Mai 68, 50 ans ! 15 mars 1968, la France s’ennuie-t-elle ?

jeudi 15 mars 2018 à 23:30, par Cyrano

Le 15 mars 1968, le quotidien Le Monde publiait une chronique devenue célèbre – une icône qui déconne ?

Mai 68, 50 ans ! 15 mars 1968, la France s'ennuie-t-elle ?Pierre Viansson-Ponté, journaliste du service politique du journal Le Monde, signe le vendredi 15 mars 1968 un texte qui prit figure de symbole : Quand la France s’ennuie… Deux mois auparavant, en janvier, c’était la fureur des ouvriers de la Saviem à Caen contre les CRS ; deux mois plus tard, en mai, on découvrait sous les pavés un vrai Paris-plage. Ce qui fait que y’a de nombreux ricanements sur cet article. Dans son livre "Mai 68 Histoire sans fin", Gérard Filoche ironise sur ce texte : « Cette phrase n’avait rien de prémonitoire, elle signifiait surtout que son auteur et son entourage ne percevait rien de ce qui se tramait en profondeur. » Mais il s’est contenté de se souvenir du titre, et écrit rapidement que l’article parut… courant février : bref, il n’a pas lu. [1]

L’article du journal commençait très fort : « Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. » Il se nichait en première page avec toute une colonne à suivre en pages intérieures. Puisque ce numéro est entré dans la geste de mai 68, ça vaut le coup qu’on lise. Je suis trop bon, pour ne pas fatiguer, je ne cite qu’un extrait :

« Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. […]

La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité, les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme.

Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n’en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pire tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles. Heureusement, la télévision est là pour détourner l’attention vers les vrais problèmes : l’état du compte en banque de Killy, l’encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d’avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France. […]

Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes …sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d’eux. Aussi le calme règne-t-il. […] »

Ainsi donc, déjà, les jeunes peinaient à trouver du travail ? Déjà la politique officielle apparaissaitt comme un théâtre de guignols ? Y’avait pas la télé réalité, ni Jean-Pierre Pernault, mais y’avait déjà une télé qui démobilisait ? Déjà le monde des petits paysans souffraient des bouleversements de la campagne ? Déjà, on ne s’occupaient pas très biens des p’tits vieux ?
Finalement, y’aurait rien de nouveau sous le soleil, comme disait le roi Salomon ?
Cet article vaut mieux que la caricature amusée qu’on veut en faire et porte en lui une certaine réflexion – à méditer par les personnes qui croient que le monde n’existe qu’à partir du moment où elles s’y intéressent.

Mais qui qu’avait déjà dit ça ? La France s’ennuie… Humm, question super banco, là ? C’est tout bêtement ce cher Alphonse de Lamartine. Et récidiviste de la formule. Pierre Viansson-Ponté reprenait une formule qui, selon Lamartine, avait fait le tour du monde. Le mot de Lamartine avait déjà été prononcé par lui-même en 1839 (à la chambre des députés) et il récidiva en juillet 1848, durant un banquet organisé en son honneur :

« J’ai dit, il y a quelques années, à la tribune, un mot qui a fait le tour du monde, et qui m’a été mille fois rapporté depuis par tous les échos de la presse. J’ai dit un jour : "La France s’ennuie !" Je dis aujourd’hui : "La France s’attriste !" Qui de nous ne sent en lui-même la vérité de ce mot ? Qui de nous ne porte sa part de la tristesse générale ? Un malaise sourd couve dans le fond des esprits les plus sereins, on s’entretient à voix basse depuis quelque temps, chaque citoyen aborde l’autre avec inquiétude, tout le monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c’est de ces nuages que sortent les éclairs pour les hommes d’État, et quelquefois aussi les tempêtes. » [2]

Mai 68, 50 ans ! Enfin la tempête ?

[1Mais il n’a pas lu non plus le programme du Parti Socialiste, sinon il l’aurait quitté avant d’être viré ?

[2Et pendant qu’on y est, une allusion perfide d’Alphonse aux nouveaux députés macronistes-jupitériens (ou autres ?) : « On dirait que le génie des hommes politiques ne consiste qu’en une chose : à se poser là, sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite, et à y rester immobiles, inertes, implacables, oui, implacables à toute amélioration. Et si c’était là, en effet, tout le génie d’un homme d’Etat chargé de diriger un gouvernement, mais il n’y aurait pas besoin d’un homme d’Etat ; une borne suffirait. » Discours à la Chambre des députés, 15 février 1842.


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