Ceux de 14
« La guerre n’est pour moi que le symbole ultime de la cruauté et de la bêtise humaine déchaînées dans une folie collective » [1]
« De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son bras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule, je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre. » [2]
« Les pouvoirs [...] n’eurent aucune peine à se maintenir, quitte à promouvoir comme exutoire à la révolte intérieure [...] un cérémonial d’une sombre misère, prévoyant l’inauguration ininterrompue de ces monuments aux morts qui subsitent de nos jours comme témoin d’un âge de vandalisme. [3] »
« Un trépas héroïque ! Vous avez une drôle d’idée de ce que c’est ! Voulez-vous savoir comment est mort le petit Hoyer ? Il a hurlé toute la journée, couché dans les barbelés, et ses intestins pendaient hors du ventre, comme des macaronis. Ensuite, un éclat d’obus lui a coupé les doigts et un autre éclat, deux heures plus tard, un morceau de la jambe. Et il vivait toujours, continuant à crier sans arrêt et s’efforçant, avec sa main valide, de rentrer ses entrailles dans son ventre. [4] »
« C’était une guerre de vieux, pour des raisons qui avaient exalté les vieux, qui ne touchaient pas les jeunes, et c’était les jeunes qui la faisaient à leur place. » [5]
« Je te le dis à toi qui as trois fils, et qui manges, et qui continue à manger et à dormir ; tu marches sur tes fils avec tes souliers plein de fumiers ; tu leur marches sur la tête, sur la bouche, et sur les yeux. » [6]
« La terre est tellement pleine de morts que les éboulements découvrent des hérissements de pieds, de squelettes à demi vêtus et des ossuaires de crânes placés côte à côte sur la paroi abrupte. » [7]
« Il était dans la terre, dans le noir, froid, seul, mon petit enfant. Est-ce que je peux laisser mon enfant mort sous les obus ... Est-ce que je peux laisser les obus le déterrer ... l’abîmer ... quand la mort lui aura épargné cela. » [8]
« Je ne serai plus qu’un point dans leur conscience ; je les quitterai aussi brusquement que mon âme aura quitté mon corps et sous nulle espèce sensible ils ne pourront me vouer un culte ou simplement prolonger ma présence. Aucune tombe. Aucun paysage. Rien. Ils seront livrés à la désolation sans limite , sans ombrage, comme moi au néant. » [9]
« Je dirai donc que cette innombrable mort fut inutile. Je dirai donc que j’ai conscience que mes amis sont morts pour rien. Pour rien. Pour moins que rien [...] Douze millions de morts pour rien. [...] La terre a bu le sang, les os deviennent cendre, le grand cimetière des nations est tout envahi par les herbes. Tout cela sera prêt bientôt pour une nouvelle moisson. [10] »
« Une partie de mon existence a été au service de la destruction ; elle a été consacrée à l’hostilité, à la haine, à la mort. Mais la vie m’est restée [...] Il s’agit de travailler et de remettre au jour ce qu’ont enterré les années d’obus et de mitrailleuses [...] Alors, les morts finiront par se taire. » [11]
Textes extraits de Les fables du deuil, la grande guerre : mort et écriture, de Carine Trevisan, PUF, 2002.
[1] Un ancien combattant, cinquante ans après l’armistice, au dos d’une carte postale représentant une Vierge de douleurs
[2] L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit
[3] André Breton, Entretiens
[4] E.M. Remarque, Après
[5] Aragon, Pour expliquer ce que j’étais
[6] Aragon, Pour expliquer ce que j’étais
[7] Barbusse, Le feu
[8] Jane Catulle-Mendes, France, ma bien aimée
[9] Gabriel Boissy, Soleil du midi
[10] Jean Guéhenno, Journal d’un homme de quarante ans.
[11] E. M. Remarque, Journal