Remember : le 21 Avril 2002, présidentielle surprise
On parlait sur le site l’Agitateur d’avril 2002. Une réponse d’Eulalie « On ne se souvient pas des mêmes choses », puis « Quant aux chiffres, je ne sais pas compter », ça m’a donné envie de refaire un tour en avril 2002, puisque une nouvelle présidentielle est là.
Allez vous chercher un café ou un thé, ou une bière de bon aloi, ou un bon vin. On va compter ensemble. Oui, c’est long à lire. Et moi qui me fait l’apôtre de la brièveté. Pourtant j’ai tout fait comme me conseille l’ami Boileau.
1er tour, le 21 avril 2002 : pochette-surprise !
41 millions d’inscrits. Près de 12 millions d’inscrits ne vont pas voter : 28 % d’abstentions, c’est le plus fort taux d’abstention (et de loin) de la Ve République. Les citoyens désabusés... [On ne peut pas les accuser d’être allés à la pêche puisque Jean Saint-Josse, "Chasse, pêche, nature et traditions" obtient 1,2 millions de voix, pfff, déprimant...].
On a donc 29,5 millions de votants.
Il y a quand même 1 million bulletins blancs ou nuls (ah oui, quand même ?! un million ? ça me rend toujours perplexe, ça...).
Il nous reste 28,5 millions de suffrages exprimés. Y’a plus qu’à compter les voix.
C’est donc le fameux 1er tour, le 21 avril 2002 :
Jacques Chirac : 5,7 millions de voix (19,9 %) – un électeur sur cinq, pas fameux pour un président sortant.
Lionel Jospin : 4,6 millions de voix voix (16,2 %) – ho la la, encore moins fameux que Jacquot pour un premier ministre sortant.
Jean-Marie Le Pen : 4,8 millions de voix ( 16,9 %) – patatras, rue de Solférino, on se griffe les joues, on déchire ses vêtements.
Pour 200.000 voix Yoyo est renvoyé à l’Ile de Ré. Jacques Chirac clame aux Guignols de Canal : "J’ai niqué frisouille !".
Faisons les comptes
Cette bande des trois du podium totalise 15 millions de voix, juste un peu plus de la moitié des suffrages exprimés (13,5 millions de voix se sont donc réparties sur les autres candidats, ça laisse de la marge).
D’abord, la seule rationalité arithmétique :
Où est la réserve de voix pour Jean-Marie Le Pen ? Bruno Mégret, le félon, du Mouvement National Républicain a malgré tout 667.000 voix. Le MNR appelle à voter Le Pen au 2e tour. On rajoute quelques morceaux épars des électeurs de Christine Boutin ou Alain Madelin ? Même pas sûr.
Il n’en est pas de même pour Jacques Chirac : François Bayrou peut apporter 2 millions de voix. Avec Alain Madelin, Christine Boutin, Jean Saint-Josse, les dames Christiane Taubira, Corinne Lepage, C’est un réservoir de 5 millions de voix pour Jacques Chirac.
Ça nous annoncerait un 2e tour avec environ 10 millions de voix pour Jacques Chirac et environ 5 millions de voix pour Le Pen.
Comptes à rebours
Histoire de se questionner, comparons avec le premier tour en 1995 :
Jacques Chirac : 6,35 millions de voix (20,8 %).
Lionel Jospin : 7 millions de voix (23,3 %) – Ainsi, Yoyo perd 3,5 millions voix en 2002 par rapport à 1995 ( plus de 3 millions de voix ?! une paille !).
Et Jean-Marie Le Pen ? Certes Le Pen en 2002 se retrouve au 2e tour, mais sans progression notable des voix (ce qu’on semblait oublier : sa présence au 2e tour n’était du qu’à un énorme effondrement des votes pour le candidat du PS) :
Jean Marie Le Pen en 1995 : 4,5 millions de voix (15 %) – Et donc, bah ! en 2002 Le Pen ne gagne que 230.000 voix sur ce score (encore une preuve que le plein d’électeurs d’extrême-droite était grosso-modo atteint). Et soyons même plus précis :
En 1995, Philippe de Villiers (Mouvement pour la France) avait obtenu 1,4 millions de voix. Notre roitelet de Vendée est aussi à l’extrême-droite que le sinistre Le Pen. Ça nous totalise donc 6 millions de voix en 1995 pour l’extrême-droite, et en 2002 Le Pen + Bruno Mégret totalisent 5,5 millions de voix. Il y a donc plutôt une légère régression de l’extrême-droite en 2002.
No pasaran !
Ainsi, la présence du Front National au 2e tour en 2002 ne vient pas d’une spectaculaire percée des scores qui le porterait au seuil du pouvoir. Rien de changé par rapport aux années précédentes. La présence du Front National au 2e tour provient de l’écroulement du candidat socialiste perdant 3 millions de voix.
Non, on n’avait pas à s’échiner à faire des comptes surréalistes, à se demander si, comme le dit Eulalie, « quelques autres esprits tordus n’allaient pas sortir de dessous les fagots. » Dans le monde réel, Chirac était plus qu’assuré de la victoire. Et ce n’est pas rétrospectivement qu’on peut enfin le comprendre : on disposait, en toute lucidité, dès le soir du premier tour, de toutes ces informations.
Votez Escroc - Pas Facho
On ne se souvient pas forcément des mêmes choses. Dix ans après, ça me semble normal. J’me souviens déjà même pas de ce que j’ai mangé hier midi (mais je peux citer le nom de la bière).
Eulalie : « les premières manifs qui ont précédé cette hystérie politicienne et médiatique, n’appelaient nullement à voter Chirac. » Si, si fait, ça commence très tôt – ça venait des directions politiques mais aussi des militants et spontanément, par ricochet du tout-venant, y compris parmi les jeunes ("Votez Escroc - Pas Facho"). Un tsunami qui semblait tout emporter.
On peut trouver un écho des jours qui suivirent immédiatement ce 21 avril sur un site qui référencie des Revues de Presse Présidentielles 2002.
Dans la revue de presse du lundi 22 avril, le lendemain du 1er tour, on peut lire sous un une rubrique "La rue à chaud" que l’agence Digipresse, qui a filmé autour de Bastille, a interviewé une jeune italienne : « voterait-elle Chirac au second tour ? "Oui", mais en se "bouchant le nez, parce que ça pue". » Et le mardi 23 avril, Libération de faisait déjà l’écho du slogan des jeunes « Votez escroc, pas facho », ou de la triste formule « Voter Chirac en se bouchant le nez »
De manifs en manifs énormes, jusqu’au 1er mai comme un fleuve de manifestants, tout va s’emballer, plus rien ne se discute. Gauche, gauche encore plus à gauche, écolos, même les libertaires, associations diverses, artistes, tous dans le tsunami irrationnel, tous se rangent dans les jupes de Jacques Chirac.
Les 35
Mais bon sang, lorsque il y a eu 35 députés Front National à l’Assemblée Nationale, ça n’avait pas provoqué une telle inquiétude ? Pourtant, zut ! merde ! bordel ! putain de merde ! 35, trente-cinq, en 1986, oui ! élus grâce aux élections législatives proportionnelles mises en place par la gauche. Pendant deux ans, y’a eu 35 députés Front National dans notre Chambre des députés. On a donc oublié ? Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch, Jean-Claude Martinez, Bruno Mégret, etc. Excusez du peu !
Tête haute
Pierre Broué, un grand historien connu et lié au mouvement trotskyste, est entré à l’hosto le 22 avril pour être opéré. Après son opération, malgré son épuisement, de son lit d’hôpital, le vieux lion de 76 ans fait publier un communiqué, le 28 avril :
« je découvre en sortant que des camarades que j’estime ont jeté par-dessus bord idées et principes et appellent à voter Chirac ! J’avoue avoir reçu ce coup en plein visage et en tituber encore. [...]
Je vais être brutal. Ces derniers jours, dans mon état semi-comateux, ne me récupérant que par morceaux, je me suis cru en août 14. Je ressens l’attitude de ces camarades, et notamment ceux de la Gauche socialiste (dont je ne suis pas et n’ai jamais été), comme un coup de schlague, une humiliation, une initiative très grave. [...]
C’est guignolesque d’expliquer que ce vote Chirac deviendra un référendum contre Le Pen. Nous sommes dans le monde et ce que nos concitoyens du monde apprennent, c’est ce que disent leurs journaux : "Les démocrates se rangent derrière Chirac." [...]
J’affirme que la plupart de vos arguments (je m’adresse à ceux qui veulent voter pour Chirac) relèvent de l’épicerie. Ce ne sont pas les totaux de voix qui comptent mais la création, les manifestations, les réunions, les prises de parole [...]
Déjà, Marx refusait le vote pour Ledru-Rollin et Trotsky celui pour Hindenburg. Honnêteté et courage. Vous qui dénoncez l’escroc et le super-menteur et qui avez de jeunes enfants, vous le leur dites comment, que vous votez pour lui ? [...]
On ne gagne rien à se renier. Il faut marcher de l’avant, faire un Premier Mai grandiose, aider la jeunesse à renouer avec les traditions qu’elle cherche. Michel [son fils] écrit qu’il appelle à voter Chirac, " la rage au cœur ". Dans le mien, mes camarades, il n’y a pas de rage, mais nos espoirs, nos rêves, ce monde nouveau que vous voulez et qui sera vôtre, les jeunes, et toute l’amitié et l’amour qu’on a pour vous, connus ou inconnus.
Et même nos amours mortes et celles qui n’ont pas pu éclore. Non, on ne va pas se masquer pour combattre. Dans les yeux, face à face, s’il vous plaît, et tête haute.
Bulletins blancs ou nuls !
Vive la vie ! »
Pierre Broué »
Eh bien, chacun ses appétences : moi je préfère ça à "Je vais voter Chirac en me pinçant le nez" comme le bramaient les gens du PCF, à Bourges, à chaque manif.
Florilège
Les politichiens-chiennes y vont de leur couplet :
Arnaud Montebourg (député socialiste) : « La voix que je pourrais donner à Jacques Chirac ne vaudra que pour la défense d’une République que ce dernier a malheureusement piétinée et déshonorée. »
Marie-George Buffet (secrétaire nationale du Parti communiste) : « Il faut utiliser le bulletin de vote Chirac pour faire en sorte que le candidat Le Pen soit le plus bas possible »
Et même les gens de lettres ? Oui, même le gentil postier Olivier Besancenot (Ligue Communiste Révolutionnaire) appelle à voter Chirac, avec une formule alambiquée-langue-de-bois : « Barrer la route à l’extrême droite dans la rue comme dans les urnes. » Une rumeur par contre alimenterait l’idée qu’Alain Krivine n’est pas cho-cho pour voter Chirac.
Les syndicalistes veulent aussi être sur la photo :
Nicole Notat (secrétaire générale de la CFDT) : « Nous appelons nos adhérents et nos sympathisants à participer massivement au scrutin et à voter pour Jacques Chirac. Il n’y a pas d’autre choix »
Les associations tiennent aussi à être au premier rang du ridicule :
Mouloud Aounit (secrétaire général du MRAP, Mouvement contre le racisme, pour l’amitié entre les peuples) : « Il faut faire barrage au Front national, c’est-à-dire voter pour Jacques Chirac. Mais le sens, ce n’est pas de voter pour Jacques Chirac mais contre le Front national. Et cela ne se discute pas »
Collectif Les Mots Sont Importants : « La lutte contre le racisme et le fascisme passe par une guerre totale contre Chirac après le 5 mai, mais aussi par le vote Chirac le 5 mai. »
Puis y’a ceux qui causent, c’est plus fort qu’eux :
Daniel Cohn-Bendit (Vert) : « Il faut que tous aujourd’hui, on vote Chirac pour sauver la France et pour sauver l’image de la France dans le monde »
José Bové (Confédération paysanne) : « Si je n’étais pas privé de mes droits civiques, je voterais certainement Chirac. »
Guy Bedos (comique triste) : « Pour la première fois de ma vie, je vais voter Chirac. Ben oui, faut pas être cons. »
Bertrand Cantat (groupe musical Noir Désir) : « Ça fait vraiment mal, mais, le nez dans la merde, je vais voter Chirac. »
Et Lionel Jospin, au fait, il dit quoi ?
C’est qu’il ne dit rien, le bougre. Ça emmerde tout le PS et les autres plus ou moins de gauche. Sa compagne, Sylviane Agacinski-Jospin, a bien déclaré dans un message sibyllin : "« Il faut faire comme si le risque était réel, même si on se dit qu’il ne l’est peut-être pas. À titre personnel, je pense qu’il faut se mobiliser, mais je n’ai pas d’appel à faire », on est guère avancé. Il ne cause pas.
Enfin, Yoyo se fend d’un communiqué très bref, depuis Matignon, le 26 avril :
« Soucieux de l’avenir de la France et des fondements de notre démocratie, et bien que sans illusions sur le choix qui se présente à nos concitoyens le 5 mai, je leur demande d’exprimer par leur vote à l’élection présidentielle leur refus de l’extrême droite et du danger qu’elle représente pour notre pays et ceux qui y vivent. »
C’est laconique, voire alambiqué, sans nommer Chirac. Nicolas Sarkozy, dans Libération, commente : « Sa réaction [ne pas nommer Chirac] est humainement compréhensible mais au regard de la France c’est une faute. » Et Le Pen ne perd pas le nord, il s’empresse de commenter, dans France-Soir : « La position de Jospin est très claire : Votez blanc ou nul. Barrer la route à Le Pen, ça veut dire : "Ne votez pas pour lui’, ça ne veut pas dire : "Votez pour Chirac". Sinon, il l’aurait dit mais il ne le fait pas. »
Alors ?... Une conclusion à la position de Lionel Jospin par Lionel Jospin lui-même, sur son blog, en novembre 2007 : « Plusieurs dirigeants socialistes ont appelé à voter Chirac dès le dimanche soir [21 avril, soir du 1er tour]. J’ai pensé qu’un temps de réflexion et d’analyse politique aurait été utile. Mais le mouvement s’est emballé. Y avait-il un réel danger fasciste en France ? Fallait-il poser des conditions à un vote en faveur du Président sortant ? Rien de tout cela n’a été débattu. Je l’ai toujours regretté. »
Lutte Ouvrière
Puisque Lutte Ouvrière a été mentionnée, on peut lire le numéro Lutte Ouvrière du 26 avril 2002, donc bouclé le 24 ou 25 avril. Vous y lirez les prises de position de cette organisation qui fut la seule à refuser l’hystérie collective qui avait saisi le pays. Comment s’étonner alors d’août 1914 ? et quelle sera la prochaine folie hors de tout sens critique ? La guerre contre l’Iran ? Que sais-je !...
2e tour, 5 mai 2002
Puis le 2e tour, le 5 mai 2002, après deux semaines hystériques :
Jacques Chirac : 25 537 956 voix (82,2 %) – plus de quatre fois son score du premier tour, j’en ai honte.
Jean Marie Le Pen : 5 525 032 voix (17,8 %) – Le Pen n’a gagné que 720.000 voix, soit le report Bruno Mégret plus quelques voix éparses par-ci, par-là.
Ils ont voté.... Les indécrottables de droite ont voté Chirac, normal. Les indécrottables du centre, au fond du couloir, à droite, on voté Chirac, normal. Mais aussi les indécrottables qui avaient voté Jospin, ou Jean-Pierre Chevènement, ils sont allés voter Chirac. Et puis les derniers fans de Robert Hue, ceux de Noël Mamère, et aussi les fans d’Olivier Besancenot. Eh oui, même ceux-là sont allés voter Chirac. Dans l’isoloir, ils ont eu dans leur main, entre leurs doigts un papier ou y’avait écrit "Jacques Chirac", en toutes lettres, le super-menteur, l’escroc, l’ennemi des classes populaires. Ils ont alors mis le bulletin "Jacques Chirac" dans une enveloppe et l’ont déposé dans l’urne. Ils en ont fait l’ultime recours de la démocratie face à Le Pen.
Bien sûr, emporté par l’ahurissant battage médiatique sur le vote Chirac, le citoyen tout ordinaire qui s’intéresse peu à la politique pouvait avoir des doutes : voter Chirac ? pas voter ? voter blanc ? Mais les autres, tous les autres... Rien, aucune raison ne peut excuser cela. Rien, aucune contorsion sémantique ne peut excuser cela. Ça vaut le coup de réfléchir à cet épisode.