s’intéresse encore à la politique ? On apprenait la semaine dernière que plus de soixante dix pour cent des 18-25 ans ne se sont pas déplacés pour les dernières élections régionales. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a un rapport à établir entre ces deux retraits. La poésie rêve la vie. La politique entend la changer. Un peu. Notre époque est persuadée que jamais rien ne changera, fondamentalement. Peut-être sommes-nous — et les plus jeunes en particulier — plus lucides, au fond.
Plus désespérés aussi. Car dans un univers de marchandises où la politique ne cherche qu’à ménager un fragile équilibre des intérêts, où nul grand rêve ne transcende la grisaille du quotidien, c’est tout simplement la possibilité de donner un sens à la vie qui, petit à petit, est rongée de l’intérieur.
Pourtant ...
La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges [4]
[1] Avec pourtant une exception, Les passantes, d’après un texte d’Antoine Pol, poète inconnu, trouvaille de Brassens chez un bouquiniste des bords de Seine à Paris.
[2] Léo Ferré, dernier vers de Préface, Il n’y a plus rien, 1973
[3] Il faut maintenir le mot, et les guillemets. Martin Pénet, dans l’article du Maitron, me semble bien résumer les choses quand il écrit : « Son œuvre, tissée d’élans généreux, de coups de gueule, de harangues, mais aussi d’idéologie manichéenne, est représentative d’une certaine époque du monde communiste français, entre Waldeck Rochet et Georges Marchais. La popularité de Ferrat résonnait, sans qu’il en eût peut-être lui-même conscience, comme un écho des intentions des directions collectives du PCF des années 1960-1970. Elle permettait notamment de maintenir le lien symbolique avec les poètes-phares chers au parti, car Ferrat les fit descendre dans la rue. [...] Simple passeur, Ferrat posait moins de problèmes au PCF qu’Aragon ou les intellectuels. Il n’était pas l’un d’eux, il ne s’adressait pas d’abord à eux. Il s’attachait à faire des chansons compréhensibles par le grand public et les jeunes gens. Jacques Duclos convint qu’il vivait à l’époque de De Funès, Georges Marchais à celle de Johnny Hallyday ; ils tenaient en Jean Ferrat un efficace antidote. »
[4] Louis Aragon, Les poètes, mis en musique et chanté par Jean Ferrat dans ce qui restera sans doute son plus beau disque, Ferrat chante Aragon, en 1971