Travailler dur ou fonctionner mal
Décidément, Geoffroy Jeay aime bien la répression. Après avoir dénoncé un bistro berruyer où un client s’était fait verbaliser pour avoir allumé une cigarette, le spécialiste des faits divers au Berry Républicain fait l’apologie des radars automatiques de feux tricolores installés depuis peu à Bourges. Sous le titre « A Bourges et Saint-Doulchard les radars de feu rouge travaillent dur », il nous rapporte que ces radars ont flashé plus de 6000 fois et rapporté près d’un demi million d’euros au Trésor Public en moins de 3 mois. Le titre est intéressant. D’abord, il associe un verbe décrivant une activité exclusivement humaine à un objet. A-t-on déjà vu un objet « travailler » ? Non, un objet « est », c’est tout. En suite, ces objets « travaillent dur ». Comprendre « travaillent dur, eux ». C’est pas comme ces fainéants de fonctionnaires de police qui ne sont jamais là quand un automobiliste grille un feu ou un stop.
Comme chez tous les travailleurs, il y a ceux qui travaillent bien et les tire-au-flanc. Et Geoffroy Jeay distribue les bons points : « Avec plus de 200 véhicules flashés chaque mois, quatre autres radars travaillent bien : ceux du boulevard de l’Industrie (au carrefour avec l’avenue de Robinson, dans les deux sens), celui situé sur le boulevard Juranville en direction de la gare (celui placé dans l’autre sens fonctionne étonnamment moins bien) et celui de l’avenue Jean-Baffier. » On remarque que pour Geoffroy Jeay, un radar qui flashe beaucoup travaille bien, mais qu’un radar qui ne flashe pas beaucoup ne fonctionne pas bien. L’objet défectueux perd immédiatement son rang de travailleur pour retrouver celui d’objet. Pour Geoffroy Jeay, un radar qui ne flashe pas beaucoup est un radar qui ne fonctionne pas bien. En aucun cas ça ne peut être parce qu’à cet endroit, il y a moins de conducteurs qui grillent le feu rouge.
Enfin, Geoffroy Jeay est moralisateur. Non content de ne faire que délayer quelques chiffres fournis par la préfecture, il se sent obligé de faire un rappel à la loi : « Restreindre les radars de feu rouge à leur simple aspect pécuniaire et répressif serait réducteur. Le code de la route est ainsi fait qu’il est interdit de franchir un feu tricolore lorsqu’il est au rouge et qu’il faut s’arrêter lorsqu’il passe à l’orange, sauf si le conducteur ne peut plus arrêter son véhicule dans des conditions de sécurité suffisantes. Les radars de feu rouge, qui ne saisissent néanmoins pas la subtilité de l’arrêt dangereux à l’orange (c’est d’ailleurs un gros défaut), ne font que nous contraindre à appliquer le code de la route. » Ne font que nous contraindre. Et rien d’autre. Qu’ils extorquent, au rythme actuel, plus de 2 millions d’euros par an de la poche des automobilistes est sans importance, ils ne sont pas là pour ça.
Jusque là, la sécurité n’avait pas de prix, mais elle avait un coût. Maintenant, avec les radars automatiques, elle rapporte. Mais ça n’intéresse pas Geoffroy Jeay. Lui, il fonctionne bien et travaille dur.