« Nous ferons du travail la détermination suprême de la vraie richesse, le signe unique du prestige social, il sera la plus grande source de fierté pour les travailleurs émancipés. »
Juan Fábregas, affilié à la CNT en juillet 1936, et futur ministre de l’économie de la Généralité de Catalogne.
Nouvelle très belle soirée à la « Soupe aux choux », vendredi 19 novembre, à l’initiative des « décroisseurs berrichons ». Etaient invités Myrtille et Vincent, deux « gyménologues », deux spécialistes du mouvement anarchiste espagnol et de l’une de ses figures, Antoine Gimenez. Mais ce n’était pas pour parler de ce personnage haut en couleurs et à la vie bien remplie qu’ils avaient fait le déplacement de Marseille à Bourges. L’objet de leur intervention était l’examen d’un problème finalement peu abordé par les historiens : le devenir de la notion de travail, sa valeur dans la révolution, notamment chez les anarchistes espagnols de la CNT, avant et pendant la guerre d’Espagne.
Que les marxismes orthodoxes, sous le haut patronage des différents partis communistes, aient finalement très vite cédé aux sirènes productivistes, aient confondu la libération au travail (programmée demain, ou après demain, quand les conditions seront un peu plus favorables, puis finalement jamais) avec la libération du travail, le fait est connu. Ce qui l’est moins, c’est la prégnance de cette dérive au sein même du courant anarchiste. S’appuyant sur les travaux de l’historien américain Michael Seidman [1] , Myrtille et Vincent ont déroulé le fil de cette lente transvaluation : « Qu’est-ce qui est en jeu dans l’étrange tentative de reconstruire le monde autour d’un centre que ses occupants ne cherchent qu’à fuir : le travail ? »
C’est l’ensemble du mouvement révolutionnaire qui est ici interrogé. Car on pouvait supposer les anarchistes espagnols parmi les consciences les moins mystifiées, les plus prémunies contre cette curieuse idéologie qui associe l’émancipation et la soumission au travail. Las ! documents à l’appui : déclarations, affiches, témoignages … on découvre les responsables de la CNT s’enfonçant dans le marécage des arguments, manœuvrant par la propagande et l’action politique pour soumettre à nouveau l’Espagnol « chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié, [pour qui] le travail est le pire des esclavages » [2]. Le (re)mettre « au chagrin », comme dit la langue du peuple si expressive.
Exposé riche, précis, nuancé. Si la Barcelone industrieuse fut l’épicentre de ce réaménagement, de cet « anticapitalisme tronqué », dans l’Aragon rurale et paysanne, on résista mieux. Ce fut finalement là qu’un « communisme libertaire » authentique – « de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins » (vs « de chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail ») — s’est concrétisé pendant quelques mois.
Quelles leçons tirer de tout cela ?
D’abord une leçon d’histoire. L’histoire des hommes est tragique, et la pire faute dans l’appréciation d’une séquence historique est d’opposer « les bons » et « les mauvais ». Une certaine hagiographie facile gomme les ambiguïtés du mouvement anarchiste espagnol pendant la guerre civile. Il fut pourtant lui aussi traversé de contradictions. Il a sa part d’ombre. Il comptait dans ses rangs des « politiques » prêts à toutes les compromissions, et pas seulement d’admirables idéalistes. Au reste, il s’agit de comprendre. Il s’agit dit Myrtille « non de railler ni de dénigrer » mais de « voir comment une société encore peu colonisée par « l’esprit du capitalisme » fut invitée en 1936 à se débarrasser de ce dernier en basculant dans le productivisme et le consumérisme. »
Ensuite, cela peut nous inciter à réexaminer les apports de Marx à l’analyse de la question du travail. Ce serait l’occasion de (re)découvrir un Marx souvent très proche de la pensée anarchiste. La formule « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » est de Marx lui-même ! [3] Mais un Marx oublié des marxistes. Or, de même qu’il pense le dépérissement de l’Etat, Marx ne voit pas d’émancipation qui mérite ce nom qui ne fasse l’économie du travail, tel que le mode de production capitaliste l’organise et le justifie.
Enfin, aujourd’hui que le travail est à nouveau devenu une « valeur » (« travailler plus pour gagner plus »), après qu’on ait cru à sa « disparition » [4], il est urgent de remettre sur le métier la pensée du Capital comme processus, avec ses deux centres impensés et naturalisés : la marchandise, et le travail. A cet égard, quittant le terrain de la théorie pour celui de l’expérience, on a beaucoup à apprendre des vicissitudes du « bref été de l’anarchie » que Myrtille et Vincent ont fait revivre devant nous avec érudition et rigueur, modestie et gentillesse. Qu’ils en soient remerciés.
[1] M. Seidman, Ouvriers contre le travail, Barcelone et Paris pendant les fronts populaires, Editions Senonevero, 2010.
[2] P. Lafargue, Le droit à la paresse.
[3] Critique du programme de Gotha.
[4] cf. Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, 1998.
Quand les anars renvoyaient les ouvriers au chagrin
- bombix
- 21 novembre 2011 à 23:45
C’est ça. Comme d’habitude vous intervenez sans être allée à la réunion, sans avoir lu le bouquin dont on parlait, et en plaquant vos préjugés sur un article que vous lisez de travers. Personne n’a dit que la CNT n’était pas une organisation de travailleurs. Ce qui est en question, c’est le travail, tel que le mode de production capitaliste l’organise et le justifie. Voilà. C’est tout. Et c’est beaucoup. C’est beaucoup parce que si on ne remet pas ça en question, on retombe toujours dans la même gadoue. Si vous croyez défendre les chômeurs en ridiculisant ou en jetant l’opprobre sur des gens — très peu nombreux — qui mettent cette question-là au coeur de leur réflexion politique, et qui examinent comment, dans un processus révolutionnaire réel, historique, comme celui de l’Espagne républicaine et anarchiste, s’est nouée cette question, vous vous mettez le doigt dans l’oeil, pour parler poliment.
Il se trouve d’ailleurs qu’en Aragon, on a expérimenté d’autres formes d’organisation du travail et de répartition des biens produits. Et que ça a marché. Alors il ne s’agit pas d’arrêter de travailler, d’arrêter de produire les conditions matérielles de l’existence des hommes, il s’agit de travailler autrement et de distribuer autrement. Et si on ne réfléchit pas sérieusement à ça, de même que si on ne réfléchit pas sérieusement au règne de la marchandise, on ne sortira jamais d’un système — le capitalisme — qui organise la misère (très fort quand même de casser les retraites, et bientôt la sécu, dans un système en pleine prospérité, de casser un système inventé par une société qui sortait exsangue d’une guerre désastreuse) et programme le chômage (cf. par exemple Denis Olivennes, pas un gauchiste pourtant celui-là : " La préférence française pour le chômage ", 1994)
En résumé, si vous voulez défendre les chômeurs, allez agresser Madame Parisot et ses affidés. Pas les gens qui essaient de réfléchir au Capital comme processus, et qui dénaturalisent des concepts comme le travail. Le travail dans le mode de production capitaliste est le lieu d’un problème, pas la chose bien connue qu’on retrouve dans votre bouche et dans celle de Sarkozy.
Quand les anars renvoyaient les ouvriers au chagrin
- Eulalie
- 23 novembre 2011 à 19:53
Bonjour Bombix, je prends un peu plus de temps pour vous répondre.
En effet, je n’ai pas lu le livre, ni n’étais à la soirée. Mais est-il permis d’intervenir même si on était absent ? Et même si on n’a pas lu le livre ? Est-il permis de poser la question si ce genre de discours, ces analyses (et que je respecte contrairement à ce que vous affirmez. Je n’ai jamais jeté l’opprobre sur qui que ce soit des animateurs etc... de cette soirée, et vous le savez bien. Vous savez très bien que la décroissance, que le mouvement des décroissants m’a toujours interressé, et sauf erreur de ma part, il me semble qu’à une époque vous trouviez ça un peu crétin comme mouvement. Vous avez changé d’avis, tant mieux. ) sur le travail puisse attirer les chômeurs ? Que je ne cherche pas à défendre, je ne suis pas mégalo. Merci. Je pose juste cette question : croyez -vous qu’il y avait beaucoup de chômeurs à cette soirée ? comme toutes les soirées à Bourges, où, certes se disent des choses très interessantes, mais où toujours on retrouve le même public.
En gros, les remises en question d’une gauche du capital qui touche t-elle ? qui arrive t-elle à toucher ? Toujours les mêmes non ?
De surcroîtt, selon votre article et son titre qui à priori ne parle pas exactement du livre, me semble t-il, je me suis permise de remarquer que ce n’était pas une révélation que le mouvement anarchiste, en tous cas la CNT, défendait l’idée de travail pour tous, me semble t-il, pour ne pas être pauvre.
Or, en ce moment, où en sommes-nous question pauvreté ? Avant que vous n’affirmiez que je veuille défendre les pauvres, j’insiste sur le fait qu’en effet, à Bourges ou ailleurs, toutes ces soirées, qu’elles soient des décroissants, des anars, des je ne sais pas quoi, attirent toujours la même "société". Je n’en veux pas du tout aux organisateurs, etc.... mais personnellement ça me pose un problème, en effet, à force, que les plus touchés par le capital ne soient pas là. C’est que quelque chose demeure inaccessible dans ces soirées. Quoi ? je n’en sais rien. Peut-être est-ce finalement un peu fermé,ou refermé sur soi, non ?
(je passe sur Sakozy, sur "liisez de travers", préjugés, etc...Votre recherche de conflit ne m’intéresse pas, mais ceci dit votre ton méprisant à mon encontre devient lassant.)
Quand les anars renvoyaient les ouvriers au chagrin
- bombix
- 27 novembre 2011 à 18:33
Le travail dans le mode de production capitaliste est le lieu d’un problème
Et si on se méfie de la tradition marxiste ou anarchiste, on peut toujours se référer à d’autres penseurs pour réfléchir ce problème. A Marcel Mauss, à Max Weber, ou à Karl Polanyi. A propos de Polanyi, auteur majeur fort peu connu en France, on peut conseiller la lecture du livre de Jérôme Maucourant, qui vient de ressortir en poche : « Avez vous lu Polanyi ? », avec une préface d’Alain Caillé. Alain Caillé résume en préface les principales thèses de Polanyi :
— Il n’y a pas qu’une seule forme de circulation des biens et des services économiques, le marché, mais trois : la réciprocité (don/contre-don), la redistribution et le marché ;
— Il existe des marchés depuis longtemps. Ce qui est historiquement singulier, c’est le Marché autorégulé. Dans de tels marchés, le prix apparait comme la résultante de transactions au lieu de les précéder ;
— Pour qu’un tel Marché autorégulé apparaisse dans l’histoire, il faut que l’économique soit désencastré des relations sociales ;
— La société libérale devient une société de marché. Elle est désormais encastrée dans l’économie de marché et non l’inverse ;
— Dans une telle société, trois biens qui ne sont et ne peuvent être des marchandises sont traités comme des marchandises : la force de travail, la monnaie, et la Terre ;
— L’apparition d’une telle société n’est pas le résultat d’une évolution spontanée, mais d’une forme de décision politique et idéologique. Marché moderne et Etat moderne apparaissent conjointement ;
— Le libre marché autorégulé n’a existé en Europe que de la fin du 1er tiers du XIXème siècle à 1929. Les totalitarismes doivent être pensés comme des réactions à la désolation et au sentiment d’impuissance créés par le désencastrement du Marché ;
— Le triomphe de la démocratie est conditionné par le réencastrement de l’économie.
Très remarquable qu’un auteur qui écrivait avant guerre ait pensé à la Terre comme objet de marchandisation. En liant les trois problèmes : travail, monnaie, Terre, on peut penser un socialisme à visage humain qui sorte du dogme de la société de marché et qui prenne en charge la question écologique. De fait, on a avancé dans la détermination des problèmes depuis les expériences anarchistes en Espagne à la fin des années 30. D’ailleurs, l’essai de Maucourant se termine par un texte qui s’intitule : "Après Wall Street et Fukushima : amélioration ou habitation du monde ?" Tout un programme en effet, et une vraie alternative.
Prétendre prendre en charge la question écologique sans sortir de la société de marché, comme prétend le faire S. Lepeltier, c’est se nourrir d’illusions et préparer le fiasco. Le Grenelle de l’environnement est à cet égard exemplaire, en effet.