Les communistes veulent décomplexer la gauche (2ème partie)
Dans cette seconde partie, Yannick Bedin et Annie Frison ne font pas dans la langue de bois pour évoquer le déroulement des élections législatives, parlant "d’union d’urgence" de la gauche "sans dynamique et sans fonds". Pour les communistes, leur participation à un éventuel gouvernement passe obligatoirement par un contrat de gouvernement. Pour autant, ils rejettent avec force l’idée de laisser la droite gagner afin que la gauche se recompose, se montrant très critiques à l’égard du gouvernement Raffarin.
1ère partie : Le Parti Communiste fait son bilan
2ème partie : Les communistes veulent décomplexer la gauche
3ème partie : Annie Frison : "Nous n’avons pas assez réfléchi sur la montée de l’extrême droite"
4ème partie : Yannick Bedin : "J’espère que nous allons sauver notre député communiste dans le Cher"
Par rapport aux législatives, on a l’impression d’une union forcée, voir factice, y compris dans le Cher. Quel est votre sentiment ?
Yannick Bedin : Il s’agit avant tout d’une union d’urgence. Il faut le prendre comme cela. Ce sont les événements du 21 avril qui ont conduits à cette situation. Dire que cela me satisfait : non. Ce sont des unions sans contenu et sans dynamique. Il ne faut pas se voiler la face : là où il y a un candidat communiste, c’est la parti communiste qui travaille, là où il y a un candidat Vert, ce sont les Verts qui travaillent, même si le parti communiste s’investit un petit peu. Le contenu et les propositions n’ont pas fait l’objet de discussion en commun. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une union de façade mais d’une unité d’urgence pour essayer de faire en sorte que l’on ne se retrouve pas au deuxième tour avec un duel droite-extrème droite. Nous avons tous cela en tête. L’électorat de gauche est toujours traumatisé par ce qui s’est passé aux présidentielles. Nous ne voulons pas de la double peine : voter deux fois à droite en deux mois. Mais il est vrai que cela ne solutionne aucune des questions posées par l’électorat de gauche et je ne crois pas que l’on retrouvera l’électorat populaire avec ce type de démarche.
Le quotidien Libération parle de "gauche déboussolée" expliquant que beaucoup de personnes à gauche préféreraient finalement une victoire de la droite en attendant un renouveau de la gauche. Qu’en pensez-vous ?
Annie Frison : Il me semble que c’est "facile" de dire cela. La droite au pouvoir, on sait aussi ce que c’est et ce que ça va faire. Les 5% en moins, c’est pour ceux qui payent des impôts, les autres n’ont rien. Bon, les médecin avec la consultation à 20 euros...
Yannick Bedin : ... Si, sur le principe, c’est bien...
Annie Frison : ... On augmente le prix des consultations mais pas le smic. Bref, ce sont des mesures d’un gouvernement de droite. Il ne faut tout de même pas oublier que le ministre des finances est ancien patron de la sidérurgie et qu’il est responsable de 70.000 licenciements. Il faut voir aussi Sarkosy avec la sécurité ! Qu’est-ce que ça va faire ? On va mettre bientôt un flic dans chaque lycée.
Yannick Bedin : Ils veulent la guerre civile, certains l’ont dit : il faudra que ça brûle.
Annie Frison : J’écoutais une émission de France Inter ce matin : on va renvoyer insidieusement des gens malades du sida, de ceci, de cela... La droite enlève toute capacité humanitaire et humaniste de la France.
Yannick Bedin : Nous n’avons aucune illusion sur ce gouvernement. C’est un gouvernement de revanche sociale et ça va faire très mal. Ça va faire très mal sur le service public que l’on va appeler "ouverture du capital" pour se cacher un peu les yeux. Ça va faire très mal avec les menaces qui pèsent sur les retraites avec fonds de pensions et aménagement de l’âge de la retraite... Ceux qui à gauche feraient le calcul d’éviter une cohabitation en se disant qu’ainsi la gauche pourra se requinquer pendant cinq ans, cela revient à faire la politique du pire. C’est un mauvais calcul. Cela étant dit, c’est vrai que la gauche n’a pas eu le temps de faire l’autocritique de ces cinq années et qu’elle est nécessaire. On voit aujourd’hui le P.S. qui parle de l’augmentation du smic de 5%, veut garantir la retraite à soixante ans, parle des services publics et de leur promotion... Nous prenons acte de ces déclarations. Ce n’était pas l’objectif du gouvernement Jospin. S’il avait été réélu, la libéralisation se serait poursuivie. Mais si le Parti Socialiste revient à des positions plus à gauche comme nous le souhaitons, il y aura possibilité de poursuivre l’union avec eux. Cela dit, il ne faut pas, sous prétexte que l’on est un temps dans l’opposition, faire miroiter des promesses qu’on laisserait tomber après. En 1997, des promesses avaient été faites et qui ont été très vite abandonnées au nom du réalisme. C’est cela que les électeurs de gauche ont sanctionné en s’abstenant ou en se dispersant au profit des "petits" candidats. Il faut être à l’écoute de ça et ne pas recommencer les mêmes erreurs pour désespérer le peuple de gauche. Il faut augmenter les salaires, augmenter les retraites, garantir le système de solidarité qui existe dans notre pays et qui est menacé par la droite.
Annie Frison : Pour cela, il faut se donner les moyens financiers. C’est cela qui nous sépare du PS, c’est qu’il faut que l’on agisse pour ça. La Ligue Communiste Révolutionnaire en a un peu parlé. C’était aussi notre message pendant les présidentielles. Ce n’est pas une critique : il faut accepter le Parti Socialiste tel qu’il est, mais il veut essayer simplement de faire quelques réformes pour aménager le système libéral en France et en Europe.
Yannick Bedin : Et il se plante. En Europe, tous les gouvernements de sociale-démocratie tombent les uns après les autres.
Annie Frison : Oui, mais nous n’avons rien dit. En tout cas, pas suffisamment. Il faut vraiment que l’on affirme nos oppositions au système libéraliste.
En cas de victoire de la gauche aux législative, est-ce que le Parti Communiste participerait au gouvernement ?
Annie Frison : C’est trop tôt pour le dire. On verra
Yannick Bedin : Si on participe, il faut un contrat de gouvernement. Comme tout contrat, il faudra respecter ses termes. Nous avons un certains nombre de choses à mettre dans la balance...
Annie Frison : ... Il existait, ce contrat, il y a cinq ans, mais on s’est pas assez battu pour qu’il soit respecté.
Yannick Bedin : Nous ne participerons pas coûte que coûte. Il faut en finir avec la logique de Robert Hue et Lionel Jospin qui ne voulaient pas que le PC et le P.S. s’opposent au grand jour. Il faut arrêter ça, c’est la fuite en avant. Je suis pour une participation des communistes au gouvernement avec l’exigence qu’un certain nombre de propositions communistes soient acceptées. J’en prend une toute bête qui a été recalée par le gouvernement de Lionel Jospin et qu’aujourd’hui défend le Parti Socialiste : la mise à la retraite avant 60 ans pour ceux qui ont cotisé 40 ans, et le retour aux 37.5 annuités. Voilà une mesure sur laquelle on peut s’entendre. C’est pareil sur le gros coup de pouce en faveur de l’augmentation des bas salaires, des mesures pour l’emploi... Des choses qui pourrissent le débat puisque l’on en parle depuis des années. C’est ce qui explique aussi que Le Pen en est là aujourd’hui. Si en 1997 on avait donné le droit de vote aux étrangers, cela se faisait au début de la législature et on n’en parlait plus. Si cinq ans après on avait répondu au exigences populaires de mieux vivre dans les quartiers, d’augmentation de salaire de meilleures conditions de logement, l’immigration n’était alors plus un enjeu. On perd du temps sur - passez moi l’expression - des conneries où l’on verse ensuite des larmes de crocodiles sur l’incivilité des jeunes alors que ce sont des questions qui peuvent être réglées par des mesures fortes comme celles-là.
Annie Frison : Prenez l’exemple des sans papier ! Ils ne sont pas nombreux ! A quoi cela sert de faire traîner les choses ?
Yannick Bedin : En 1981, François Mitterrand a supprimé la peine de mort alors que la majorité des français était contre. On peut être audacieux sur de grandes mesures comme celle là. On ne veut plus de cette gauche qui se perd en atermoiements. Il faut décomplexer la gauche. Soit nous parvenons à décomplexer la gauche, soit on se retrouvera à la gauche du P.S. avec les gens de la Ligue Communiste Révolutionnaire avec qui nous partageons les mêmes luttes. Pour Lutte Ouvrière, c’est autre chose. C’est un mouvement qui est quand même très fermé.
Annie Frison : On travaillera avec des gens qui veulent une autre mondialisation.
Yannick Bedin : Il y a un terreau favorable.
Annie Frison : je le voit avec le Collectif 18 contre la guerre où on arrive à travailler ensemble et à prendre des décisions avec des gens aux sensibilités très différentes. En politique, on pourrait très bien le faire. Mais il faut aller au bout des choses. Une autre mesure qui aurait pu être correcte, c’est les 35 heures. Actuellement, tout le monde en parle comme si c’était l’horreur. Il ne faut pas exagérer.
Yannick Bedin : Le problème, c’est que sur les 35 heures, le gouvernement n’a pas tranché. Il est parvenu à ce que les 35 heures soit contesté à la fois du côté patronal et du côté des salariés. A un moment donné, la responsabilité d’un gouvernement, c’est de trancher. A l’hôpital, les 35 heures, cela aurait pu être très bien parce que les infirmières travaillent très dur, mais il aurait fallu créer des emplois en conséquence de cette baisse du temps de travail. Or, aujourd’hui, le personnel hospitalier est désespéré de ce gouvernement de gauche parce que pour lui, cela rime avec une précarisation et des conditions de travail insupportables.
Annie Frison : Il faut donner des moyens aux lois qui sont votées. C’est le même problème pour ce qui est de la parité en politique : il faut un statut de l’élu.
Yannick Bedin : Pour la fonction publique, c’est plus facile de se mettre en disponibilité que pour les employés et les ouvriers.
Annie Frison : Oui, mais il ne faut pas qu’il y ait une sur-représentation des fonctionnaires. Il faut que tout le monde puisse participer à la vie politique. Pour les femmes c’est vraiment nécessaire.
Yannick Bedin : Il y a des réformes constitutionnelles a mettre en place. Mais il faut être également plus strict sur la limitation du cumul des mandats et sur leur durée.
Annie Frison : Pourquoi ne pas faire "qu’élu" soit une fonction pendant cinq ans. Il n’y aurait pas ce problème d’être réélu par la suite.
C’était un peu la position du maire de Bourges, Serge Lepeltier, qui avait avoué être inscrit à l’ANPE pour toucher les ASSEDIC, estimant que ses indemnités de maire étaient insuffisantes...
Yannick Bedin : Un jour, au Conseil Municipal, quand je réclamais la gratuité des transports en communs pour les chômeurs et précaires, le maire a justifié son refus en me disant qu’il connaissait des chômeurs qui vivent très bien avec leurs indemnités de chômage et que cela serait injuste de leur offrir la gratuité ! A la fin du Conseil Municipal, un journaliste m’a dit que j’aurais dû lui rappeler qu’il avait fait partie de cette catégorie de personnes. Sur le coup, cela ne m’est pas venu à l’idée : je n’ai pas mauvais esprit (rire).
1ère partie : Le Parti Communiste fait son bilan
2ème partie : Les communistes veulent décomplexer la gauche
3ème partie : Annie Frison : "Nous n’avons pas assez réfléchi sur la montée de l’extrême droite"
4ème partie : Yannick Bedin : "J’espère que nous allons sauver notre député communiste dans le Cher"