L’emprise numérique
Comme le persiflait le regretté Philippe Muray : "le futur ne manque pas d’avenir" ! Un futur chaque jour davantage numérisé, cela va de soi. Ou pas. Empêcheur de numériser en rond, Cédric Biagini, fondateur des éditions L’échappée, et déjà co-auteur de La tyrannie technologique, Critique de la société numérique (2007) réitère en l’actualisant sa critique du monde numérique dans : L’emprise numérique, comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. Cédric Biagini sera l’invité du prochain Café décroissant, le 29 mars à Bourges. Une bonne occasion de nous pencher sur ce nouvel opus.
Laissez tomber vos écrans, vos smartphones, vos e-books et autres tablettes. Voilà un livre : une chose qui fonctionne sans électricité, ni semi-conducteurs, qui n’a pas besoin de terres rares pour être fabriqué et grâce à laquelle vous apprendrez des choses étonnantes et inquiétantes. Voilà un gros bouquin de plus de 400 pages, avec des dizaines d’auteurs cités. Lecteur pressé, passe ton chemin. Impossible de surfer. Ce que Biagini a à dire ne tient pas dans un twit de 140 caractères.
L’emprise numérique se développe en trois grandes parties. La première, constatative, revient sur l’envahissement numérique. C’est plus qu’une invasion, c’est un déferlement. Ce n’est pas un raz de marée, c’est un tsunami. Quelques chiffres : en 2011, sur les 1400 milliards de dollars qui ont été investis dans la recherche et développement (vive la crise !), 238 milliards l’ont été pour les seules TIC. Le marché mondial du high-tech dépasse les 1000 milliards de dollars. Tandis que 92 % des 15-17 ans ont un compte Facebook en France, plus de 60 % des collégiens, et 50 % des lycéens y passent plus d’une heure par jour. Si on ajoute le temps perdu devant la télé, les jeux vidéo, et celui passé à envoyer des SMS, soit les adolescents ne dorment plus — ce qui est bien possible — soit ils n’ont plus le temps de rien faire d’autre, par exemple apprendre leurs leçons, lire, dessiner ou rêver. À propos de lecture justement : le livre, le bon vieux livre, ce symbole du monde ancien, subit les assauts réitérés de l’e-book. Emportez mille livres sur la plage cet été ! claironne la pub à un public qui lit (au mieux !) 10 livres par an ! Pourtant l’e-book n’est ni écologique, ni culturel : à terme, il détruira l’éco-système fragile du monde de l’édition, au profit d’entreprises capitalistiques comme Amazon ou Apple qui vampirisent le monde de la culture. Qui pourrait dire que le MP3 a démultiplié la création musicale ?
Mais le plus grave n’est sans doute pas là. Reprenant des analyses qui se confirment de jour en jour, Biagini dresse la liste des conséquences catastrophiques de cette vie hyper-connectée sur les capacités cognitives des utilisateurs et sur leur attention. Il n’y a pas que Google qui nous rende idiots [1] : le monde numérique dans son ensemble participe de la crétinisation généralisée. Cela n’empêche pas le ministère de l’éducation, les responsables des bibliothèques, les décideurs culturels en tous genres et de tous poils de nous vendre, nous revendre, encore et encore, du numérique. À propos de l’école, personne n’a jamais prouvé qu’un ordinateur ou un périphérique quelconque qui clignote dans une salle de classe facilitaient en quoi que ce soit la tâche des maîtres [2]. Sinon, comment expliquer la baisse du niveau scolaire désormais officiellement reconnue en France [3], dans le temps même de cette débauche technologique, qui sera encore renforcée par les projets du ministre Peillon ? Concernant le numérique, droite et gauche ont la même religion et adorent les mêmes idoles.
Une belle gueule de bois est promise à tous ceux qui ont cru à l’émergence d’une intelligence collective. La seconde partie de L’emprise numérique démonte cruellement les illusions d’une cyber-démocratie. Bavarder sur Facebook n’engage à rien. Ceux qui ont vu dans le printemps arabe le modèle de nouvelles formes de participations démocratiques ou d’engagement politique en seront pour leurs frais. On ne fait pas la révolution planqué derrière son écran, mais en prenant des risques devant des chars et des fusils. Et la politique consistera toujours à s’occuper du gouvernement des hommes, non de l’administration des choses. Les Anonymous et autres initiateurs de Wikileaks en prennent pour leur grade : au mieux, voilà de bien grands naïfs ; au pire, voilà des gens faussement critiques qui renforcent le système qu’ils disent combattre.
Car enfin, et c’est le propos de la troisième partie du livre, monde numérique et mode de production capitaliste sont liés. Sans parler de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie qui n’auraient jamais pu avoir lieu sans le big bang informatique, on ne doit jamais perdre de vue que le capitalisme détruit les formes de vies anciennes, brise les communautés, organise le repli des individus sur eux-mêmes, lesquels éprouvent alors, par une sorte d’effet mécanique, un désir frénétique de communication en définitive stérile. Comme le rappelle Biagini, en aucun cas, la technique ne saurait être considérée comme un fait neutre. Dans une perspective assez illichienne, il rappelle que la critique des systèmes technologiques comme systèmes de domination n’a rien d’une technophobie. La technique comme savoir faire et invention d’outils nous libère. Les systèmes technologiques hyper complexes nous enserrent dans un réseau inextricable de médiations et nous aliènent, alors que nous pensions êtres devenus plus libres.
C’est peut être cependant la partie la plus faible du livre, car on reste un peu sur sa faim et on aimerait que des perspectives pour sortir de ce monde étouffant, le nôtre, soit plus fortement dessinées. Mais qu’importe. Pour le sérieux de sa documentation, pour le vaste tour d’horizon qu’il dresse de la question, pour la qualité de son écriture — l’analyse du phénomène e-book est remarquable —, ce livre à la fois synthétique et ample est hautement recommandable. Vous pouvez dès à présent fermer vos ordinateurs et vous occuper de ce qui se passe dans la vraie vie. La seule vie, à vrai dire.
L’emprise numérique, comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, 445 pages, Editions L’échappée, 2012.
Cédric Biagini sera à Bourges le vendredi 29 mars, à l’invitation du Café décroissant. 21 heures, à la Soupe aux choux, restaurant le Guillotin, comme d’habitude.
[1] En référence au fameux article de Nicholas Carr : Is Google Making Us Stupid ? paru en 2008, et devenu un essai en 2011.
[2] Pour preuve que l’informatique ne sert à rien ou à pas grand chose en pédagogie, et serait même plutôt nuisible, on apprend en lisant Cédric Biagini que de nombreux cadres de sociétés high-tech envoient leurs enfants dans des écoles déconnectées, qui appliquent la pédagogie Waldorf, laquelle repose avant tout sur l’éducation physique et le travail manuel. Comme le note un commentateur : les concepteurs des machines que sont Google, Ipad ou encore Ebay, outre qu’ils savent que la technologie n’améliore pas le niveau des élèves mais les divertit et les détourne du savoir, sont parfaitement conscients du phénomène d’addiction qu’ils créent et veulent en préserver leurs enfants. Bel exemple de cynisme ! Cf. L’emprise numérique, page 169.
[3] Dernier cri d’alarme en date : celui de l’historien de l’éducation Antoine Prost, pourtant non classé d’habitude dans le camp des "grognons" et autres "déclinologues". Dans un article récent du Monde (20/02/2013), il écrit : "Il faut sonner le tocsin ... Tous les indicateurs sont au rouge ... La proportion d’élèves français qui ne maîtrisent pas la compréhension de l’écrit a augmenté d’un tiers, passant de 15,2 %, à 19,7 %. En mathématiques, nous reculons également ... Et pour ne pas risquer d’être mal jugés, nous nous sommes retirés de l’enquête internationale sur les mathématiques et les sciences. Mieux vaut ne pas prendre sa température que de mesurer sa fièvre..." En effet.