« Décroître » disent-ils

jeudi 26 mai 2011 à 13:12, par bombix
« Décroître » disent-ils
Anselm Jappe
Serge Latouche

Anselm Jappe et Serge Latouche étaient les invités de décroisseurs berrichons ce 25 mai 2011. Serge Latouche, on ne le présente plus : fer de lance du mouvement de la décroissance, c’est un professeur d’université et un auteur maintenant bien connu. Le nom d’Anselm Jappe est peut être moins familier : il est philosophe, spécialiste de Guy Debord, et travaille des questions qui tournent autour de la sortie du capitalisme.

De fait, les deux orateurs, devant un public bien fourni dans la salle de conférence de l’Ecole des Beaux-Arts, articuleront des discours différents.
Une volonté évidente de simplification et de vulgarisation pour Serge Latouche ; un discours plus technique, plus conceptuel pour Anselm Jappe. Il faut de tout pour faire un monde … décroissant. Serge Latouche rappellera d’abord que la décroissance n’est pas un concept, mais un slogan, et même un slogan médiatique. Un « blasphème », dans une société qui entretient un rapport quasi religieux à l’économie et à la croissance, au toujours plus. Il eut été plus judicieux de parler d’ « acroissance ». On connaît la formule : pas de croissance infinie, dans un monde fini. Il faut s’orienter vers un monde sans croissance, un monde où les problèmes humains ne seront plus référés à l’économique seulement, à la création infinie de soi-disant « richesses ». Plutôt la frugalité que la consommation. Plutôt le contentement du simple que la course effrénée aux objets. Le consommateur est aussi un travailleur. Il perd sa vie à la gagner, et n’est jamais satisfait des biens superflus qui remplissent son monde dérisoire et vident son compte en banque. Situation absurde sur une planète dont les écosystèmes sont menacés et qui est épuisée par sa surexploitation. Situation absurde alors qu’on sait que les problèmes endémiques comme le chômage ne seront pas résolus, même avec le taux de croissance (plus ou moins 2%) prévu par les plus optimistes. Se dessine un avenir sombre où l’on prépare la « guerre des pauvres », une société de contrôle qui fouette les désirs insatiables des gens sans pouvoir les satisfaire. Et organise la répression pour faire régner l’ordre.

La décroissance ou l’acroissance, ce serait finalement la pensée d’une sortie possible du capitalisme ? Le capitalisme, la religion de l’économique, le règne du travail et de la marchandise n’ont pas toujours existé. Le capitalisme n’est ni de tous les temps, ni de tous les lieux. Il exprime un certain rapport au monde qui naît quelque part en Europe vers la fin du XVème siècle. Nous pensons et jugeons de toutes choses à travers le prisme de l’économique, comme les sociétés antérieures ont pu penser et juger de toutes choses à travers le prisme du religieux. Anselm Jappe qui travaille ces questions s’intéresse à la décroissance, comme mouvement qui pense une sortie possible de ce système. Expérimentation et dissidence dans le monde de la pensée unique. Elaboration théorique et travail des concepts pour contrer une idéologie contradictoire. « Idéologie contradictoire », c’est presque un pléonasme. C’est ainsi que Serge Latouche fera remarquer avec beaucoup d’humour combien le slogan sarkozyste « Travailler plus pour gagner plus » est en contradiction avec l’axiome des économistes néo-classiques, la loi de l’offre et de la demande. Selon cette loi, plus l’offre augmente, plus la valeur baisse. Donc, plus l’offre de travail augmente, plus la valeur du travail doit baisser. Dès lors, mécaniquement, « travailler plus », c’est « gagner moins » ! De fait, le sarkozysme s’est traduit par un appauvrissement réel des salariés. Anselm Jappe est néanmoins critique vis à vis de certains aspects de la décroissance qu’il juge « idéalistes ». Le capitalisme n’est pas un simple point de vue sur le monde. Il est la réalité du monde présent. En bon marxien, Jappe s’intéresse aux processus réels. On ne sortira pas du cauchemar en rêvant. Il faut penser, s’organiser, expérimenter, agir.

« Un philosophe, c’est un mec, tu lui poses une question, il te répond, tu comprends plus ta question » plaisantait Coluche. Comme toujours, il n’y a pas vraiment « débat » dans ce genre de rencontre. Certains prennent la parole et oublient en parlant ce dont ils voulaient parler. D’autres replantent avec un marteau bien lesté l’unique clou de leurs obsessions. Il y a enfin ceux qui reprennent un concept ou une idée développée dans la conférence. Le conférencier se répète ou donne une réponse rapide et simplificatrice. Un débat vraiment fructueux devrait être un débat préparé. Souvent, ce n’est pas possible d’organiser ainsi les choses. Qu’importe, le public repart avec sa faim d’en savoir un peu plus. Il y a une pile de bouquins devant la porte de sortie. On reprendra tous ces problèmes dans le calme de la lecture. Dehors, on croise quelques amis. On discute en tirant sur une cigarette dans la nuit anormalement chaude de mai. Rendez-vous dans une quinzaine pour une nouvelle intervention des sympathiques décroisseurs berrichons, à la « Soupe aux choux » cette fois.

Serge Latouche, dernier livre paru : Vers une société d’abondance frugale : Contresens et controverses sur la décroissance, Fayard/Mille et une nuits, 2011.

Anselm Jappe, dernier livre paru : Crédit à mort, Nouvelles Editions Lignes, 2009.

Crédit photos : Les décroisseurs berrichons.


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