Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ?

mercredi 10 novembre 2010 à 18:43, par Rosalinde

Il était une fois un philosophe de grand renom qui quitta les lumières de la Grande Ville pour s’établir dans la lourde et épaisse glaise du Berry [1]…Bien…Bien…. Merci pour le Berry !
Plein de compassion pour les indigènes englués dans cette glaise et éloignés des lumières de la Connaissance, il décida de fonder pour eux, à l’exemple de son maître Platon, une école de philosophie…Bien…Bien…. Merci pour eux !

Coup double ! Les élèves étrangers de notre philosophe seraient invités à des « travaux pratiques » auprès de ces nouveaux disciples sous la forme de « séminaires en visioconférence, de stages d’été, etc… SOS ! Ce n’est plus de la philosophie, mais de l’éthologie ! [2]

Ali Baba moderne, Bernard Stiegler [3], tel est le nom de notre philosophe, pour ouvrir les portes de la platonicienne « Caverne des Idées » prononça le « Sésame, ouvre toi » de la philosophie moderne !

Car dans ce court-circuit de toute question, barrée par principe, et par le fait de cette hyper-interruption, par le fait de cet hyper-redoublement épokhal, par le double comme tel, et par l’unheimlich comme jamais, la question serait posée d’une archi-prolétarisation du n’être-pas-encore-là devenant ainsi un n’être-plus-là. [4] Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » (...)

« Cré Nou de Dieu, qué quc’é t’y qui nous cause c’tui là ? s’écrièrent en chœur les disciples berrichons de notre nouveau Platon….

Moralité – De l’ « absolue nécessité » du TGV Centre ( = berrichon ! ) [5]

P.S 1 – Certes, il ne faut jamais tirer une citation de son contexte…Alors si le cœur vous en dit !…Faites nous un compte-rendu explicatif du livre de B. Stiegler…Personnellement, je ne m’en sens pas la force !

P.S 2 – Pour soutenir cette initiative en fait louable et intéressante, un contact : Ecole-de-philosophie@pharmakon.fr

[1En l’occurrence Épineuil-le-Fleuriel

[2Ethologie : science des comportements des espèces animales dans leur milieu naturel

[3Sur Bernard Stiegler, cf. par exemple article dans Wikipedia, article de l’Echo de Berry sur le Net)

[4In « Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : de la pharmacologie » – Flammarion ( extrait – page 224 - cité par le Canard Enchaîné - 20/10/10)

[5Déclaration de JL Borloo le 3 mars 2010 à Clermont-Ferrand où il parle de « l’absolue nécessité » du TGV Grand Centre pour « désenclaver » la région.


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Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ? - lièvre pendu - 21 novembre 2010 à 16:23

Ayant eu la chance de suivre le cours de Stiegler au fin fond du Berry, j’ose m’immiscer dans ce dialogue intimiste entre Chrysippe et Bombix, deux intervenants admirables, à l’aune de leurs analyses respectives. Une première interrogation : que le cours de Stiegler ait lieu au fin fond du Cher et pas à Bourges, pourquoi pas ? Sauf qu’à Bourges, le silence est de rigueur ou du moins, dans un brouhaha inaudible (voir la liste impressionnante des confs de la Macu, de l’Université populaire, des Bozarts jusqu’aux "environnementalistes" très présents ces derniers temps), c’est finalement le discours Narbouzo-post-Bensacquiste qui s’impose avec la nappe d’imbécillité triomphante au profit - évidemment - de Serge Lepeltier. Reprenons un théorème simple de Stiegler, de mémoire : "Derrière tout discours, se cache...la bêtise". Et si, en fin de compte, les cours de Stiegler ne pouvaient avoir lieu qu’à des kilomètres de cette ville de Bourges ? Un peu comme si l’intelligence baignée d’une clarté innocente passant par des évidences (la faillite de la gauche devant le discours bêtifiant de la droite avec, en prime, la balkanisation des "intellectuels de gauche" locaux, lassés, épuisés par tant de haine, par tant de jalousie voire d’insultes entre eux) ne pouvait se développer que loin, très loin de la capitale du Berry. Ce que je souhaite dire ici, c’est mon étonnement ébloui à l’égard du cours de Stiegler avec ses évidences et ses fondamentaux totalement oubliés dans cette ville de Bourges, incapable de se rassembler. Seulement voilà, passé cet éblouissement d’entendre enfin une vraie parole sans qu’on nous tombe sur la figure à peine un premier argument posé, demeurent les fortes questions qui, in fine, arrivent inéluctablement à tous philosophes contemporains, du syle : "Peut-on encore agir afin d’éviter la catastrophe (écologique, économique, artistique, intellectuelle...) vers laquelle nous nous dirigeons ?" Stiegler le sait bien et atteste de cette "Faillite" mais en espérant un ultime sursaut (on nous cite Annah Arendt...) que ses cours viendront nous proposer, tel, c’est un peu vrai, un grand gourou répétant à l’envi que "même son propre système recèle de la bêtise" à l’image de notre monde hyper technologique comportant toujours un bug... Dans l’attente de ses prochains cours, nous sommes impatients de cette promesse philosophique qui devrait nous redonner le moral - et peut-être le sens de l’unité retrouvée face à la bêtise triomphante ?


Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ? - bombix - 11 novembre 2010 à 21:20

Ce n’est guère charitable de sortir une phrase de son contexte et de se moquer. Il est certain que l’écriture de Stiegler n’a rien à voir avec la transparence troublante du texte d’Alain-Fournier (Epineuil Le Fleuriel est le village nommé Sainte Agathe dans Le grand Meaulnes), dont la tête était fort peu philosophique. Il aurait pu s’écrier comme René-Guy Cadou : "Ah, je ne suis pas métaphysique, moi !"
Ce serait un peu court de juger B. Stiegler sur cette unique citation. Le Berry, pays rural et archaïque (au moins jusqu’au milieu du siècle dernier : préfaçant le livre de Marcelle Bouteiller sur la sorcellerie berrichonne, Claude Lévi Strauss pouvait s’écrier émerveillé en 1950 : "le Berry, c’est encore un peu la Gaule !"), pays de taiseux travaillant la terre, n’a pas enfanté de philosophes, gens du logos, et donc bavards. W. Jankélévitch, Simone Weil, Jean Hyppolite y furent de passage. Ce n’étaient pas des enfants du pays.
C’est donc plutôt une bonne nouvelle, ce voisinage. Bernard Stiegler est un intellectuel atypique, prolixe, et dont la voix commence à compter, comme l’explique ce papier de Philippe Petit. Il ne mentionne pas la rencontre de Gérard Granel, qui compta pourtant beaucoup dans le parcours de Stiegler.

Bienvenue en Berry Monsieur Stiegler !

PS : je retrouve dans mes notes cet extrait. On pourra juger que notre philosophe peut parfois être compréhensible, et même pertinent ;-) :

L’addiction est la réalité effective du modèle industriel dominant.

« Le capitalisme culturel exploite ce cercle vicieux qui consiste en ce que ce que la consommation et la grégarité induisent de l’anxiété, et que cette anxiété s’enferme dans une boucle de renforcement du comportement de consommation, cherchant en vain la compensation de l’anxiété : il s’agit typiquement d’un cycle addictif. L’addiction est la réalité effective du modèle industriel dominant. Cette addiction est un anéantissement du sujet de l’addiction par son objet, c’est-à-dire une absorption de son existence par ce qui, ici, vise au maintien et à l’augmentation des mécanismes de subsistance : la consommation est le mode ordinaire de la subsistance mais la consommation industrielle l’hypertrophie au point d’en faire un objet d’addiction. Or, de même qu’une exploitation illimitée des ressources naturelles par l’investissement industriel est impossible, une société qui annule l’existence de ceux qui la composent, en la soumettant intégralement aux impératifs de la subsistance, est vouée à l’effondrement. Elle est vécue par tous, consciemment ou non, comme un processus global d’avilissement où la conscience (le temps de la conscience) est devenue une marchandise dont le prix est calculable sur un marché où il se négocie chaque jour selon l’ « offre » et la « demande » (2).

STIEGLER Bernard, Mécréance et discrédit 1. La décadence des démocraties industrielles, Galilée, 2004, p. 51.

(2) Note de bas de page :
« A cet égard, une toute récente déclaration de M. Le Lay, président de la chaîne française TF1, est d’une clarté confondante. Elle a été rapportée par le quotidien Le Monde du 11-12 juillet 2004, sous ce titre : M. Le Lay : TF1 vend « du temps de cerveau disponible ». « Interrogé, parmi d’autres patrons, dans un ouvrage intitulé Les Dirigeants face au changement (Ed. du Huitième jour), le PDG de TF1 Patrick Le Lay, estime « qu’il y a beaucoup de façon de parler de la télévision. Mais dans une perspective ‘business’, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca Cola, par exemple, à vendre son produit. » Et de poursuive : pour qu’un « message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » « Rien n’est plus difficile, poursuit-il, que d’obtenir cette disponibilité ». p. 51-5.


Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ? - Chrysippe - 15 novembre 2010 à  09:57

Bernard Stiegler a été formé par la philosophie post-moderne, baptisée French Theory outre-Atlantique, dont les années de gloire ont été les années 70. Sur un fond heideggerien et psychanalytique nous avons eu Foucault, Lyotard, Derrida (qui corrigeait les copies de B. Stiegler étudiant) et Deleuze. Ce dernier définissait la philosophie comme production de concepts ; c’est bien cette profusion de concepts et néologismes qu’on retrouve chez Bernard Stiegler avec de surcroît une propension aux complications de syntaxe. Le philosophe américain John Searle faisait remarquer à Michel Foucault que, s’il comprenait ses conférences, il trouvait toujours peu clairs certains passages de ses ouvrages. Foucault répondit qu’en France, il fallait toujours au moins 20% d’obscurité pour paraître un vrai philosophe. Dans le dernier livre de B. Stiegler, c’est au moins 50% de l’écriture qui est dans ce style obscur et filandreux.

Comme le montrent les autres extraits de son œuvre cités dans cette discussion, l’apport de B. Stiegler vaut mieux que cet emballement jargonneux inutile. Qui aura le culot de lui demander de profiter de ses séjours aux Etats-Unis pour prendre des leçons auprès de ses collègues du courant analytique, qui prône la clarté, la précision et la modestie de style ? Mais on suppose qu’il déteste, comme Deleuze, la philosophie analytique, qui, il est vrai, ne s’attaque pas aux questions de société. Ceci dit, l’apport de B. Stiegler à la critique de l’économie politique, ses références originales à la philosophie antique sont des apports pertinents et les initiatives de son association Ars Industrialis marquent un renouveau de la critique sociétale qui fait défaut aujourd’hui tant aux marxistes « à l’ancienne » qu’aux sociaux-démocrates « modernisés ».

Pour aborder la pensée de B. Stiegler, il est préférable de lire "Pour une nouvelle critique de l’économie poltique" (Galilée, 2009) et "Réenchanter le monde" (Champs Flammarion, 2006) et bien sûr, d’aller sur le site de l’association Ars Industrialis où on trouve un grand nombre de documents, des conférences en podcast ou en vidéo et les enregistrements de l’école de philosophie d’Epineuil.

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Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ? - bombix - 15 novembre 2010 à  11:58

Foucault répondit qu’en France, il fallait toujours au moins 20% d’obscurité pour paraître un vrai philosophe. Dans le dernier livre de B. Stiegler, c’est au moins 50% de l’écriture qui est dans ce style obscur et filandreux.

Ce n’est pas propre à Foucault, ni à Stiegler, ni à la French Theory ... Dans la première livraison de l’Etre et le Néant, de Sartre, l’un des folios avait été oublié par l’imprimeur. Personne ne s’en est aperçu. ;-) Preuve qu’on le lisait attentivement et que l’on comprenait tout ce qu’il disait !
Il y a dans la tradition française des auteurs — Clément Rosset par exemple — qui n’ont en rien renoncé à la clarté et à la distinction, et qui se contrefichent absolument de la tradition analytique (qui au passage jargonne autant que la tradition continentale) et que vous dites, à tort, ne pas s’intéresser aux questions de société. John Rawls n’a t il pas renouvelé en profondeur les questions de la philosophie politique ?

« Pourquoi citer cet auteur obscur en grec ? Il faut bien parler de ce que l’on ne comprend pas dans la langue qu’on entend le moins. » Voltaire. ;-)

Ceci dit, c’est une attaque facile est qui est toujours sûre de rencontrer son public que d’accuser les philosophes d’utiliser un langage incompréhensible. Pourtant on l’accepte des scientifiques. On accepte qu’un discours scientifique se fonde sur des concepts qui ne sont pas assimilables immédiatement. Pourquoi le refuse-t-on aux philosophes ? Peut être parce qu’on pense que la philosophie appartient à tous. Il est vrai qu’elle est universelle en droit. Mais en fait, elle exige un travail. Et même beaucoup de travail. Et pas seulement du travail. Suffirait-il alors de commencer par des définitions ? Sans doute, avec cette précision quand même : la définition du concept, quand on l’a achevée, c’est le système lui-même. « Les difficultés qu’on rencontre au cours d’une lecture philosophique tiennent rarement au vocabulaire, quoique ce soit presque toujours au vocabulaire qu’on les attribue. Il est inutile et il serait d’ailleurs le plus souvent impossible au philosophe de commencer par définir - comme certains le lui demandent - la nouvelle signification qu’il attribuera à un terme usuel, car toute son étude, tous les développements qu’il va nous présenter auront pour objet d’analyser ou de reconstituer avec exactitude et précision la chose que ce terme désigne vaguement aux yeux du sens commun ; et la définition, en pareille matière, ne peut être que cette analyse ou cette synthèse ; elle ne tiendrait pas dans une formule simple. Parti d’un sens qu’il n’a pas besoin de définir, parce que c’est celui que tout le monde connaît, le philosophe aboutit à un sens qu’il a parfaitement défini, s’il est maître de sa pensée ; son exposé est cette définition même. » (Bergson)

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Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ? - Chrysippe - 15 novembre 2010 à  15:59

Je vous accorde qu’on peut philosopher à la manière « continentale » et être clair et que la tradition analytique est riche d’une philosophie morale et politique, bien qu’elle examine les problèmes de manière quasi anhistorique.

Par contre, la comparaison entre la difficulté de maîtrise du vocabulaire scientifique et la lecture d’un texte philosophique est une analogie et non un argument.

Un texte scientifique répond à des critères de logique interne et de cohérence avec des résultats expérimentaux ; il s’exprime dans un style simple pouvant être compris des spécialistes mondiaux de la question, étudiants avancés inclus. On n’y utilise pas l’introduction – par analogie - dans une discipline de notions issues d’une autre discipline. Si la définition d’une notion se modifie avec le temps, c’est qu’il y a de bonnes raisons de le faire en fonction de nouveaux résultats d’observations ou expérimentaux ou encore de l’utilisation de nouveaux modèles mathématiques. Enfin, le titre du livre ou de l’article scientifique donne – avec le résumé – une idée exacte du contenu du travail exposé.

Essayez ça avec Derrida, pour voir…

Ceci est un simple constat et non une profession de foi néo-positiviste.

Au-delà de cette petite polémique sur le style d’un philosophe, ce qui me paraît important c’est la pertinence des analyses de Bernard Stiegler sur l’état actuel du capitalisme industriel et financier et les dégâts qu’il occasionne dans nos vies. À ce titre, son association (Ars Industrialis) et ses initiatives locales (L’école de philosophie d’Epineuil) doivent être soutenues vigoureusement par ceux qui partagent un minimum ses analyses.

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Une école de philosophie à Epineuil Le Fleuriel : une « berrichonnerie » ? - bombix - 15 novembre 2010 à  18:19

Un texte scientifique répond à des critères de logique interne et de cohérence avec des résultats expérimentaux

Comment obtient on "des résultats expérimentaux" ? Les faits sont faits. Au moins un peu, non ? Et de toutes façons, il faut être bien savant pour saisir un fait.

il s’exprime dans un style simple pouvant être compris des spécialistes mondiaux de la question, étudiants avancés inclus.

Oui ... voir l’affaire Sokal.

On n’y utilise pas l’introduction – par analogie - dans une discipline de notions issues d’une autre discipline.

Les concepts de temps et d’espace appartiennent-il exclusivement à la physique ?

Si la définition d’une notion se modifie avec le temps, c’est qu’il y a de bonnes raisons de le faire en fonction de nouveaux résultats d’observations ou expérimentaux ou encore de l’utilisation de nouveaux modèles mathématiques.

Reste à savoir pourquoi on fait de nouvelles observations, pourquoi on utilise de nouveaux modèles mathématiques. Parce qu’on observe mieux ? Parce que les outils mathématiques sont plus subtils ? Est-ce un changement de paradigme qui commande de nouvelles observations, ou de nouvelles observations qui induisent un changement de paradigme ?

Enfin, le titre du livre ou de l’article scientifique donne – avec le résumé – une idée exacte du contenu du travail exposé.

A tel point que parfois, cela dispense de le lire. On ne s’en sort pas si facilement avec le texte d’un philosophe, c’est vrai. Un des rares discours qui ne soit pas réductible au journal mallarméen.

Ceci est un simple constat et non une profession de foi néo-positiviste.

Ouh ... ça y ressemble fort.

Au-delà de cette petite polémique sur le style d’un philosophe

Je ne m’inquiétais pas vraiment du style. J’ai parlé de la nécessité d’utiliser des concepts, que l’on reconnaît au scientifique, que l’on refuse au philosophe. Cela dit, je reconnais que les "secteurs de l’être" visés par la science ne sont pas les mêmes que ceux visés par les philosophes. Et qu’après tout, il s’agit bien d’une simple analogie, car ni le but, ni les moyens ne sont les mêmes. Mais au moins, ils se ressemblent parce qu’ils parlent et veulent être compris, et que l’usage qu’ils font de la parole ne se limite pas à plaire ou à persuader, mais à convaincre, parce qu’ils se soucient de la vérité. Ceci admis, je tiens, tout en restant rationaliste, que le tout du réel n’est pas appréhendable par le discours de la science. Je ramasse une pomme. Je l’observe : elle a une forme, une matière ... elle vient d’un arbre, et d’où vient l’arbre ? Si je la coupe, la voilà divisée en parties. Les parties forment-elles le tout de la pomme ? Ou y a t il une différence entre la pomme comme tout et la somme des parties que je tente de réunir à nouveau ? Je peux essayer de la regarder pour ce qu’elle est, avec son parfum, ses couleurs. Si je suis un peintre, je chercherai à les fixer sur une toile, comme Cézanne. Je serai attentif à sa pure présence. Si je suis agriculteur, et mieux, si je suis le comptable de l’agriculteur, j’arraisonnerai ma pomme comme une unité de compte dans un bilan comptable. Je peux alternativement être le promeneur qui ramasse cette pomme, l’agriculteur qui l’exploite, le peintre qui cherche à la représenter — la pomme de toutes façons excède largement l’objet simple que le biologiste ou l’ingénieur agronome fixeront dans leurs discours et leurs pratiques. Elle me renvoie à moi, elle me renvoie au monde, elle interroge les conditions de ma représentation, elle fait surgir des idées comme forme, matière, parties, tout, origine, dont n’ont cure le biologiste ou l’ingénieur. Elle me fait métaphysicien, ou poète. « Nous manquons de quoi nous rendre compte. Les yeux découpent devant nous de petites tranches du monde. Or, les choses sont autour de nous et point en face. Certaines, nous les avons dans le dos. Tu regardes devant toi ; sur les côtés, elles changent. Tu te tournes à gauche, elles changent derrière toi, à droite et à la ronde. Jamais on ne vit d’un coup d’oeil tout ce qui nous entoure. On ne vit jamais une pomme. Elle se cache, côté derrière côté. Le côté opposé au côté vu changerait brusquement, tu n’en serais point averti. Elle se cache derrière sa pelure, derrière le dos de sa pelure. Nos sens perçoivent les surfaces des. choses. Si l’on voyait l’intérieur des choses, je conteste d’ailleurs que nous serions plus instruits. Quant au microscope, on n’aurait pas fini d’observer un pépin que la pomme serait pourrie. » (Henri Michaux)

l’état actuel du capitalisme industriel et financier et les dégâts qu’il occasionne dans nos vies.

La survalorisation des sciences, autrement appelé scientisme, n’est pas étrangère à cette catastrophe. Sa caution, le néo-positivisme (et le nominalisme qui l’accompagne) qui réduit la pensée à n’être qu’une enquête sur ce qui rend un énoncé acceptable, en fonction d’une scientificité supposée, est né dans les mêmes aires culturelles que ce capitalisme industriel et financier. Est-ce vraiment un hasard ?

Répondre à ce message #30159 | Répond au message #30155