Bouteilles bleues et trouble des profondeurs
Du 14 mars au 19 avril la galerie Pictura présente une exposition intitulée « Gil Soulat prend de la bouteille ». De simples bouteilles en verre bleu ont inspiré l’artiste. Un objet usuel et une seule couleur pour "troubler les profondeurs". Rencontre avec ce passionné d’Art, ancien directeur d’école et animateur, depuis 15 ans, de l’émission « Et si l’on parlait d’Art ? » sur Radio Résonance.
L’Agitateur : À quand remonte votre intérêt pour l’Art ? Avez-vous gardé des souvenirs précis à ce sujet ?
Gil Soulat : Je viens d’un petit village qui se nomme Chezal-Benoît, situé près de Lignières. Robert Barriot , l’un des plus grands émailleurs du XXème siècle y habitait quand j’étais gamin. Je jouais avec ses enfants et j’ai eu ainsi l’occasion de voir ses œuvres. Je me souviens de cet homme très calme qui était impressionnant avec ses cheveux blancs et son gilet en peau de mouton...un peu mystique. Il avait offert un dessin à ma mère qui était maîtresse d’école et qui avait eu sa fille dans sa classe.
D’autre part, nous avions beaucoup de livres à la maison et j’aimais notamment regarder les petites illustrations des dictionnaires. Souvent l’après-midi, avec mon frère,nous mettions une table dans la cour et pendant que d’autres jouaient au foot, nous nous amusions à reproduire ces illustrations tirées du Larousse. Donc cet intérêt vient de loin, effectivement !
L’Agitateur : Mais ensuite vous avez choisi une autre voix...
Gil Soulat : Oui, j’ai été enseignant. À un moment j’ai eu l’intention de démissionner pour m’inscrire aux Beaux Arts, mais le directeur de l’école normale de l’époque m’en a dissuadé. Je ne le regrette pas, car dans l’enseignement on peut quand même marier la pédagogie et l’art…
L’Agitateur : Vous animez également depuis de nombreuses années une émission sur radio Résonance qui s’intitule « Et si l’on parlait d’art ? »
Gil Soulat : J’ai commencé la radio au tout début des radios libres en 1981. À l’époque, j’animais une émission sur le blues : « T’as le blues ce soir ». Et depuis environ une quinzaine d’années, je réalise cette émission où je parle d’art. J’y invite des artistes de tous bords, de tous horizons. Des grands et des moins connus. : Buren, Cueco,… mais aussi des artistes « locaux » ( je n’aime pas ce terme). À Bourges, contrairement à ce qu’on dit souvent, il y a beaucoup à découvrir en matière artistique. Il n’y a pas besoin d’aller à Paris aux grandes messes de l’Art pour assister à des événements intéressants. Mais les gens ne le savent pas ou ne le croient pas.
L’Agitateur : Venons-en à cette exposition dont la plupart des tableaux ont été réalisés en 2013. Dès le titre « Gil Soulat prend de la bouteille », on note une certaine attirance pour les jeux de mots que l’on retrouve d’ailleurs dans les titres de plusieurs tableaux. Ces titres sont évocateurs : Les bouteilles saoules, les bouteilles folles… Vous enrichissez également certaines œuvres de citations comme celle-ci : « Est-ce parce qu’ils ont pris de la bouteille que certains êtres sont bouchés ? ». Comment l’expliquez-vous ?
Gil Soulat : Dans l’art contemporain, j’aime bien les titres. Par exemple, j’adore Nicolas Hérubel, professeur aux Beaux Arts de Bourges, qui est un grand artiste, prix de Rome, dont l’atelier est basé à Issoudun. Il a souvent des titres extraordinaires. Ce sont des phrases subtiles, parfois surréalistes, qui font que ça rend l’œuvre sympathique. Dans son travail, le titre donne envie de regarder l’œuvre… et inversement !
L’Agitateur :Comment avez-vous choisi ce thème des bouteilles ?
Gil Soulat : Cette idée m’est venue alors que je rangeais une collection de bouteilles en verre bleu dans mon atelier. Auparavant J’avais beaucoup dessiné les cyprès, figures verticales, sentinelles hiératiques et élégantes. En regardant ces bouteilles j’ai retrouvé un peu la même sensation.
L’Agitateur : On constate effectivement que vous êtes sensible aux formes épurées, dépouillées, et que la couleur bleue revient souvent dans votre œuvre mais vous vous êtes également confronté à plusieurs techniques au cours de ce travail.
Gil Soulat : Oui, j’ai réalisé des peintures , des frises, des linogravures, des collages un peu comme ceux d’Eduardo Chillida qui a créé des sculptures avec du papier. J’ai fait des dessins qui sont par exemple des clins d’œil à Olivier Leroi dont certains dessins sont extrêmement simples avec juste une petite touche de poésie. J’ai aussi tenté de pasticher des œuvres reconnues comme les joueurs de cartes de Cézanne ou le Paradis terrestre des frères de Limbourg.
L’Agitateur : Pourquoi avoir voulu jouer avec toutes ces références ?
Gil Soulat : C’est une façon de sourire un peu. Dans l’Art il y a aussi une certaine continuité. Ces références montrent que je ne suis pas éloigné d’une forme de culture artistique. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »
L’Agitateur : Mais vous abordez les choses avec simplicité. Vous souhaitez éviter certains concepts de l’art contemporain parfois jugés complexes …
Gil Soulat : Je ne connais pas d’artiste qui entasse des œuvres dans leur atelier pour ne jamais les montrer. À un moment donné il faut se confronter au public pour savoir si l’on doit continuer ou bien arrêter. Dans cette série, il y a 304 bouteilles pour une cinquantaine de tableaux. La bouteille est un très vieil objet qui revêt depuis toujours cette forme ergonomique, esthétique et qui reste en même temps très moderne. Elle fait partie de ces objets utilitaires qu’on ne regarde même plus mais qui font presque partie des merveilles de la création humaine. C’est un objet social qui fait le lien. Autour d’une bouteille, on peut faire un bon repas… et je ne parle même pas du contenu ! (Rires)
L’Agitateur : Que diriez vous en conclusion ?
Gil Soulat : Lorsque Cueco dessine des chiens ou des pommes de terre, il en parle savamment mais donne toujours une impression de simplicité. Voici une phrase que j’aime bien, tirée du journal d’une pomme de terre : « La manière de peindre ou de dessiner, le dessin, la couleur sont des dispositifs ludiques ou pervers qui, en chatouillant la superficie, finissent par troubler les profondeurs ». J’aime bien l’idée d’aller troubler les profondeurs...
Laurent Quillerié, responsable de la galerie Pictura, s’est associé à l’exposition de Gil Soulat en y présentant un atelier d’essences rares. Exécrant les composés synthétiques utilisés par les grandes marques pour proposer , dans un marché florissant, de nouveaux parfums en grande quantité et à moindre coût, Laurent Quillerié crée lui même, depuis plusieurs années, ses propres fragrances à partir d’essences naturelles collectées lors de voyages et s’appuie notamment sur d’anciens livres de "recettes" pour élaborer des senteurs bio originales.


