Fakir et le goupillon
Le n° 91 de décembre 2019-février 2020 vient de paraître. Le titre de son principal dossier annoncé en une « Changeons d’imaginaire ! Plus de 10000 marques par jour : la pub nous traque jusque dans nos chiottes ! » est explicite. Également présenté en haut à droite de cette première page un autre article titré succinctement « Mon curé chez les gilets jaunes » n’en révèle pas plus de son contenu. C’est donc celui-là qui attire mon attention en premier lieu.
Rien de bien surprenant à ce qu’il y ait des curés avec des gilets jaunes mais la façon de traiter cette présence catholique dans ce mouvement par le journal Fakir pique ma curiosité. D’autant que j’y suis abonnée et que je suis athée. Ce qui jusque-là n’est pas en contradiction.
En hâte, je cherche donc l’article qui m’intrigue. Sans lire tout de suite son contenu, je cherche à voir d’abord combien de pages il couvre pour savoir si j’ai le temps de le lire. Ah quand même, il occupe les pages centrales de 12 à 19. C’est pas rien dans un journal. C’est une place de choix. Mais au lieu que ce soit du texte, il s’agit en fait de photos d’un curé dans plusieurs situations avec des bulles pour rapporter ses paroles. Comme un roman-photo quoi. Diable, de plus en plus interpellée et par la forme et par le fond je me décide à plonger dans la lecture de ces 7 pages. Ça ira assez vite, c’est facile à lire les romans-photos. Et à comprendre. Va pas me faire mal à la tête.
Raté. Si. Ça m’a fait mal à la tête. Pour plusieurs raisons. Avant de commencer je me suis d’abord demandée si l’auteur en est François Ruffin, rédacteur en chef du journal, député de la Somme, « Picardie debout », groupe FI, qui dans ces deux rôles, en résumant, concentre son travail sur la représentation des anonymes des classes populaire et moyenne. Et qui, en conséquence, a été un des premiers à soutenir l’an dernier les gilets jaunes qui fêtent ce mois-ci leur un an. Non. Le roman-photo n’est signé par aucun journaliste de Fakir. Il est uniquement introduit par l’équipe du journal par : « T’aurais pas des histoires que tu n’as pas mises dans ton livre ? On veut en lire plus... ». Pour fêter une année en jaune, Vincent Jarousseau, auteur du roman-photo les Racines de la colère nous offre un rab de planches : « Tiens, oui, j’ai l’histoire du père Joseph, qui est prêtre dans le Denaisis, près de Valenciennes. C‘est un fils d’immigrés sardes, qui était à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, et bossait à l’usine de zinc des Asturies... ». Me voilà donc plus ou moins située pour rentrer dans le vif du sujet ; quoique plutôt désorientée entre le titre du livre mentionné, son auteur que je ne connais pas du tout et les mots utilisés pour camper le curé, personnage clef du reportage à suivre : Denaisis, sarde, Jeunesse Ouvrière Chrétienne, Asturies. Géographiquement je vois très vaguement et les noms m’évoquent un régionalisme poussé. Quant à l’obédience religieuse de la jeunesse du prêtre, je ne sais absolument pas de quoi il s’agit.
Et enfin, j’aborde la lecture du récit des 25 photos où on voit ce père Joseph dans plusieurs contextes. D’abord lors de l’acte IV des GJ le 8 décembre 2018 à Denain (commune de l’ancien bassin minier du département du Nord) ; une bulle lui fait dire, alors qu’il est vêtu du gilet, « J’aime aller à la rencontre des gens et les écouter. C‘est pour ça que je suis en première ligne dans le mouvement des gilets jaunes. Pour me faire l’écho de la colère. ». Journalistiquement parlant, ce n’est pas vraiment là une révélation un an après. Je m’ennuie. Je n’en suis qu’à la 3ème planche. Dans une série qui suit, le message principal porté par un phylactère en particulier : « c‘est un signe de non-violence que l’on adresse. On ne veut pas mettre de l’huile sur le feu. Les gilets jaunes veulent juste être écoutés pour que ceux qui nous gouvernement entendent la clameur des gens, entendent le ras-le-bol, parce qu’il y a des injustices sociales ». Idem, on avait compris. Un peu plus loin, dans une autre case, alors entre deux missions paroissiales, en jean et veste dans la rue, il dit « comme curé je me dois d’accueillir tout le monde. Le respect de la personne passe avant tout. Je sais bien que parmi les paroissiens il y a une séduction très forte à l’égard du RN ». Je baille sérieusement. Je ne vais pas tarder à piquer un roupillon si ça continue comme ça.
Et tout à coup, ding, dingue, dong ! La cloche sonne. Je sursaute. Je me demande si c’est que je suis en plein sommeil paradoxal ou que je suis bel et bien éveillée en train de lire Fakir. Sous mes yeux, là, en photo sur le papier fakirien, une soutane, une vraie, en train de me déblatérer confesse à domicile avec tous les objets liturgiques qui vont avec : « Je confesse à Dieu tout puissant, tralali, tralala, patati, patata, bourre et bourre et ratatam, amstramgram... jusqu’au bouquet final du corps du christ » du milieu à la fin de la page 17. Il m’en reste 2 à lire. Pour ça je dois tourner la page. J’hésite. Je me demande jusqu’où veut aller Fakir et pourquoi. Quel intérêt rédactionnel à montrer un curé en séance religieuse dans la salle à manger d’une dame de classe populaire ? Je tourne. À nouveau habillé en civil le prêtre est montré dans un presbytère avec d’autres personnes. Nous est expliqué qu’il fait partie d’un collectif citoyen « Couleurs République » créé à la veille des présidentielles contre l’extrême-droite dans leur région et devenu acteur social. Sans plus de détails. Dans les deux dernières planches de la page 19, nous voilà à l’église, lui à nouveau en soutane, auprès de 3 enfants et une femme de dos, en train de leur expliquer : « comme eux, osons nous mettre en route. Empruntons les chemins de la fraternité pour que unis nous chassions le doute. Un appel à construire une terre de justice où les laissés pour compte sont réhabilités ». Qui est ce « eux » ? le lecteur ne le saura pas. Le reportage photo se termine sur l’homme de dos en aube blanche dans l’église de Denain.
Et qu’est-ce que je dois faire de ces prières et homélies ? Aller au catéchisme pour mieux les appréhender à l’avenir ? Je me serais bien passée du rab GJ cul-béni de Fakir.