100 ans pile-poilu : Octobre 1915, la guerre arrive à Argenton-sur-Creuse
En octobre 1915, voici un peu plus d’un an que la Grande Guerre a commencé, celle que Brassens préférait. Y’avait de quoi : sur le front occidental, en 6 mois, la guerre avait consommé plus d’un million d’hommes - et presque 700.000 hommes du coté allemand. Qu’en écrivaient nos écolières et écoliers ?
En septembre, le généralissime lance la deuxième offensive de Champagne. Avec une consommation surréaliste de vies humaines et de munitions l’offensive sera stoppée début octobre. Ça fait 100 ans, déjà ?! Cent ans pile-poilu. Bin oui, comme quoi, cent ans ce n’est pas toujours cent ans. Alors, ça fait sourire "La guerre de cent ans", pff, bof, que ceux même qui l’avaient commencée étaient mort de vieillesse avant que ce soit fini. En 1915, les poilus n’allaient pas mourir de vieillesse.
Argenton, dans l’Indre était encore Argenton – pour faire plus glamour, ça deviendra Argenton-sur-Creuse en 1958, comme on dirait Pomme-de-Terre, Bourges-sur-Merde, Vierzon-sur-Plus-Rien. On devait y lire les journaux, peut-être ? oui ? Et les élèves de l’école d’Argenton devaient en bouffer et de la guerre, et de la patrie, à satiété – y compris dans les devoirs rédactions à rédiger.
Voici quatre pages d’un cahier d’école d’octobre 1915. Le sujet tient en deux mots : "Les Poilus" (avec P majuscule). Après les reproductions du cahier, le texte sera transcrit (sans les remarques marginales) au cas où vous auriez un écran pourri. Une jeune élève (12 ou 13 ans), le 8 octobre 1915 s’est appliquée mais malgré tout elle n’aura qu’un 6/10. . Le beau pantalon garance du dessin venait juste d’être remplacé, en août 1915, par un uniforme bleu horizon du plus bel effet.
Ça va ? Vous arrivez à lire les remarques du maître ou de la maîtresse qui a pris soin de noter exagération lorsque la jeune fille nous dit que le Poilu « ne se montre pas lâche comme les allemands. » ? Voici la transcription de cette rédaction avec « des idées, de l’ordre mais qqs fautes ou incorrections et du verbiage ».
Vendredi 8 octobre 1915
Sujet : Les Poilus. Illustrer la rédaction.
Les poilus. Voilà le nom que l’on a donné aux soldats français de la guerre 1914-1915. On les appelle ainsi parce que étant dans l’impossibilité de se faire raser ils laissaient pousser leur barbe et leurs cheveux, mais maintenant cela leur est facile.
Le Poilu est un soldat plus ou moins grand et fort. Il en est de toutes les armes et de tous les grades. Le Fantassin est coiffé d’un képi rouge, vêtu d’une capote en drap bleu et d’un pantalon rouge ; les jambes serrées dans des molletières, chaussé de souliers résistants. Sur son dos il porte un lourd sac contenant quelques vêtements et des provisions de route. Son fusil est en bandoulière, son ceinturon renferme les cartouches et au coté gauche pend sa baïonnette enfermé dans son fourreau et qu’il ne sort que rarement pour les combats de ce genre.
Le poilu est brave, d’une bravoure qui va quelquefois jusqu’à la témérité. Il est patient, il le prouve bien dans cette guerre des tranchées où il faut rester de longues heures immobiles. Il garde son sang-froid devant le danger. S’il tombe aux mains des allemands il garde la tête haute et il tombe en criant : « Vive la France ! » D’autre part il se montre indulgent et bon envers les vaincus et au lieu d’achever les blessés il les soigne. Il ne se montre pas lâche comme les Allemands, il aime mieux mourir que de se rendre, il n’a pas peur de tenir tête à des ennemis trois fois plus nombreux. Enfin il traite bien les prisonniers, il ne les fait pas souffrir comme cela a été le sort de bien des nôtres.
Le Poilu accomplit une œuvre grandiose. D’abord il défend sa Patrie, son foyer, sa femme, ses enfants ; ensuite il combat pour la liberté et la justice en débarassant l’Europe d’une puissance qui était devenu une perpétuelle menace. Donc le Poilu doit en être fier. Aussi il se montre digne de l’œuvre qu’il accomplit. Chaque jour on voit sur les journaux de nouveaux exploit accomplis par nos soldats. Le nombre des héros augmente à tel point qu’on ne les compte plus. Cependant dans les tranchées ils ne sont pas bien à l’aise. Ils ne peuvent pas sortir sous peine d’être vus et de recevoir des balles, il en de même pour y rentrer. Par conséquent ils ne sont pas toujours bien ravitaillés et souffrent quelquefois de la faim. Ils ne se plaignent pas et continuent à se battre vaillamment. De même ils ne sont pas à l’abri des obus aussi la vie des tranchées n’est pas toujours gaie.
Conclusion. La vie du soldat est sans cesse menacée, donc en se montrant toujours brave il n’a pas peur de la mort.
Et pas question de laisser retomber le soufflé. Z’avez remarqué ? Le semaine suivante, on s’y remet, le sujet cette fois étant Le généralissime ! Faut dire que, avant 1914, l’école de la République entretenait bien l’idée d’une prochaine guerre à venir (Eh ! Les prussiens avaient pris l’Alsace et la Lorraine). Dans un Mémento Pratique du Certificat D’Etudes Primaires, Livre du Maître (édité en 1889), on trouve, par exemple, une dictée : "Le devoir militaire", bien sûr « pour la guerre possible, nécessaire même un jour ou l’autre. »
Dans ce Mémento, on trouve aussi des sujets de rédactions proposés aux épreuves du certif’. Mon sujet préféré :
« Quelques jours avant la révision, un jeune conscrit s’est mutilé volontairement pour échapper au service militaire. Une punition sévère lui a été infligée. Dans une lettre à un ami, vous racontez le fait et vous exprimez toute l’indignation qu’une pareille faute vous inspire. »
Ça devrait être bien amusant de lire les rédactions rendues à cette épreuve du certif’. Hélas, je ne les connais pas. Mais comme c’est le livre du maître, il y a une proposition de rédaction, un corrigé-modèle. Par son étrange sous-entendu, le début laisse dubitatif ? rêveur ? pantois ? Lisez plutôt :
« Mon cher ami, tu as autrefois connu Guillaume, ce grand benêt que tous ses camarades appelaient "Mademoiselle" ; Il ne jouait jamais avec les grands ; il se tenait toujours à l’écart "craignant de se casser", disait ce mauvais plaisant de Jérôme. Eh bien, il a tiré au sort cette année et il a eu le mauvais numéro. [...] » Le mauvais numéro, ça veut dire qu’il devra effectuer son service. La suite du corrigé-modèle de la rédaction nous apprend qu’elle - pardon : qu’il (le Guillaume) s’est coupé le pouce de la main droite en fendant du bois. Mais le conscrit fut appelé devant le conseil de révision. Comme il était droitier il eut dû tenir la hache de la main droite, donc se couper le pouce de la main gauche. Et on le condamne à 15 mois de prison, et ensuite à 5 ans de service militaire en Afrique. Pauvre demoiselle.
Stooop ! Assez de patrie. Allez, un peu de poésie pour terminer. Au hasard (?...), un poème de Benjamin Péret, tiré de "Je ne mange pas de ce pain-là". Juste le début, pour ne pas vous fatiguer :
Le général nous a dit
le doigt dans le trou du cul
L’ennemi
est par là Allez
C’était pour la patrie
Nous sommes partis
le doigt dans le trou du cul
La patrie nous l’avons rencontrée
le doigt dans le trou du cul
La maquerelle nous a dit
Mourez ou
sauvez-moi
le doigt dans le trou du cul
[...]



