Vie minuscule

jeudi 1er septembre 2011 à 07:00, par bombix
Vie minuscule
L’homme qui marche
Alberto Giacometti (sans mention d’auteur pour la photographie)

Entre eux se dressait l’argent. C’était un mur, une espèce de butoir qu’ils venaient heurter à chaque instant. C’était quelque chose de pire que la misère : la gêne, l’étroitesse, la minceur. Ils vivaient le monde clos de leur vie close, sans avenir, sans autre ouverture que des miracles impossibles, des rêves imbéciles, qui ne tenaient pas debout. Ils étouffaient, ils se sentaient sombrer […] Il leur semblait parfois que leurs seules vraies conversations concernaient l’argent, le confort, le bonheur.
G. Pérec, Les choses, 1965.

Dans la région nuageuse du monde religieux ... les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l’homme dans le monde marchand. C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’il se présente comme des marchandises ...
K. Marx, Le Capital, I, IV.

En terminant mon article sur le livre de Roger Cherrier, Passé recomposé, je m’interrogeais sur une époque, la nôtre, où les masses ne sont plus possédées par les passions politiques. On peut s’en alarmer. On peut aussi y voir une marque de sagesse, ou d’apaisement. Le seul débat qui semble retenir désormais l’attention tourne autour des problèmes économiques. Et certains font remarquer que si les passions politiques ont été l’occasion de tueries à une échelle encore jamais rencontrée, on ne se massacre jamais pour des problèmes économiques [1] . « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ». Chacun semble faire sienne l’antienne de Brassens. Quand des intérêts sont en jeu, on finit toujours par transiger, faisait remarquer Alain [2]. Les passions, elles, sont intransigeantes ; elles engagent absolument, jusqu’à l’ultime, c’est-à-dire jusqu’à la mort.

Voilà au moins un moyen de discerner les vraies et les fausses révolutions. Interrogé sur la signification de mai 68, le célèbre commentateur de Hegel, Alexandre Kojève – qui mit l’accent dans sa lecture du philosophe de Iéna sur la violence comme moteur de la dialectique historique — répondait que rien n’avait eu lieu de significatif, car on n’avait relevé aucun mort.

Hegel, justement, déclarait que rien de grand dans l’histoire ne s’accomplit sans passion. Notre époque est peut-être sage – ou assagie par la force des choses ; sa pusillanimité nous rend moroses, malgré notre frénésie festive, nos « teufs » et nos apéros géants. « J’ai peur que la fin du monde soit bien triste » chante le même Brassens, évoquant dans Le grand Pan un Christ qui murmure dans sa lippe « Merde, je ne joue plus pour tous ces pauvres types ». L’homme post-moderne n’est-il pas cet individu tristounet, souvent déprimé, fréquemment intoxiqué par des drogues plus ou moins légales, irréligieux dit-on, mais cependant fasciné par une profusion de marchandises dont il sature son univers.

L’homme occidental fut au Moyen-Âge un chrétien, au XVIIIème siècle un citoyen. Il est devenu un consommateur [3]. Quelqu’un qui mesure son être à l’aune de son avoir. S’entourant de mille objets inutiles – « addict » la semaine aux supermarchés, le dimanche aux brocantes ou aux hideux hangars commerciaux qui défigurent les entrées de toutes les villes – tant il lui faut de choses pour meubler le vide de son existence.

Le Parti Communiste ancienne manière, cher au cœur de Roger Cherrier, promettait des lendemains qui chantent. Le PCF d’aujourd’hui, plus prosaïque et plus modeste, fait sien le slogan de l’épicier Edouard Leclerc : « lutter contre la vie chère ». Plus personne ne rêve de « changer la vie » [4]. Après tout, tant mieux. C’est plus honnête. La vie ne changera jamais, et d’abord parce que partout et toujours, elle se termine par la mort, après le naufrage de la vieillesse. Van Gogh, avant de mourir, nous avertit : La tristesse durera toujours. Soit.

On voudrait seulement rêver d’une vie un peu moins minuscule, une vie digne d’être vécue.

[1Cf. par exemple, Christian Godin : L’horreur économique, in Petit lexique de la bêtise actuelle, Editions du Temps, 2007, p. 104.

[2Méditez sur ce mot d’un avocat : « Les intérêts transigent toujours ; les passions ne transigent jamais. » et plus loin : « Guettez les passions qui naissent, et que les tyrans conduisent si bien. » in Mars, ou la guerre jugée, XXXIV, Comment on fouette les passions, 1936. Classiques des sciences sociales.

[3Je dois à Jean Préposiet cette classification qui modifie un peu celle d’Auguste Comte qui n’avait pas prévu il est vrai, après l’âge positif, l’âge consumériste. Cf. Jean Préposiet, La profanation du monde, Editions Kimé, 2000, Epilogue, p. 299.

[4C’était le slogan de François Mitterrand … en 1981 ! Choisit par Serge Moati comme titre de son film hommage au président socialiste. Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître …


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commentaires
Politique minuscule - clarinette - 4 septembre 2011 à 11:57

Je trouve cet édito bien noir ! L’inéluctable naufrage de la vie, la tristesse infinie, mouais. Du coup, cher bombix, vous me paraissez aussi « tristounet et déprimé » que le portrait de « l’homme post-moderne » que vous nous décrivez !

Ce n’est pas parce que « les masses ne sont plus possédées par les passions politiques » que rien ne se passe, ou que tout est sinistre autour de nous. Ce n’est pas parce qu’on slogan est nul que la politique est nulle. Ce n’est pas parce que la vie est mortelle ou triste qu’elle est minuscule... enfin je ne veux pas le croire.

En revanche, ce qui est effrayant, c’est l’inquiétude qui nous entoure, et les multiples fronts sur lesquels elle nous menace : l’épée de Damoclès des centrales nucléaires, les effets du réchauffement, la résistance des bactéries, l’économie parallèle et les systèmes « hors la loi » des cités, la violence d’Etat qui continue autour du monde, etc. Là on se sent minuscule, oui.

Mais plus encore, la politique paraît minuscule, muette et impuissante.


Politique minuscule - bombix - 4 septembre 2011 à  15:04

Ce n’est pas parce que la vie est mortelle ou triste qu’elle est minuscule...

Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ni ce que j’ai dit. J’ai dit que la vie ne changera jamais, qu’elle se terminera toujours dans le naufrage de la vieillesse et dans la mort — ce qui me semble irréfutable — et qu’en dépit de cela, ou souhaiterait une vie moins minuscule. Ce n’est pas la mort qui rend la vie minuscule, c’est le contenu et le sens qu’on lui donne, ou plutôt qu’on ne lui donne pas. Il y a une belle page de Péguy dans Clio "... mourir c’est accomplir le destin de sa vie ... c’est en somme se parfaire ... les dieux manquent de ce couronnement qu’est enfin la mort ... Ils ont un destin qui ne s’emplit pas."
Mais enfin il y a mort et mort. De même que la vie d’un homme ne se réduit à sa vie biologique, sa mort devrait être autre chose que le simple arrêt des fonctions vitales. Mais cette mort là, on l’oublie, on l’efface. Elle fait tache. Plus de corbillards ni de croque-morts. Bientôt plus de cimetières. Vive l’hygiène et la fast-cremation !

Religion des hommes sans Dieu.

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