Collectif "TGV ? Non merci !" - 1
Un collectif s’est constitué pour dire non au TGV [1]. Dans la première partie de cette interview, avant d’en venir au problème du TGV proprement dit, quelques considérations sur les collectifs, leurs formes d’actions, et la "démocratie", à Bourges et ailleurs.
Pouvez-vous nous présenter ce fameux « Collectif TGV Non merci »
« Collectif TGV Non merci » : Si vous voulez connaître nos états civils, nos états de service professionnels ou militants, connaître nos goûts culinaires ou nos penchants sexuels, je crois que vous allez être déçus. Je tiens d’ailleurs tout de suite à vous préciser que je ne suis pas mandaté par mes camarades pour porter un discours préparé à l’avance et voté « démocratiquement ». Je vais parler à titre personnel, et j’espère que les membres du collectif se reconnaîtront dans mes déclarations ou mes arguments.
L’Agitateur : Bon d’accord, mais c’est quoi ce « collectif » ? Une organisation, un groupe politique, des individus qui veulent faire passer leurs lubies pour l’expression d’une opinion générale ?
« Collectif TGV Non merci » : C’est un collectif informel, c’est-à-dire, comme son nom l’indique, un groupe de gens qui se rassemblent parce qu’ils ont une idée, ou un projet, ou une indignation en commun, et qu’ils veulent l’exprimer. Point. Dans le cas précis, c’est une opposition au projet du TGV, avec un certain nombre d’arguments que j’espère avoir l’occasion de développer. Sommes-nous légitimes, ou pas ? Je vais retourner la question : est-ce que la municipalité de Bourges et son maire, qui n’ont été élus qu’avec moins de 25 % des voix de la totalité des gens en capacité de voter à Bourges, est légitime pour tout faire, tout décider, accorder ou non la parole, des subventions, des postes, des avantages à tel ou tel, avec bien sûr l’argent de 100 % des contribuables ? D’un point de vue du droit, sans doute. N’empêche : quand, dans un groupe, trois personnes décident pour dix, sans mandat et sans contrôle, on peut juger que la démocratie fonctionne mal. La démocratie fonctionne bien quand des opinions diverses peuvent s’exprimer et être prises en compte, quand les sujets qui intéressent la vie des gens peuvent être discutés, et les politiques infléchies si elles ne correspondent pas à ce qu’ils veulent.
L’Agitateur : Vous exagérez : il y a une opposition qui siège aux conseils municipaux. Serge Lepeltier a fait des efforts au sujet de la « démocratie citoyenne ». Il y a la mise en place des « forums citoyens » …
« Collectif TGV Non merci » : Concernant l’opposition, elle défend surtout ses propres intérêts, les intérêts des diverses « écuries » que sont les partis politiques, les intérêts des élus qui gèrent leurs carrières politiques. En clair, les gouvernants, au niveau national comme au niveau local, sont une classe de « citoyens » à part. Entre eux, qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition, ils se regardent comme des confrères ou des collègues, avant de se considérer comme des adversaires. Par ailleurs, à Bourges, l’opposition ne représente toujours que 25 % de la population, celle qui a voté pour la liste Félix aux dernières municipales. 25% pour la droite, 25 % pour la gauche. Il reste 50 % des gens, la part la plus importante, et de loin, qui, elle, n’a pas de voix pour se faire entendre, qui n’est pas représentée.
L’Agitateur : Vous ne représentez tout de même pas les « sans voix », vous n’avez pas cette prétention ?
« Collectif TGV Non merci » : Pas du tout ! Nous sommes quelques voix parmi les « sans voix ». Et nous disons aux autres « sans voix » : faites comme nous ! Si un sujet vous intéresse, si un projet vous chiffonne, si vous avez des propositions à faire, levez-vous, organisez-vous, exprimez-vous, faites des propositions ou des contre-propositions. N’attendez pas qu’on vous demande votre avis, on ne vous le demandera pas. Harcelez le pouvoir, qui n’aspire qu’à une chose : être bien tranquille et décider tout seul, à l’abri de la discussion, des regards et des contrôles.
L’Agitateur : Vous ne faites donc pas confiance aux procédures de consultations qui existent, par exemple les fameux « forums citoyens », ou concernant justement le TGV, le fameux « débat public » ?
« Collectif TGV Non merci » : Soyons sérieux. La démocratie, ce n’est pas seulement « consulter » les gens. On organise la concertation comme l’enquête qualité a posteriori d’une entreprise auprès de ses clients. C’est pitoyable. Toutes ces procédures sont en réalité des simulacres. Par exemple, pour en revenir à ces fameux « Forums citoyens », Lepeltier a pris la précaution de dire — c’était l’un des premiers points exposés — qu’en dernier ressort, toute décision, quelle qu’elle soit, appartiendrait aux élus, c’est-à-dire à lui, puisqu’on ne constate guère qu’il délègue grand-chose. Avant même, donc, que quoi que ce soit ait été proposé, on a compris que ces assemblées n’auraient aucun pouvoir réel. Car avoir du pouvoir, c’est pouvoir décider. Même des petites choses. Toute procédure qui se dit démocratique et qui, en même temps, empêche a priori toute décision concrète du ou des « consultés » est un simulacre de démocratie.
L’Agitateur : En clair, vous ne vous reconnaissez ni du côté des organisations politiques, ni du côté des « procédures de consultations citoyennes ». Vous êtes des anarchistes en quelque sorte ?
« Collectif TGV Non merci » : Il se peut que certains d’entre nous aient des sympathies libertaires. Pas tous, en tout cas. Ces problèmes d’étiquettes ne sont pas très importants. Nous sommes des gens qui ne nous satisfaisons pas de la façon dont est organisée la politique, qui prenons en compte le déficit démocratique, la crise de la représentation à tous les niveaux et qui apportons une réponse, ou un début de réponse, en nous organisant et en prenant la parole de nous-mêmes, sans attendre sagement qu’on nous la donne. Ce n’est pas très original en fait. Toute proportion gardée naturellement, si vous observez le Printemps arabe, ou le mouvement des indignés en Espagne, c’est un peu le même état d’esprit. Il n’y a pas de politique sans prise de parole, et sans décision.
C’est pourquoi tous les pouvoirs veulent contrôler la parole et rester maîtres de toutes les décisions. C’est pourquoi toute initiative qui consiste à reprendre la parole pour discuter, et pourquoi pas infléchir telle ou telle décision choisie par une minorité en charge des affaires publiques est un acte politique de première importance. Encore une fois, nous sommes quelques voix parmi les « sans voix ». Nous appelons les autres « sans voix » à nous rejoindre, ou à nous imiter et à intervenir sur ce qui les chiffonne, ou à faire des propositions. Et à s’organiser naturellement. Si on veut aboutir à quelque chose, on doit en passer par un minimum d’organisation. Le spontanéisme est sympathique mais trouve tout de suite ses limites.