Jack London, yours for the revolution

mardi 29 novembre 2016 à 11:07, par Cyrano

Voici 100 ans, 100 ans pile-poil, le 22 novembre 1916, le merveilleux Jack London mourait à 40 ans. Jack London ? mais oui, c’est Croc-Blanc et aussi L’Appel de la forêt (publié aussi sous le titre Appel sauvage). Mais ce n’est pas que ça, ho non…

Jack London, yours for the revolutionNon, Jack London n’est pas que l’auteur de livres ayant pour cadre le Grand-Nord canadien - qu’on rangerait à coté des bouquins de James Olivier Curwood ou ceux de J.-W. Lippincott. Ce vagabond magnifique a écrit plusieurs dizaines de livres, la plupart inspirés par une vie plus que chaotique : balayeur, chasseur de phoques, voleur d’huîtres, policier maritime, blanchisseur, ouvrier du charbon, chercheur d’or, vagabond, marin, écrivain, alcoolique, et... militant socialiste.

Justement, le Jack était socialiste. En ce temps-là, vers 1900, le mot socialiste, ça voulait dire révolutionnaire, une politique pour le peuple. Évidemment, ça fait bizarre, alors qu’aujourd’hui, socialiste est devenu un gros mot. Si mon petit-fils me dit qu’il veut faire comme Rocco, je n’dis rien, bah ! mais si il me dit qu’il veut être socialiste, paf ! une beigne et j’lui dis que la bête du Gévaudan va venir le dévorer.

Donc, Jack London était socialiste, et très tôt. Et il resta toute sa courte vie un socialiste - il démissionnera à la fin de sa vie du Socialist Party Of America : ce parti était devenu un cloporte réformiste, tout juste bon à promettre quelques réformes pour soulager la misère du peuple. Jack London terminait ses lettres par la formule "Yours for the Revolution" [Bien à vous, pour la révolution] : une ferveur farouche pour la révolution sociale. Et pourtant, ses écrits politiques sont plus ou moins ignorés, comme le souligne Wikipedia : « cet aspect-là de son œuvre est généralement négligé ».

J’en viens au texte dont on on trouvera ci-dessous de larges extraits. Intitulé La Question du Maximum, ce texte est rédigé en 1898. Le magazine Mc Lure’s qui l’avait d’abord accepté (et payé) ne le publia pas. Le texte ne fut finalement publié qu’en 1905, dans un recueil de textes socialistes de Jack London, The War of The Classes. Un texte étonnant, prophétique, un texte avec un sens aigu de l’évolution du système capitaliste. À faire lire à celles et à ceux qui nous rabattent les oreilles de la mondialisation, comme si ça avait existé uniquement à partir du moment où quelques bobos s’y intéressent.

«  Les autels seront désacralisés, mais ils seront les autels des marchés. Des prophètes surgiront, mais ce seront les prophètes des prix et des produits. Des batailles seront engagées, non pour l’honneur et la gloire, mais pour des trônes et des sceptres, pour des dollars et des cents, pour des marchés et des échanges.[...]
Les capitaines de guerre seront sous le commandement des capitaines d’industrie. En un mot, ce sera une lutte pour se rendre maître du commerce mondial, et pour obtenir la suprématie industrielle.
Il est plus significatif, ce combat dans lequel nous sommes plongés, pour la raison qu’il est le premier à se livrer à l’échelle mondiale. Aucun mouvement général déclenché par l’homme n’a jamais été aussi étendu, n’a porté aussi loin.[...]
Le monde d’Homère, limité aux côtes de la Méditerranée et de la Mer Noire, était beaucoup plus vaste que notre monde d’aujourd’hui que nous soupesons, mesurons, et calculons avec autant de facilité et d’exactitude que s’il s’agissait d’un ballon d’enfant. La vapeur a rendu toute ses parties accessibles, les a rapprochées considérablement. Le télégraphe annihile l’espace et le temps. Toutes les parties du monde savent ce que n’importe quelle autre partie pense, envisage, ou fait.
Une découverte réalisée dans un laboratoire allemand est présentée à San Francisco moins de vingt-quatre heures plus tard. Un livre écrit en Afrique du Sud est publié simultanément dans tous les pays de langue anglaise et le lendemain se trouve entre les mains des traducteurs. La mort d’un missionnaire obscur en Chine ou d’un contrebandier dans les mers du Sud est servie, dans le monde entier, sur le plateau du petit déjeuner. Le production de froment de l’Argentine, d’or du Klondike est connue partout où les hommes se rencontrent et font des affaires. Le rétrécissement, ou la centralisation, est devenu tel que le plus humble employé de n’importe quelle capitale peut tâter le pouls du monde. La planète est devenue, en vérité, très petite : et, pour cette raison, aucun mouvement d’importance vitale ne peut rester cantonné à la région ou au pays où il a pris naissance.
C’est ainsi qu’aujourd’hui l’élan économique et commercial s’exerce à l’échelle du monde entier. C’est une affaire d’importance pour tous les pays. Personne ne peut s’en désintéresser. Sinon, ce serait périr. Cela est devenu une bataille, dont le fruit appartient aux forts et à personne d’autre que les plus forts parmi les forts. [...]
Le mouvement est devenu général. Aujourd’hui une marée toujours croissante de capitaux passe d’un pays à l’autre. La lutte pour les marchés étrangers n’a jamais été aussi acharnée qu’actuellement. Ils représentent le seul grand exutoire pour les excédents accumulés. Les capitaux avides de fructifier cherchent dans le monde entier où ils pourraient se fixer.[...]
Des puissances surgiront et s’effondreront, des coalitions géantes se formeront et se dissoudront dans le rapide tourbillon des événements. Des nations vassales, des territoires soumis passeront de main en main comme autant de marchandises. Et avec l’inévitable déplacement des centres économiques, on est en droit de supposer que les populations vont se déplacer ça et là, comme elles ont fait autrefois.[...]
De colossales entreprises seront projetées et réalisées, des concentrations de capitaux et des fédérations de travailleurs s’effectueront sur une échelle cyclopéenne. Concentration et organisation s’accompliront de façon dont on n’aurait jamais rêvé jusque là.[...]
La succession des siècles a été marquée non seulement par l’ascension de l’homme, mais par celle de l’homme du peuple. Depuis l’esclave, ou le serf attaché à la glèbe jusqu’aux postes supérieurs de la société moderne, il s’est élevé, échelon par échelon, dans l’effritement du droit divin des rois et la chute fracassante des sceptres. Qu’il n’ait fait tout cela que pour devenir l’esclave perpétuel de l’oligarchie industrielle, c’est une chose contre laquelle tout son passé proteste. L’homme du peuple mérite un meilleur avenir, ou alors il n’est pas à la hauteur de son passé.
 »
Jack London, La question du maximum
recueil “Yours for the Révolution”, Collection 10/18, 1977, page 94.

L’extraordinaire acuité politique de Jack London n’échappera pas à Léon Trotsky lorsque celui-ci découvrira Le Talon de Fer, un fascinant roman du Jack. Le révolutionnaire en exil écrira à la fille de Jack London, en 1937 :
« Dans son tableau de l’avenir il [Jack London] ne laisse absolument rien subsister de la démocratie et du progrès pacifique. Au-dessus de la masse des déshérités s’élèvent les castes de l’aristocratie ouvrière, de l’armée prétorienne, de l’appareil policier omniprésent et, couronnant l’édifice, de l’oligarchie financière. […] Un fait est indiscutable : dès 1907 Jack London a prévu et décrit le régime fasciste comme le résultat inéluctable de la défaite de la révolution prolétarienne. »
Bon, bref, vous avez des livres à lire pour ce centenaire...
Pour lire, on peut fouiller chez les bouquinistes ou sur le net et trouver les volumes de la mythique collection 10/18 avec la couverture orange - fruit du boulot étourdissant de Francis Lacassin (ce sont les deux couv’ qu’ont peut voir ci-dessus). Bien sûr ce travail de défricheur souffrait de quelques imperfections. Cette collection fut possible grâce au travail acharné d’un traducteur, Louis Postif, qui a fait mieux connaitre Jack London en France Louis Postif, un traducteur cher à mon cœur puisque son nom seul suffit à me transporter dans les romans de mon enfance, ceux de Curwood ou de London avec la mention "Traduction de Louis Postif".

Les éditions Phébus ont entamé un travail de retraduction : Pourquoi retraduire tout Jack London ?. Ces éditions ont republié de nombreux volumes de ce vilain garçon qu’était Jack London. On peut presque tout trouver sur les Œuvres de Jack London. On peut même trouver des documents étonnants avec un Jack London photographe. Noël approche, profitez-en pour découvrir un merveilleux individu – et respirer un peu d’air pur.


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commentaires
Jack London, une aventure américaine - et ses 1000 vies - Cyrano - 5 décembre 2016 à 10:00

Sur Arte, samedi soir 3 octobre, on a vu un excellent documentaire sur Jack London. Toutes les facettes du merveilleux personnage sont explorées.

Des photos, des documents vidéo étonnants et quelques rares séquences de reconstitution avec un acteur.
Mais... on peut voir durant une de ces reconstitutions, une main signant le fameux "Yours for the revo...", si !