Albert Kahn, un collectionneur de lumières dans l’ombre

samedi 16 novembre 2013 à 07:00, par Cyrano

Un trésor de couleurs et de mouvement - unique au monde - constitué par la grâce d’un banquier philanthrope ignoré incompréhensiblement par nos dictionnaires et encyclopédies.

L’autochrome

Albert Kahn, un collectionneur de lumières dans l'ombre

Les photographies en noir-et-blanc, c’était bien ; mais, forcément, la couleur faisait rêver les inventeurs. Les frères Lumière mirent au point un procédé qu’ils pourront commercialiser en 1907 : l’autochrome couleurs sur plaque de verre (on saupoudrait une plaque de verres de grains microscopiques de fécules de pomme de terre - teints en rouge, vert, bleu). Pour obtenir un cliché, le temps de pose était de plusieurs secondes. On obtenait une image positive sur plaque de verre de 9cm par 12cm. Et le résultat était éblouissant !

72.000 autochromes ?! Où ça ?

C’est tout bêtement à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine. On y trouve 72.000 de ces fabuleux autochromes couleurs réalisés de 1910 à 1930 – la plus grande collection du monde ! Au même endroit, ajoutons 100 heures de films noir-et-blanc (quelques uns en couleurs) et aussi quelques milliers de plaques stéréoscopiques. C’est une collection unique au monde. Unique par le nombre d’autochromes couleurs de cette période, bien sûr - mais unique aussi car elle couvre tous les continents. Unique enfin car elle ne provient pas de la réunion de collections disparates, mais parce qu’elle trouve son origine dans un projet ambitieux porté par un banquier philanthrope : Albert Kahn

Albert Kahn, le philanthrope, l’utopiste

Le nom d’Albert Kahn ne vous dit vraisemblablement pas grand chose. Si vous êtes de la région parisienne, ah oui, peut-être ? – Albert Kahn vous dites ? Y’a pas un jardin, non ? Oui, bravo, il y un jardin mais quel jardin ! composé d’un jardin japonais, à la française, anglais ; et aussi une forêt vosgienne, une bleue, une dorée ; et une prairie de fleurs vivaces. OK, sinon, alors, c’est qui Albert Kahn ?

Albert Kahn est né en 1860. Il est banquier et réalise de fructueuses affaires. Avant l’apparition de l’autochrome couleurs, Albert Kahn finance des boursiers (français ou d’autres pays – même du Japon) parcourant le monde et rapportant leurs observations. En 1908 et 1909, Albert Kahn parcourt le monde accompagné de son chauffeur-mécanicien ou d’un photographe. Il rapporte des clichés stéréoscopiques, des films et des autochromes couleurs. Ainsi débute le projet étonnant des Archives de la Planète.

Les Archives de la Planète

Notre banquier philanthrope et pacifiste utopique voulait créer des archives du monde entier sur l’activité humaine « dont la disparition fatale n’était plus qu’une question de temps ». La réunion d’images de modes de vie différents ne pourrait que favoriser l’amitié entre les peuples. Il va utiliser sa fortune pour créer cette collection unique au monde qui est baptisée "Les Archives de la Planète".

A partir des années 1910, le banquier Albert Kahn va financer des expéditions photographiques (et cinématographiques) sur tous les continents (sans oublier les régions françaises). Il choisit comme directeur scientifique de ce projet, l’universitaire Jean Brunhes qui avait publié La Géographie Humaine. Les opérateurs photographiques vont donc rapporter, pendant 20 ans, des autochromes et des films de tous les recoins du monde. Pour la plupart des pays du monde, ce sont les premières photographies couleurs jamais réalisées : que ce soit en Irlande, en Inde, en Indochine, au Tibet, en Afrique, en Terre de Feu, au japon, en Italie, etc. - et aussi en Bretagne, en Auvergne, etc. Certaines séries sont devenues mythiques (par exemple, en 1913, les photographies de Marguerite Mespoulet en Irlande).

Les britanniques nous font la nique

Albert Kahn se retrouve ruiné par la crise de 1929 - adieu les expéditions. Heureusement, le département de la Seine rachète maison et jardins : on autorise le financier ruiné à rester dans sa villa de Boulogne jusqu’à sa mort en 1940. Miraculeusement, les collections sont préservées. A partir des années 1970 et 1980, grâce au département des Hauts-de-Seine, on s’intéresse à cet héritage. En 1986, c’est la naissance du musée Albert Kahn (jardins et collections).

Une collection d’autochromes aussi somptueuse a de quoi intéresser, non ? Ça intéresse les autres, pas nous. La plus important collection mondiale des premières photos couleurs intéresse la BBC. Oui, la BBC, carrément, qui réalise une série de 9 documentaires (9 fois 40 minutes ! par la télé... britannique) : "The Wonderful World of Albert Kahn ".[le monde merveilleux d’Albert Kahn]. Arte diffusera cette série en 2009.

La France fait le minimum

Albert Kahn réunit des dizaines de milliers d’autochromes couleurs mais répugne à être pris en photo. Paradoxe amusant : les clichés le représentant se comptent sur les doigts de la main gauche de Django Reinhardt (plus ceux des pieds). Sa volonté de s’effacer derrière son œuvre sera réalisée mieux que bien : personne ne connaît le bonhomme.

La télévision française se contentera de produire "L’insaisissable Albert Kahn, le banquier utopiste", un docu de 52 minutes qui sera diffusé sur France 3 en 2005. Malgré tout, pour la gloire du monsieur, on aura même quand même la place Albert Kahn, à Paris, dans le XVIIIe – et un square Albert Kahn, à Marmoutier (mais c’est sa ville de naissance, en Alsace, donc c’est un minimum), et c’est tout. Voilà un nom de rue ou de place qui serait bien pour notre ville de Bourges ! ça, ça serait fufute et original, mais ça...

L’ignorance des dictionnaires

Et last but not least ! le dictionnaire Larousse l’ignore. Pas de Albert Kahn dans le Petit Larousse, non, rien de rien.

Après tout, Albert Kahn n’est que le créateur et le pourvoyeur de la société Autour du Monde et des bourses de voyages attribuées à des français, allemands, japonais, russes. L’homme n’est que l’homme d’un jardin célèbre jusqu’aux Amériques. Il n’est que le créateur (et le financeur) d’un Comité National d’Etudes Sociales et Politiques. Et il n’est que l’âme et le cochon de payant de missions qui rapporteront 72.000 autochromes couleurs, 100 heures de films et des milliers de cliché stéréoscopiques dans le cadre des Archives de la Planète.

Mais c’est petit, Le Petit Larousse, eh ! voyons plus grand. Appel aux amis pour chercher : allez, carrément l’Encyclopédia Universalis en je ne sais plus combien de lourds volumes ? Eh bien, rien, rien de rien, là non plus !... pas d’article Albert Kahn (Y’a un Albert Kahn mais c’est un architecte américain). Et pas de banquier non plus dans la série en 25 volumes L’Universalis-L’essentiel. Et Robert cause-t-il d’Albert ? Oui, ça en cause dans la version 2014 : "Albert Kahn, banquier philanthrope...". Mais Albert Kahn était absent dans une version consultée du Robert des années 1980.

Comprenne qui pourra.

Quelques références

Pour les curieux, l’indispensable :
- "Albert Kahn : Le monde en couleurs - Autochromes 1908-1931". David Okuefuna, Editions Du Chêne . 2008 [Ouvrage paru en anglais sous le titre : "The dawn of the color photograph : Albert Kahn’s Archives of the Planet". Princeton editor]
- "The Wonderful World of Albert Kahn ".[le monde merveilleux d’Albert Kahn]. 9 documentaires de 43 minutes de la télé britannique, la BBC. Le réalisateur est David Okuefuna (Le livre "Albert Kahn : Le monde en couleurs" est édité conjointement avec la série documentaire). Attention : somptueuse qualité BBC ! à voir absolument : commencez par l’épisode 1 et vous serez addict. Diffusé en France sur Arte

Pour ceux qu’ont plus de temps, le nécessaire :
- "Albert Kahn : Réalités d’une utopie, 1860-1940". Divers auteurs. Edition Musée Albert Kahn. Un gros livre devenu rare.
- "Les Archives De La Planète : Tome 1, La France. Tome 2, Le Monde". Joël Cuenot. Edition Hachette Réalités.

Et enfin, si vraiment vous en voulez encore :
- Les divers volumes édités au fur et à mesure par le musée Albert Kahn (avec les délicieux autochromes) : l’Auvergne, la Normandie, etc. - ou plus loin : (Japon, Maroc, Tibet, Tonkin, etc.). Nous avons un faible pour "Irlande 1913" et "Carnets d’Irlande" de Marguerite Mespoulet et Madeleine Mignon.
- La revue de photos "Zoom, le magazine de l’image" a publié à diverses reprises des autochromes de la collection Albert Kahn : n° 52 (avril 1978), N° 68 (mars 1980), n° 71 (mai 1980).
- Pour lire, sans autochromes : "Henri Bergson Et Albert Kahn, Correspondances". Présentée par Sophie Coeuré. Desmaret Editions.
- "Jean Brunhes autour du monde : regards d’un géographe". Musée Albert Kahn. Edition Musée Albert Kahn et Vilo.

Et Internet ?
Le plus simple, allez voir le Musée Albert Kahn à Boulogne. Wikipedia se fend d’un long article. Pour le reste : cherchez, et vous trouverez.


Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Qui êtes-vous ?