La force de la dialectique
Quand même, c’est pas facile tous les jours d’être communiste. Un communiste, il veut que les choses changent. Il a un projet social et politique. Il a une tradition, de pensée et d’action. Un communiste c’est sérieux.
Un communiste sérieux ne se dérobe pas devant les élections, même celles de la Vème République. Avant, il y a longtemps, un communiste ne pensait rien de bon des institutions républicaines ; il pensait nécessaire de faire la Révolution. Lénine n’est pas venu au pouvoir par les voies du suffrage universel. Et la grande lueur à l’Est ne s’est pas allumée dans les urnes, que l’on sache.
Mais aujourd’hui la Révolution c’est pas pour demain. Ni après-demain, d’ailleurs. On n’y pense même plus. Il faut désormais convaincre l’électeur. Seulement, voilà, l’électeur – surtout s’il est « populaire » – il ne vote plus tellement communiste quand il veut exprimer son ras-le-bol et son dégoût. Il vote mal. Il vote Le Pen, père ou fille. L’électeur est beaucoup moins sérieux que le communiste. Il ne croit plus tellement aux élections, sauf comme occasion d’aller se défouler un bon coup. D’ailleurs, au passage, à force d’être dédiabolisés, les Le Pen and Co vont finir par perdre des suffrages. Personne n’aurait eu l’idée d’appeler l’ancien tortionnaire d’Algérie « Jean-Marie » ; « Le Pen ! » ça claque comme un coup de schlague au fond d’un lager alors que « Marine », c’est presque caressant. Quelle idée de placer une gonzesse à la tête du FN. Le vieux finit vraiment par devenir gâteux. Le fascisme n’est plus ce qu’il était.
Bref, l’électeur populaire se défoule et se fait peur. On s’emmerde tellement, il faut l’excuser. Mais le communiste lui, ça l’amuse pas du tout ces conneries. Il comprend très bien qu’il est difficile de conjuguer dans un même bonhomme « la fonction tribunitienne » comme disent nos savants politologues, et l’aspect rond et compassé d’un politicien chargé d’ans et d’indemnités du fin fond du Berry profond. Le communisme municipal, produit local d’appellation contrôlée, c’est pas franchement bandant, pour parler vulgairement. Un vert de gris franc est plus excitant qu’un rouge peint en gris-rose, tous les taureaux qui s’ennuient le dimanche vous le diront.
Donc, le communiste, de temps en temps, a besoin de se refaire une petite santé sociale. Il est là, quand ça manifeste. Quand ça gueule. Ah ! mais, on ne va pas se laisser faire ! C’est qu’il y a toujours une âme de Gavroche qui sommeille dans le cœur du communiste. Il reprend vie au son du pétard de carnaval. Il s’égaie à l’odeur de la poudre des farces et attrapes. La marée des calicots lui est occasion d’une petite érection. Il danse devant la sono de la CGT : « C’est dans la rue qu’ça s’passe ... » Oui mon gars ! Et pas ailleurs. La manif c’est son truc. Sa spécialité. C’est à lui. Et ça le rendrait méchant, ces petites tentatives mesquines de lui piquer son bien, son patrimoine, sa boutique, sa petite affaire familiale amoureusement entretenue et défendue.
Yannick Bedin s’indigne : « Nous risquons de nous faire voler le principal acquis du mouvement social de 2010 sur les retraites : la prise de conscience par des millions de travailleurs que l’argent existe pour répondre aux besoins de la population. » Bon sang mais c’est bien-sûr ! Le mouvement sur les retraites, c’était une affaire de « prise de conscience » ! Maintenant nous savons. Pas de dérobade. L’argent, il existe ! Yannick Bedin l’a rencontré. Il faut aller le prendre là où il est. Mais demain, après les élections. Soyez donc patients. Vous aviez pensé défiler pour défendre la retraite à 60 ans ? Pour abroger une loi inique. Que nenni ! Vous étiez là, Madame Bouchu, Monsieur Trouchon pour votre cons-cien-ti-sa-tion. Père Joseph qui êtes au mausolée, pardonnez-leur car ils ne savent rien ces cons ! Mais en descendant dans la rue, 6 ou 8 fois en deux mois, maintenant ils sont au jus. Et le PCF n’a rien ménagé pour les convaincre. La pédagogie, c’est une affaire de professionnels. Une vie de militant a quand même ses satisfactions : tout ce temps et tout cette énergie ne seront pas perdus. Maintenant c’est acquis : les riches sont des salauds. Sarko n’est pas gentil. Le peuple n’est plus dupe. Une grève ça sert toujours à quelque chose. 2003, 2010 ne furent pas des défaites. Non, ce furent des étapes dans le long chemin vers la sortie de l’aliénation, vers ce jour radieux, le dimanche de l’histoire …
STOP !
En attendant, il faut gérer le quotidien. Un communiste est sérieux, nous l’avons dit. Un communiste sérieux comprend qu’il faut négocier. Il fallait une « autre réforme » pour les retraites. — Ah ah. Une réforme où tu paies plus, plus longtemps pour toucher moins. Comme la réforme de Sarkozy alors ? — Pas du tout. — Comme celle du PS alors ? — Mais non, mais non, le PS et l’UMP, c’est le même combat. « L’opinion comme les média ont parfaitement intégré cette opération qui laisse « le choix » entre deux représentants, malgré quelques nuances, d’un même système. »
— Ok, ok, Yannick ! Ben justement, il me semble que Mélenchon, son discours « populiste » c’est un peu ça, au fond. Le truc à Mélenchon, c’est pas un peu la rupture avec le PS ?
Halte là, camarade ! Voici venir l’autre ennemi. Plus subtil, plus traître. Ecce homo. Observez celui qui veut dilapider le bénéfice du mouvement social si patiemment articulé, si savamment mené. Le fils prodigue de la Réforme Juste. L’ennemi est à droite, mais l’ennemi est surtout à gauche. Il faut dénoncer « l’isolement stérile », il faut vilipender « cette gauche de la gauche » qui par son radicalisme laissera les mains libres au PS et aux écologistes. De quoi Mélenchon est-il le nom ? Des erreurs continuelles de cette gauche irresponsable, de ces belles âmes qui ont les mains pures mais pas de mains. De cette gauche de témoignage.
Foin de la pensée d’entendement ! Haro sur la logique qui dit qu’un socialiste est un socialiste, c’est à dire un bon gros social-démocrate gestionnaire du FMI. Un socialiste est un socialiste mais aussi un partenaire aux élections locales. Dire oui, c’est dire aussi non, et réciproquement. Le non devant le brasero se transforme en oui dans l’urne. C’est ça, la force de la dialectique.
Alors le candidat de l’alternance, qui jouera sa partie avec le PS après 2012, mais sans être dupe du PS, la seule voie, le seul salut, celui qui, le regard clair, a une généalogie prolétarienne sans reproche, un parcours sans tache, lui, l’idéal-type du communiste, un communiste qu’on croirait sorti d’Epinal, mais qui vient du fond du terroir, de l’Auvergne profonde, lui le vestige tout neuf d’un Jurassik Park franco-français, l’être de l’étang oublié au fond du volcan, lui le candidat de la France qui ne ment pas et à qui on ne la fait pas, c’est lui, c’est bien lui : André Chassaigne, le nez rouge, l’oeil vif, la mèche gaillarde et la moustache fière ...
André ! On t’aime !