Dominique Quélen : artisan des mots

dimanche 4 juin 2017 à 22:17, par Mercure Galant

C’est dans l’intimité de l’atelier des Mille Univers que le poète Dominique Quélen, auteur invité en résidence à Bourges, a lu des textes en prose ou en vers justifiés, extraits des livres qu’il fait paraître depuis plusieurs années déjà. À l’issue de cette lecture et des échanges avec un auditoire conquis et curieux, l’Agitateur est allé tendre son micro pour en savoir plus sur la présence à Bourges de celui qui se présente assez justement comme un artisan des mots.

Dominique Quélen : artisan des mots
L’Agitateur : Pouvez-vous expliquer comment vous êtes arrivé en résidence aux Mille Univers à Bourges ?
Dominique Quélen : Beaucoup d’Oulipiens sont passés par Bourges et je crois me souvenir que c’est Frédéric Forte qui m’a conseillé de postuler pour une résidence ici aux Mille Univers. J’ai donc pris contact avec Frédéric Terrier puis nous nous sommes rencontrés au marché de la poésie en 2016. Nous avons un peu discuté de ce que je faisais et de ce à quoi ressemblait la résidence et nous sommes tombés d’accord sur le fait que cela semblait nous convenir à l’un et à l’autre. J’étais parti sur l’idée que la résidence durerait trois mois mais au moment de remplir le dossier auprès de Ciclic nous avons proposé six mois, ce qui a été accepté. Cette validation a donc dépassé mes espérances ! (rires)
L’Agitateur : Quel est le projet de cette résidence ?
Dominique Quélen : En fait, tout est parti d’un projet à Noirlac. J’ai participé à une première réunion à Noirlac en présence de Fabienne Taranne, Frédéric Terrier et Loïc Guénin , que je ne connaissais pas et avec l’idée de travailler ensemble. Je trouvais ce projet un peu hallucinant. Nous devions travailler séparément : Loïc avec un groupe à Tours et moi avec un groupe à Bourges. Cela me semblait infaisable … mais puisque ça paraissait infaisable, allons-y ! J’ignorais alors quels publics seraient touchés. Ce qui a été mis en place ici à Bourges ce sont des ateliers d’écriture à la maison d’arrêt, à la maison de retraite et dans trois écoles primaires.
L’Agitateur : Connaissiez-vous Bourges et la région avant cette résidence ?
Dominique Quélen : Pas du tout. Ce qui m’intéressait c’était plutôt le fait que l’association des Mille Univers était proche des Oulipiens. J’ai donc découvert Bourges.
L’Agitateur : Cette ville vous a t’elle inspiré ?
Dominique Quélen : J’écris de manière totalement déconnectée de mon environnement. Je ne saurais pas être un poète du terroir, par exemple. Si je peux partir d’un détail, je suis incapable de m’inspirer d’un paysage pour écrire. Ce n’est pas que je ne veuille pas ! Je suis admiratif de ceux qui savent le faire, moi je ne sais pas.

L’Agitateur : Le lieu dans lequel vous êtes n’a donc aucune influence sur votre travail d’écriture ?
Dominique Quélen : Non, même si je peux apprécier le fait d’être dans un endroit. Je vais dire quelque chose qui va paraître très sérieux. Kafka - dans une lettre adressée à Félice Bauer - explique à un moment donné : « Pour écrire j’ai besoin d’être seul. Pas seul comme un ermite, cela ne serait pas assez, mais seul comme un mort ». Alors évidemment c’est Kafka et je ne me compare pas à lui ! Ce que je veux dire c’est que moi, quand j’écris, je ne dois pas simplement être concentré mais je dois m’abstraire de tout le reste. J’ai besoin que les mots que j’utilise deviennent la réalité. À cet instant, l’autre réalité - celle dans laquelle nous sommes - n’a plus sa place. Cela n’empêche pas que je puisse écrire des textes qui évoquent une certaine réalité. Par exemple, ce texte sur le gosse qui apprend l’heure que je viens de vous lire. Mais la manière dont le texte se développe est avant tout linguistique. C’est un peu comme ces histoires de synesthésie. À un moment donné, le mot devient un objet réel et j’ai l’impression que je peux le toucher. C’est à lui que j’ai à faire et non au paysage par la fenêtre ou à n’importe quoi d’autre.
L’Agitateur : Y a-t-il eu de belles rencontres au cours de cette résidence ? Avez-vous pu apprécier la créativité des gens que vous avez eu l’occasion de côtoyer à l’occasion des ateliers d’écriture ?
Dominique Quélen : Oui, on peut parler par exemple des résidents de l’EHPAD de Bellevue. On a fait une séance à partir d’un cadeau qui les a marqués en bien ou en mal, d’un vêtement qui a compté pour eux en partant d’une phrase de Lydia Flem qui dit que « les vêtements nous habillent mais c’est nous qui les habitons » [1]. Certains ont écrit des textes vraiment magnifiques et après il y a eu des échanges qui m’ont vraiment épaté. Chez les élèves des écoles aussi qui ont produit des textes souvent frais.

L’Agitateur : C’est sans doute l’intérêt de ce genre de résidence qui vous permet de vous confronter à d’autres expériences.
Dominique Quélen : Des expériences et des découvertes, car pour le coup ce ne sont que des publics auxquels je n’avais encore jamais été confronté. J’avais déjà mené des ateliers avec des collégiens, des lycéens, des étudiants et aussi des membres d’association etc…mais jamais auprès des plus jeunes ou des plus âgés, ni non plus auprès de détenus ! J’appréhendais beaucoup cela, je l’avoue. J’avais l’impression que je ne saurais pas faire, c’était angoissant. Mais ça s’est fait ! Ce furent de belles découvertes. En maison d’arrêt les participants étaient très peu nombreux à chaque rencontre. J’étais étonné pour la plupart de leur facilité à écrire, même ceux qui disaient qu’ils n’avaient pas écrit depuis longtemps…On y va ! Beaucoup se sont investis dans ce qu’ils écrivaient. Il ne s’agissait pas pour eux d’écrire des bêtises ou de faire un jeu de mots. Tout le réel arrive tout de suite ! L’un d’eux abordait exclusivement le thème de l’amour dans ses textes qu’il adressait à son amie qui l’attendait dehors. Un autre - tzigane - centrait ses écrits sur la famille. Tous ne savaient écrire que sur les choses importantes pour eux, avec des résultats divers bien sûr, mais ce n’est pas la question.
L’Agitateur : Quand s’achève cette résidence ? Et ensuite, y aura-t-il l’envie de mener d’autres projets avec Mille Univers à Bourges ?

Dominique Quélen : La résidence s’effectue en deux temps. Après quatre premiers mois passés ici, je pars le 22 juin pour la coupure estivale et je reviendrai en octobre et novembre. Pendant ma résidence il y a eu Charles Pennequin qui a fait des sauts de puce à Bourges. C’est un artiste associé, qui vient ponctuellement, sur une période de temps assez longue…Alors oui, pourquoi pas sous cette forme ?…si cela m’était proposé !
L’Agitateur : Que retenir en conclusion ?
Dominique Quélen : Ce que je vais dire est un pont aux ânes, ce n’est pas très intéressant mais je n’ai fait que des découvertes constamment. J’ai découvert la région, les gens etc. Là encore, c’est une banalité, mais quand on écrit on est quand même un peu tout seul (à part quand on écrit à deux). Cette résidence est donc une véritable bouffée d’air surtout quand ce que l’on écrit à tendance parfois à devenir un peu obsessionnel. Du coup, on se dit qu’il y a le monde autour aussi...et c’est une bonne chose !

Pour en savoir plus :
La page wikipédia sur l’auteur
Dominique Quélen
Le projet de Noirlac sur le site de Ciclic

Des vidéos de cette lecture en ligne, sur la page facebook des Mille Univers
https://www.facebook.com/les.mille.univers?hc_ref=SEARCH

[1« Nos habits nous habillent mais c’est nous qui les habitons » dans "Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans" de Lydia Flem, Seuil 2016


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