100 ans pile-poilu (2) : Octobre 1915, à Argenton-sur-Creuse, rédaction d’écolière d’école hier
Octobre 1915, à l’école d’Argenton comme dans toutes les autres écoles de France, le grand sujet c’est la guerre qui dure depuis plus d’un an maintenant. Dans le cahier d’une jeune écolière on a lu la rédaction sur Le Poilu. Maintenant, v’la le généralissime.
Depuis 1911, puisque deux généraux vieillissants avaient refusé le titre, c’est le général Joseph Joffre qui est nommé généralissime, c’est à dire chef des chefs, chef d’Etat-Major. Un généralissime qui n’aura pas la réputation d’économiser les vies humaines dans ce premier conflit mondial.
En 1915, l’image du généralissime était pourtant bien proprette. C’est ce que répète la jeune Eugénie dans sa rédaction d’octobre 1915 - une semaine après avoir eu une rédaction sur Le Poilu ! ça ne chôme pas.
Ah la la, Eugénie avait oublié de parler de la moustache du généralissime. Et alors que le Joffre envoyaient allègrement les soldats à la boucherie, lorsque Eugénie écrit naïvement le contraire, l’instit’, en marge, commente d’un B, Bien. Mais lorsque Eugénie s’aventure dans des suppositions d’espions partout, ici, là, l’instit’ tempère d’un « Qu’en savez-vous ? » avec une écriture tout juste déchiffrable.
Bon, Joffre, c’est la victoire de la Marne, c’est à dire, en fait, on n’a pas battu les allemands, on les a stoppés, c’est déjà ça. L’instit rajoute « [victoire.] de la Marne qui le conduit vers la victoire finale. ». Ah oui, ça, c’est pas gagné. Mais restons optimiste : la rédaction se termine sur l’espoir d’une victoire ! Hélas, faudra encore attendre 3 ans...
Et comme pour la rédaction sur Le Poilu, c’est encore un 6/10, pfff, avec commentaire laconique : « Assez bien. Petit devoir ». Pas cher payé.
Now, pour les pauvres ayant un écran médiocre, voici la transcription.
Samedi 16 octobre 1915
Sujet : Le généralissime.
Développement
Le généralissime est le commandant en chef des troupes d’un Etat. En France le généralissime est le général Joffre.
Le généralissime est un homme d’un certain âge et de taille moyenne. Il est vêtu d’un pantalon et d’une tunique bleu foncé, coiffé d’un képi agrémenté de trois rangs de feuilles de chênes, enfin chaussé de bottes. Il ne porte pas de fusil mais un revolver d’ordonnance.
Le généralissime [est] courageux, il a de l’intelligence et de l’énergie ; il agit avec méthode, il n’expose pas inutilement ses soldats. Lorsqu’ils ne sont pas en nombre suffisant, il aime mieux les faire reculer quitte à avancer plus tard, au lieu de les sacrifier. Il se montre bon envers eux et lorsqu’il [les] passe en revue il a toujours de bonnes paroles pour ceux qui sont tristes, il leur remonte le moral, les encourage. Par conséquent le généralissime est aimé de tous.
Pourtant l’œuvre qu’il remplit est une tâche pénible. Il doit toujours avoir l’esprit présent, suppléer à tout, travailler sans relâche, pour bien diriger les armées, surveiller tout le monde autour afin de ne pas s’entourer de traîtres, qui épiant tous ses mouvements, tous ses ordres renseignent bien les Allemands. C’est ce qui est déjà arrivé : il donnait un ordre, deux ou trois heures plus tard les ennemis en étaient informés. Cependant c’est le généralissime qui a mené la France à la victoire.
Aussi nous lui devons une éternelle reconnaissance car c’est lui qui nous donnera je l’espère la victoire finale et qui fera triompher le droit de la force c’est à dire la France et ses alliés.
Conclusion : Tous les Français travaillant ainsi avec ardeur au triomphe de notre chère Patrie je pense que nous arriverons bientôt à un résultat définitif.
Et après ça, la rédaction suivante, pour faire plus gai, sera sur "Le cimetière de votre pays". Déjà que la guerre c’était pas drôle, même pas le temps de sourire. Mais la jeune élève prenait le temps de gribouiller son buvard, qui a donc 100 ans tout juste...
Post-Scriptum :
Ah, tiens, j’y pense, vu la médiocre qualité de l’encadrement militaire, le généralissime envoya à Limoges une centaine de généraux qui lui ont paru incompétents. Ils y seront assignés à résidence. Et ? Et alors ? Eh bien, c’est de là que va naître le verbe limoger. Non ?! Si ! Merci qui ? merci L’Agitateur...
Post-Post-Scriptum :
Ah, tiens, j’y pense (bis), ou plutôt un ami y pense et me souffle : le généralissime ne sera pas issime juqu’à la fin de la guerre. Joffre sera mis de coté fin 1916 - En 1918, c’est Foch qui reprendra le nom de généralissime en étant le grand chef suprême du front de l’Ouest. Mais ce nouveau généralissime est presque berruyer, car Foch a séjourné à Bourges en 1912 et 1913. Lire l’article de Roland N... sur l’Encyclopédie de B.... Merci qui encore une fois ? bis... Mais Joffre, Foch, Nivelle, n’importe qui : tous ont la réputation de faire peu de cas des vies de nos poilus, des bouchers en uniforme. Et... devinez qui qu’a fait une poésie sur Foch ? Pardi, Benjamin Péret, oui encore :
Vie de l’assassin Foch
Un jour d’une mare de purin une bulle monta
et creva
A l’odeur le père reconnut
Ce sera un fameux assassin
Morveux crasseux le cloporte grandit
et commença à parler de Revanche
[...]
La suite à lire dans le recueil Je ne mange pas de ce pain-là.
On sent bien que l’élève Eugénie et le poète Benjamin Péret n’ont pas la même perception d’un généralissime.


