Qui a tué l’écologie ?
Que reste-t-il du « Grenelle de l’environnement », cette grand messe verte qui ouvrait le quinquennat de Nicolas le petit ? Pas grand-chose, et même rien. Parce que, hein, « l’environnement, ça commence à bien faire » ! On est loin du : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». La maison brûle toujours, mais aujourd’hui Sarkozy regarde du côté des sondages, du côté du « public » « agriculteurs », du « public » « industriels », du « public » « chasseurs » … En clair, il soigne à nouveau sa clientèle traditionnelle. Le Grenelle de l’environnement aura été une misérable pantalonnade où le tragique le dispute au dérisoire. On sait désormais à quoi s’en tenir sur la volonté et les capacités de la droite libérale pour traiter les problèmes liés à l’écologie. Mais les enseignements du « Grenelle » sont cruels aussi pour les écologistes, ou qui se prétendent tels. Dans Qui a tué l’écologie ?, Fabrice Nicolino dresse un bilan sans concession de cette séquence, et un portrait au vitriol de ses acteurs. Âmes sensibles, s’abstenir. Voilà, à coup sûr, un livre important, et qui fera date. Un livre politique.
Un compromis engagé sous de mauvais auspices
Dans la société du spectacle, observer la scène politique comme si l’on était au théâtre n’est pas la plus mauvaise des perspectives. La pièce n’est pas très originale. C’est un remake. Nicolino est bien inspiré de rappeler les origines historiques du Grenelle. Les accords de Grenelle furent, en 1968, le fruit de tractations secrètes entre le pouvoir gaulliste et la CGT. Sous la pression réelle de la société, un pouvoir aux abois décida de passer par la médiation d’ « organisations représentatives » qui négocièrent avec lui tout en le protégeant. Lesquelles organisations espéraient ainsi tirer quelques menus avantages de la situation. On sait ce qu’il advint : après une révolution de carnaval, ce fut Thermidor et le retour à l’ordre. En 2007, avec une si funeste référence initiale, doit-on s’étonner du résultat final ?
L’écologie s’invite dans l’élection présidentielle de 2007
Reprenons les choses dans l’ordre : juste avant l’élection présidentielle de 2007, il y avait, réellement, dans l’opinion, un mouvement en faveur de l’écologie. Signe fort : le « Pacte écologique » de Nicolas Hulot est signé par 900.000 personnes. Et par les candidats, naturellement ! Ceux-ci peuvent-ils ignorer un problème qui à l’évidence inquiète les gens ? Il est hors de question, pour qui veut gagner le pouvoir, de faire l’impasse là-dessus. La droite n’est pas à l’aise avec ce dossier (la gauche l’est-elle davantage ?) et cherche à présenter les choses à sa façon. Ce sera d’une part le greenwashing et la fable du développement durable [1] , d’autre part la neutralisation des associations [2] qui portent historiquement les revendications écologiques.
Y a-t-il une écologie de droite ? On la cherche encore. En revanche il y a, à droite, des politiciens ou des politiciennes qui ont pris en charge la question écologique. Ils n’ont pas été désignés pour leurs compétences en la matière. Ils n’en ont aucune, et n’en ont du reste nul besoin. Ils ont été choisis pour leur savoir faire politique : circonvenir, flatter, désamorcer. Je t’écoute, donc je te tiens. Un vieux proverbe dit que lorsqu’on va dîner avec le diable, il faut prendre avec soi une longue cuillère. Les écolos qui s’attablent en 2007 autour du plat de lentilles tendu par Sarkozy auraient dû méditer l’adage. Et d’abord s’inquiéter des diablotins qui s’affairent à la préparation du festin.
Un gars pour le job : Jean-Louis Borloo
L’un d’eux, diablotin en chef, est particulièrement digne d’attention : Jean-Louis Borloo. Admirons d’abord la conscience écologique du personnage. Fabrice Nicolino insiste, dans un tout petit chapitre à la fin de son livre, sur le problème essentiel de l’exploitation programmée du gaz et du pétrole de schistes. Nouvelle catastrophe annoncée pour l’environnement, et prochain combat pour les écologistes, les vrais. Le 1er mars 2010, Borloo encore ministre a, en catimini et par décrets, autorisé l’exploration de 65.000 km² du territoire national pour l’exploitation du gaz et du pétrole de schistes. Ce qui signifie dans l’ordre : dévastation de territoires entiers, pollution sans précédent des nappes et des eaux déjà si fragilisées, ruine des efforts commencés avec Kyoto pour contenir la crise climatique. Voilà donc notre Borloo, tel qu’en lui-même le temps ne l’a pas changé, voilà le ministre de l’écologie — rien que ça ! — de la Sarkozie, aussi crédible sur ce terrain-là que sur le terrain social. Il n’est pas inutile de revenir sur le personnage et son histoire. Ancien mao converti au libéralisme (un de plus !) il est d’abord un avocat qui fait de juteuses affaires pendant la crise des années 80, le malheur des entreprises faisant le bonheur d’arsouilles comme Tapie, compagnon de Borloo à cette grande époque. La fibre politique le prend, il participe à la naissance de Génération Écologie, créature mitterandienne née pour contrer la montée des Verts, et il emporte la ville de Valenciennes. Politiquement, le Monsieur est au « centre ». Il est surtout au centre d’affaires glauques et de coups fumeux, comme les fameuses maisons à 100.000 euros : 300 maisons construites sur les 150.000 prévues. « Les gens qui se sont fait piéger par cette noble opération crient tous au scandale et craignent que leur malheureux toit ne leur tombe sur la tête. [3] »
À fréquenter des voyous, on contracte de mauvaises habitudes. Il est bien connu qu’on ne fait pas de bonne politique avec de la morale. Mais on n’en fait pas davantage sans, paraît-il. Les scrupules ne sont en tout cas pas ce qui étouffe Borloo : il est donc parfait pour le rôle qu’il s’apprête à jouer.
« Les oubliés »
Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu’il n’y avait rien à attendre du Grenelle de l’environnement. Il suffisait de jeter un œil sur les invités et surtout de s’aviser des « oubliés ». Pas de trace des associations de protection des animaux sauvages ni des anti-chasse, pour ne pas froisser le CPNT, officine lepeno-sarkozyste. Oubliés les opposants à la téléphonie mobile, Robin des toits ou Priartem, pour ne pas froisser Martin grand ami de Nicolas. Disparus les faucheurs d’OGM, ces vilains hors la loi. Exit PMO (qui ne serait pas venue, mais la question ne fut même pas posée) Enfin et surtout, exclu le réseau Sortir du nucléaire, dirigé à l’époque par l’intransigeant Stéphane Lhomme [4]. L’ivraie écartée, il restait le bon grain, celui qui produit une farine digeste quand on sait le moudre comme il faut.
La « bande des quatre », ou les tares de l’écologisme révélées
A travers le portrait des quatre organisations qui porteront le Grenelle de l’Environnement, Fabrice Nicolino souligne sans complaisance les tares de l’écologisme. Pas pour s’en réjouir. Pour les dépasser après les avoir identifiées.
WWF [5] ou quand l’extrême droite est dans l’ADN des protecteurs de la nature. « Au début étaient de drôles d’écologistes. Dont un fervent soutien de l’apartheid en Afrique du Sud et un ancien militant nazi d’ailleurs corrompu. [6] » Noble dans ses intentions (!), elle a été créée par « des savants propre sur eux, s’alliant avec l’aristocratie et le monde des affaires pour financer des opérations de conservation de la nature partout dans le monde [7] », en réalité des notables britanniques dont la motivation première était de pouvoir continuer à chasser le grand gibier sauvage en Afrique. Anton Rupert, richissime homme d’affaires, et longtemps soutien du système de l’apartheid dans une Afrique du Sud raciste, assure le montage de son mode de financement. « Cette organisation qui se prétend écologiste est en fait extraordinairement proche des compagnies transnationales les pires de la planète dont Monsanto ... [8] »
Greenpeace France, ou quand des preux, sans peur et sans reproche, se font grignoter puis éjecter par des bureaucrates. Le stalinisme, stade suprême de l’écologisme ? Nicolino ne cache pas son admiration pour les fondateurs de Greenpeace. Comme il ne cache pas son désarroi devant le fonctionnement actuel d’une organisation d’abord « normalisée » de l’intérieur [9], puis administrée comme n’importe quelle entreprise capitaliste, par des « managers » choisis et payés pour leur efficacité. Efficace pour quoi ? C’est toute la question.
Nicolas Hulot ou l’écologie menacée par les boy-scouts. Hulot est-il idiot, ou le fait-il exprès ? On est atterré par la naïveté du personnage. Et même s’il inspire une vraie sympathie, ne serait-ce que parce qu’il a tout de même sensibilisé des millions de gens à la problématique de la protection nécessaire de la nature — ses compromissions, son inefficacité, ses silences [10] sont coupables. Hulot fut pourtant le seul à poser un repère qui permettait d’évaluer la réussite — même très modeste — ou l’échec total du Grenelle de l’environnement. Le principe d’une taxe carbone, d’abord ficelé dans une rhétorique au flou artistique savamment dosé, fut ensuite abandonné purement et simplement par Sarkozy. Le Grenelle de l’environnement avait vécu. Nicolas Hulot continue de s’agiter, à perdre son temps et à nous faire perdre le nôtre.
FNE (France Nature Environnement), ou l’écologie victime du syndrome du Bisounours. Ils sont touchants ces vieux naturalistes à la barbe vénérable. Ils sont savants, et c’est tant mieux. Ils sont dévoués et ce fut parfois efficace et admirable. Mais ce sont d’indécrottables crétins en politique. Ils voulaient être reconnus, et ils le furent ; ils se transformèrent alors en fonctionnaires bénévoles, siégeant dans des commissions es qualité, pour finalement servir de caution à un pouvoir qui se souciait de la protection de la nature comme d’une guigne. Sont-ils seulement crétins ? Ne seraient-ils pas un peu, beaucoup, hypocrites ; de mauvaise foi passionnément ? Est-il bien raisonnable (et cohérent) qu’une organisation écologique soit partenaire d’une entreprise qui promeut l’emploi massif de pesticides ? Est-il sage, et logique, qu’elle cautionne un label commercial et industriel (PEFC) qui sert de paravent aux pires crapuleries — comme par exemple la déforestation et le nettoyage au napalm des grandes forêts de Tasmanie ? etc. etc... Faut-il poser la question qui fâche : « Qui paie le fonctionnement de FNE, au fait. Avant tout l’État […] Les financements publics représentent 65 % des dépenses, peut-être 70 %. C’est excellent pour l’indépendance. [11] » Ce n’est peut-être pas excellent pour l’indépendance, mais cela fait comprendre bien des attitudes.
Le Grenelle s’ouvre … et fait « pschitt »
Le décor est planté, on a fait la présentation des personnages, le bal des faux-culs peut commencer. On passera rapidement sur les petites mains : Jouano et Kosciusko-Morizet – « NKM » pour les fans. La dame joue de la harpe et rêve de Présidence de la République. Un cheval vert en vaut bien un autre, à cette étape de son parcours … En réalité, c’est Sarkozy qui est aux commandes en coulisse. Comment circonvenir tous ces braves gens. On distinguera les étapes, et on pourra évaluer l’habileté du politique. D’abord faire des commissions arbitraires sur les « grands sujets ». Bien distribuer les rôles, exciter les rivalités, et mélanger les puceaux de la politique et les vieux renards rompus à la manœuvre comme les syndicalistes de la FNSEA [12] , ou les hauts fonctionnaires sortis des grandes écoles (Mines, Ponts et Chaussées ...), cette « noblesse d’Etat » [13] qui a toujours imposé ses choix, quelque soit la couleur des gouvernements en place. Produire un texte rempli de bonnes intentions, mais suffisamment vague pour être défiguré ensuite. Poser pour la photo et les médias avec les écolos en déclarant, main sur le cœur : les choses avancent, rien ne sera plus comme avant, la gouvernance va vraiment changer son mode d’approche des problèmes environnementaux. Annoncer quelques mesures phares, comme la taxe carbone. Laisser reposer. Mettre sous la pression des lobbys. Passer le relais aux parlementaires et par le jeu des amendements, détricoter ce qu’on a fait semblant de mettre en place. Ce qui reste d’un peu consistant dans la loi, l’enterrer en ne publiant pas les décrets d’applications. « La loi Grenelle I n’est qu’un habillage peinturluré d’une société qui ne veut pas changer d’un iota. [14] » Il n’y a pas de raisons de s’en étonner. On s’interrogera quand même sur le silence de ceux qui en furent les acteurs. Hulot s’est bien fâché un peu. Mais il est revenu. Les écolos invités du Prince ne se sont pas seulement fait avoir : ils sont les complices actifs d’un système qu’ils font mine de vouloir réformer [15].
Retour à une culture du conflit : « l’écologie d’antan, des illusions et des embrassades » est morte
Et maintenant ? La maison continue de brûler [16] Que faire ? D’abord ne pas se raconter d’histoires. Les écologistes peuvent bien être des savants compétents, des gens de bonne foi et dévoués, des consciences aiguisées des coups mortels portés à la nature et à l’humanité, ils sont de piètres politiques. La politique n’est pas du côté de la conscience ou des savoirs, elle est du côté de l’action, du combat. Elle est un combat qui s’appuie sur des raisons et des valeurs et prend en compte des rapports de forces. Elle est un art de la guerre. Pas de place ici pour la mignardise, la gentillesse, le compromis entre gens bien élevés et de « bonne volonté ». Oublier cette vérité élémentaire est un péché mortel quand on entreprend d’entrer dans cette arène. Croire en la « bonne volonté » d’une droite libérale qui a toujours défendu les intérêts de l’adversaire – le mode de production capitaliste qui organise la mise à sac de la planète et de ceux qui y vivent – relève-t-il de la stupidité ou de la mauvaise foi ? De la rouerie ou de la naïveté ? On hésite. Le dossier instruit, le verdict est cependant sans appel : « l’écologie d’antan, des illusions et des embrassades » est morte, l’écologie de « la bande des quatre » s’est auto-détruite. « Voici venu le moment de vérité. Il va falloir se lever, ou se taire. [17] »
Fabrice Nicolino, Qui a tué l’écologie ? Greenpeace, WWF, Fondation Nicolas Hulot, France Nature environnement en accusation, Les liens qui libèrent, 2011.
Fabrice Nicolino est journaliste et écrivain. Il est spécialiste des problèmes de l’écologie.
[1] cf. ch. 10 : Cet insupportable mot de développement , et la référence aux travaux de Gilbert Rist. Il faut insister et répéter que le développement durable n’est ni un concept, ni un programme, encore moins une utopie performative, mais une notion idéologique destinée à cacher l’impasse du projet d’un développement infini.
[2] « Je n’aborde pas la question de l’écologie politique [...] Ma vision des Verts, fussent-ils rebaptisés Europe Écologie, est aussi critique que celle adressée aux associations. Queue de comète du mouvement de 1968, hédoniste et petit-bourgeois, indifférent en fait aux peuples du Sud, ce parti n’a aucune chance de nous aider à affronter la crise écologique planétaire. » F. Nicolino, Qui a tué l’écologie ?, p. 284.
[3] F. Nicolino, Qui à tué l’écologie ?, p. 36.
[4] Viré depuis de la direction du réseau Sortir du nucléaire, le gaillard n’est pas du bois dont on fait les flûtes, ni les négociations sarkozyennes. Il a créé depuis l’Observatoire du nucléaire.
[5] World Wildlife Fund (littéralement, « Fonds mondial pour la vie sauvage »), rebaptisé en 1986 World Wide Fund for Nature (littéralement, « Fonds mondial pour la nature »), puis simplement WWF en 2001.
[6] F. Nicolino, Qui à tué l’écologie, p. 59.
[7] F. Nicolino, Qui à tué l’écologie, p. 59.
[8] F. Nicolino, Interview donnée à Rue89 à l’occasion de la sortie de son livre, Qui a tué l’écologie ?
[9] Le 29 mai 1985, les fondateurs de Greenpeace France, Katia Kanas et Jacky Bonnemains sont licenciés. Pour protester, ils entament une grève de la faim dans les locaux de Greenpeace, et se font expulser à coup de barres de fer et d’extincteurs ...
[10] Le dernier silence en date, et de taille : lors de sa déclaration récente de sa candidature aux prochaines présidentielles, pas un mot sur le nucléaire français, dans une actualité bouleversée par la catastrophe de Fukushima.
[11] F. Nicolino, Qui à tué l’écologie, p. 160.
[12] Exemple du savoir faire de Lemétayer, Président de la FNSEA. Après des mois de négociations, alors qu’on semble s’acheminer vers un accord historique sur une baisse sensible de l’usage des pesticides en agriculture, il manœuvre en douce pour amender le texte final. Il s’agit tout simplement de flinguer les dispositions prévues par le texte en faisant ajouter la proposition : « Si c’est possible » ; on passe ainsi d’une norme fixée par la loi, à une simple orientation où personne n’est contraint à quoi que ce soit. Piteux, Borloo confirme. Cocus, comptez-vous ! cf. pp. 179-181.
[13] L’expression vient de Pierre Bourdieu.
[14] F. Nicolino, Qui à tué l’écologie, p. 198.
[15] FNE, commentant la loi Grenelle 2 : « La loi Grenelle 2 est-elle comme on a pu l’entendre une coquille vide [...] Non [...] N’oublions pas que l’essence même du Grenelle est de régler les problèmes ensemble, par la négociation, en réunissant autour de la table les acteurs concernés. » Voilà, commente F. Nicolino, bien des gens constructifs, positifs, et qui méritent leur poste au Conseil Economique, Social et Environnemental ... (F. Nicolino, op. cité, p. 213.)
[16] « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. [...] La terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. [...] Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. » Jacques Chirac, Discours d’ouverture du Sommet de la Terre, 2 septembre 2002.
[17] F. Nicolino, Qui à tué l’écologie, p. 290.