La règle en toc
On reviendra certainement dans ces pages sur la crise financière permanente que connait la planète depuis plusieurs années. Mais, en France, le sujet de la rentrée risque d’être bling-bling : la règle d’or. On va tenter d’expliquer pourquoi l’or risque de se transformer en plomb.
Le contexte
Nous sommes dans un contexte d’attaque des États par les marchés. Et ce ne sont pas n’importe quels États qui sont attaqués, ce sont des États qui, directement ou indirectement ont les moyens, au final, de payer. En clair, "le marché", ce truc impalpable et indéfinissable, tente de faire cracher les pays riches en prétextant des risques sur les dettes souveraines. Et le pire, c’est que cela marche. Un certain nombre de spéculateurs ont réussi à créer le chaos sur un marché des obligations jusque-là réputé sûr [1] mais, malheureusement pour eux, assez peu rémunérateur par rapport au marché des actions. En prétextant des risques qui en réalité sont quasi inexistants [2], les marchés exigent des taux d’intérêts toujours plus élevés, ce qui dévalorise les obligations en cours [3] et encourage les porteurs d’obligations moins rémunératrices et/ou dont le remboursement pourrait paraître douteux à s’en débarrasser. L’effet boule de neige aidant, la panique gagne tout le monde et les marchés s’effondrent. Et les États s’endettent en subissant des taux d’intérêt toujours plus élevés. Le seul élément tangible est que les États sont effectivement très endettés, bien plus qu’il y a cinq ans. Mais aucun pays à ce jour n’a été déclaré en faillite.
La réaction des dirigeants politiques
Ils sont tombés dans le panneau : ils cherchent à rassurer les marchés et jouent ainsi sans le vouloir, le jeu des spéculateurs. Et les spéculateurs, tant qu’ils gagnent, ils jouent. La dette fait peur aux marchés ? On va faire en sorte de régler le problème de la dette, peu importe si c’est au détriment des peuples. Les marchés veulent un équilibre budgétaire ? On va leur faire de l’équilibre budgétaire. Ainsi, les gouvernants de nos pays riches, et plus particulièrement ceux de l’Union Européenne, donnent raison aux marchés financiers, et pire, se plient à leurs souhaits supposés. On passe sur les milliards d’Euros injectés dans le système, on passe même sur les consignes "secrètes" données à l’Italie par la BCE [4]. Arrêtons-nous sur une mesure proposée par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel : l’équilibre budgétaire obligatoire pour les 17 pays européens de la zone Euro. Autrement dit, la règle d’or subitement chère à Nicolas Sarkozy.
Une mesure de dupe
Première chose qu’il faut souligner, et la plus importante, c’est qu’un budget n’est pas la réalité. Il dépend de l’analyse de la situation économique autant qu’il est un souhait. A travers les décisions budgétaires, on fait des choix politiques. Donc, symboliquement, se faire imposer des règles budgétaires et donc des choix politiques par des marchés, c’est la négation totale de la démocratie, c’est un revers énorme pour la politique et ceux qui l’incarne. Un budget, qui est forcément prévisionnel, tente de se rapprocher le plus possible de ce que l’on s’imagine que sera la situation un an plus tard. Avec, quand on s’occupe du budget d’un État, des milliers de paramètres impossibles à maîtriser. Conclusion, on peut proposer un budget à l’équilibre sur le papier pour respecter une règle d’or devenue constitutionnelle ou non...et un an plus tard, avoir creusé les déficits à son corps défendant. Pourquoi ? Il n’est pas trop difficile de maîtriser les dépenses, et encore, tout dépend quelles dépenses. Les dépenses de Sécurité Sociale par exemple ne sont pas très prédictibles. Une épidémie de grippe peut vous mettre un budget par terre [5]. Sans oublier les crises financières à renflouer à coups de milliards qui elles aussi sont difficilement prévisibles. Par contre, plus compliqué encore, maîtriser les recettes. Une baisse de la consommation et ce sont les rentrées de TVA qui s’écroulent. Une crise économique et ce sont les recettes sur les bénéfices des sociétés qui chutent. Une récession et là, vous n’avez plus que vos yeux pour pleurer sur votre beau budget à l’équilibre sur le papier...mais totalement à la ramasse en réalité.
Un sujet très français
Cela ne vous a pas échappé, la France va rentrer en campagne présidentielle. Et Nicolas Sarkozy aussi. Et notre président, totalement nul à l’action mais bon en communication a flairé le bon coup : se faire passer pour le sauveur en appliquant une règle mise en place par Thatcher, TINA - There Is No Alternative. Il n’y a pas d’alternative, nous devons appliquer "la règle d’or budgétaire". C’est une des mesures pour rassurer les marchés. On l’a vu, cette règle est avant tout psychologique mais pas forcément réaliste. Proposer une mesure psychologique pour des risques psychologiques, c’est une histoire de fou. Et c’est dans cette histoire de fou que nous entraînent nos gouvernants. Bien sûr, en voulant faire appliquer cette règle pour 2013, Sarkozy se moque du monde. Il est évident qu’il devrait appliquer cette règle dès 2012. Mais il se moque d’autant plus du monde qu’il a contribué à faire exploser la dette depuis 2007 [6] et que si cette règle était vraiment "d’or", il aurait dû tenter de l’appliquer bien avant. Sauf que bien sûr, nous sommes là dans la communication, et que l’or se transforme en toc.
Là où Sarkozy fait la plus grave erreur, c’est qu’en faisant appliquer cette règle, qui sera fatalement perçue comme une mesure imposée par les marchés et qui entrainera des sacrifices pour les français, il reconnait la défaite du politique face au système financier. Sarkozy s’écrase comme une merde. Mais la merde, c’est nous qui allons la manger.
Alors, que faire ?
Il est évident que tout ministre du budget doit tenter de présenter un budget à l’équilibre. Mais pas contre vents et marées. Le budget doit permettre des marges de manœuvres. Et si la situation n’est, de toutes évidences, pas propice à l’équilibre budgétaire, il ne sert à rien de s’entêter. Proposer un budget basé sur des prévisions fiscales trop optimistes sera improductif, puisqu’au final, le fossé avec la réalité n’en sera que plus grand...et les marchés plus que déçus. Certaines années sont moins bonnes que d’autres. On peut admettre que l’on soit déficitaire certaines années...et faire en sorte que nous soyons le plus souvent bénéficiaire. Actuellement, pour parvenir à un équilibre, il n’y a clairement pas le choix, les impôts doivent augmenter. Le dogme des impôts qui n’augmentent pas est une connerie monstrueuse qui si il persiste, nous mettra dans une situation inextricable.
Ce qu’il faudrait, c’est surtout faire en sorte de ne plus être soumis aux crises financières. Nous avons déjà assez à faire avec les crises économiques. Et pour cela, pas de mystère, il faut a minima enrayer la spéculation financière si ce n’est la rendre impossible. Les marchés doivent s’appuyer et financer l’économie réelle. Ce sont des évidences. Mais bizarrement, ces évidences ne sont pas d’or. Et pour que cela soit véritablement viable, il faut assurer la transparence complète de l’économie, des flux financiers, des comptes de l’État et des collectivités locales [7]. A partir de là, les marchés ne devraient plus être des casinos et les comportements beaucoup plus rationnels. Surtout, les simples citoyens seront en mesure de comprendre où va l’argent, qui gagne quoi. Et les injustices criantes devront alors forcément être compensées puisque intenables à la vue de tous.
Plutôt que des fables, du concret
Avec sa fabuleuse règle d’or, Sarkozy nous enfume, nous vend de la mythologie budgétaire. Et pendant ce temps, il oublie de jouer son rôle de politique qui dirige. Sarkozy est une montgolfière qui se laisse traîner au grès des flux et reflux financiers. Des hommes politiques en toc, des règles en toc, nous n’en avons pas besoin. Malheureusement, notre président est incorrigible et est bien trop fier pour reconnaître qu’il s’est planté sur toute la ligne... et qu’il continue à se planter. Si Sarkozy a un successeur en 2012, on peut juste espérer qu’il ne rentrera pas dans le même moule préfabriqué des gouvernants dociles face aux marchés tous puissants. Malheureusement, les espoirs, de ce coté là aussi, sont minces.
[1] Suite à la crise de 2008, ce marché a connu un regain d’intérêt...d’autant que le sauvetage du système a été réalisé par les États qui pour l’occasion se sont endettés et donc ont émis des obligations, la boucle est bouclée
[2] Qui dit risque dit attente d’une rémunération plus élevée...
[3] qui eux, du fait de leur ancienneté ont des taux moins élevés
[4] Banque Centrale Européenne
[5] A moins que ce soit l’incompétence d’un ministre de la santé...
[6] Le déficit est passé de 1211 milliards d’Euros fin 2007 à 1591 milliards fin 2010...alors qu’il était de 912 milliards fin 2002. En 10 ans, on aura bientôt réussi à doubler la dette publique de la France. C’est cela, une bonne gestion...de droite
[7] C’est en théorie le cas pour les comptes publics, en pratique, l’accès aux comptes publics n’est pas aisé