Poison d’avril
Été 2013. Une vague de chaleur submerge l’Europe de l’ouest. Comme 10 ans auparavant, la France subit une canicule étouffante. Peut-être même pire qu’en 2003.
Il y a maintenant presque un mois qu’aucune goutte d’eau n’est tombée, que le thermomètre dépasse chaque jour les 40° sans jamais descendre en dessous de 30° la nuit. Une chaleur telle que la consommation d’électricité dépasse la consommation hivernale à cause des climatisations largement répandues depuis une décennie, et qui tournent 24 heures sur 24. Les barrages hydroélectriques sont à sec, et ce sont les centrales nucléaires qui tournent à plein régime pour fournir l’électricité nécessaire aux citadins qui ne supportent plus la chaleur.
Depuis mai 2012, date de la réélection confortable de Nicolas Sarkozy, les privatisations continuent de plus belle. Les ex EDF et GDF sont maintenant entièrement privatisées. Les centrales nucléaires ont été cédées à des consortiums privés qui, pour garantir à leurs actionnaires des dividendes confortables, ont augmenté les tarifs de l’énergie - qui coûte maintenant le double de ce qu’elle coûtait en 2003. Pour optimiser les coûts, l’entretien des centrales est exclusivement confié à des sous-traitants qui se livrent à une compétition tarifaire exacerbée pour obtenir ces juteux marchés. Ces mêmes sous-traitants, pour assumer leurs engagements, emploient du personnel sous-payé donc sous-qualifié, et imposent des charges de travail énormes.
Tellement énormes que pour y parvenir, les employés sont obligés de faire des impasses sur certains travaux qui leur sont demandés. Ce qui compte, ce n’est pas qu’une vanne soit changée, mais qu’un papier stipule qu’elle a été changée. Et de toutes manières, qui ira vérifier ? Les anciens employés d’EDF/GDF ont été dégagés car trop payés. Les méthodes si efficaces utilisées lors de la privatisation de France Télécom, ont été employées et améliorées. Il n’y a d’ailleurs, et d’après la direction, pas eu d’augmentation notable de suicides parmi les employés de l’ex EDF. De plus, les centrales françaises sont les plus sûres du mondes, et contrôlées en permanence par des organismes indépendants.
Cet été 2013 torride s’annonce donc particulièrement profitable pour les producteurs d’électricité : la consommation n’a jamais été aussi forte, et chaque jour, les records de consommations sont battus. Les centrales nucléaires tournent à fond, et une partie de l’électricité produite est même revendue à prix d’or aux pays voisins qui ne peuvent faire face à leur demande intérieure. À Bourges, des limitations drastiques de consommation d’eau ont été imposées, car le pompage de l’eau de la Loire a dû être interrompu. Celle-ci est à un niveau si bas qu’il n’est plus possible d’y prélever la moindre goutte d’eau. Seules restent les nappes phréatiques aux alentours de la ville, dont le niveau baisse dangereusement. Cette eau d’ailleurs est interdite de consommation, les taux de nitrates y dépassent de très loin les normes sanitaires en vigueur, depuis qu’elle n’est plus diluée par l’eau de la Loire.
L’eau de la Loire, dont le lit est presque à sec, voit sa température approcher les 30° à cause des rejets chauds des centrales de Belleville, Dampierre et Saint-Laurent. Les prélèvements agricoles y sont d’ailleurs interdits. Il faut réserver le peu d’eau qui reste aux centrales et préserver les fabuleux bénéfices promis par cette année 2013 caniculaire. Mais le 15 Août, un incident survient à la centrale de Belleville, située à 50 km de Bourges. Le circuit de refroidissement du réacteur montre des signes de faiblesse à cause du manque d’eau dans la Loire. La température du réacteur monte dangereusement. Le circuit risque de s’interrompre, et il faut arrêter d’urgence la centrale. Un communiqué de la direction signale l’incident, tout en précisant qu’il n’y a pas de danger pour la population. En aval, la centrale de Saint-Laurent est arrêtée par précaution, mais celle de Dampierre est maintenue pour tenter de subvenir à la demande d’électricité.
À Belleville, l’incident sans danger pour la population vire cependant à l’accident. Le circuit de refroidissement principal tombe hors service, et il faut basculer sur le circuit de secours. Mais il est impossible de le mettre en route à cause de vannes et de pompes qui s’avèrent défectueuses. Des documents stipulent pourtant que ces matériels ont été contrôlés il y a peu par les entreprises sous-traitantes, et que des pièces ont été changées. Pendant ce temps-là, le réacteur bien qu’arrêté, continue d’émettre une énorme quantité de chaleur (il faut en effet plusieurs semaines de refroidissement continu avant que la température d’un réacteur arrêté ne baisse significativement). Les techniciens, à force de bricolage, parviennent enfin à démarrer le circuit de secours récalcitrant. On a échappé de peu à la catastrophe. La direction minimise l’évènement en expliquant que suite à une panne du circuit de refroidissement, les systèmes de sécurité ont parfaitement fonctionné, que tout est sous contrôle, que la centrale fonctionne normalement.
Les journaux relatent l’évènement dans des entrefilets des pages intérieures, la une étant consacrée au fabuleux contrat de 3 centrales nouvelle génération que Nicolas Sarkozy vient de signer avec la Chine. À Belleville, cependant, le circuit de secours bricolé dans l’urgence est lui aussi endommagé pas le niveau extrêmement bas de la Loire, et tombe définitivement hors service. Le réacteur n’est plus refroidi. La situation vire au cauchemar : les tentatives de redémarrage des circuits de refroidissement sont vaines, les avaries se succèdent, la direction est contrainte reconnaître l’accident et d’avouer qu’elle ne contrôle plus le réacteur. Les autorités décident dans l’urgence l’évacuation de la population dans un rayon de 50 km autour de Belleville, et Bourges est vidée de ses habitants. Quelques jours plus tard, l’enceinte de confinement finit par exploser dans un joli nuage de fumée radioactive...
Mais tout ça n’est qu’un poisson d’avril, hein ?