EDITORIAL AVRIL 2000

Des gens et des choses.

samedi 1er avril 2000 à 00:00, par Charles-Henry Sadien

Il faut bien se faire une raison : c’est le printemps. « Les parfums errants de la sève en travail, les irradiations capiteuses qui flottent dans l’ombre (...) l’immense sexe épars, proposant à voix basse la volupté, provocation vertigineuse qui fait bégayer l’âme ». Pas de doute possible : si l’on se réfère aux symptômes décrits par mon copain Victor Hugo (nous étions dans la même classe), nous sommes en plein dedans. Et croyez-moi, ce n’est pas beau à voir.

Il m’est souvent reproché de ne percevoir que le mauvais côté des choses. Pourtant, je fais des efforts : je n’ignore pas que le printemps amène aussi son lot d’intempéries, de maladies allergiques, de ravages dans les campagnes, d’innocents frappés par la foudre et de tueurs en série qui reprennent du service. Mais comment passer outre l’insoutenable force génératrice du printemps ?

C’est le moment où chacun se persuade de repartir à zéro pour refaire les mêmes erreurs, comme s’il s’agissait de se donner une seconde chance après les bonnes résolutions non tenues du nouvel an. Et tout ce petit monde se retrouve dans les magasins pour se choisir une nouvelle robe ou s’acheter une nouvelle caisse à outils en écoutant les tubes de l’été dont TF1, France 2 et M6 ont soigneusement élaboré les plans de marketing durant l’hiver.

Chez moi, le printemps ne génère que misère et désolation. Ma préoccupation principale consiste au quotidien, à me défaire de l’emprise du temps. « Il y a un temps pour tout », me dit-on. Alors je cherche avec plein d’espoir mon temps pour rien, pensant naïvement que ce « temps pour tout » ne saurait se dissocier d’un « temps pour tous ».

Des gens et des choses.

Dans cette marée de sève et de sang (j’ai effectué mon SM avec François Mauriac), je me signe sans le savoir à chaque fois que je traverse la route bien dans le passage piéton et je détourne la tête dès que je crois apercevoir quelque chose. Finalement, je finis par me rendre compte qu’il ne s’agit que d’une marque au sol, que rien de ce qui entre dans mon champs de vision ne relève d’une quelconque réalité. Cela donne plus de force pour continuer. Certains se construisent un monde illusoire pour tenir le coup. Ils veulent être heureux, ont le sentiment d’exister parce qu’ils occupent une fonction dans la société, ils rêvent d’avoir une belle maison, des enfants, une grosse voiture. Des gens et des choses sur qui compter. En ce qui me concerne, il y a bien longtemps que je me suis séparé de ces gens et de ces choses, mais dans le même dessein - tenir le coup. Je ne suis pas plus malin que les autres. Je vais simplement au bout des choses, c’est à dire nulle part, comme tout le monde. La certitude que rien n’existe me donne à moi aussi l’illusion de la sérénité.

Que je me retrouve dans une chambre aux murs tapissés de rouge à administrer des coups de fouets et à jouer de différents ustensiles ou que j’étale avec application le beurre sur mes biscottes, c’est toujours la même non-chose qui se produit et se reproduit en permanence. Et nul ne peut y échapper. C’est ce qui me rassure, et me rend heureux à mon tour. Que l’on soit patron, que l’on fasse de la machine à coudre, que l’on collectionne des pots de confiture ou que l’on pourrisse dans une prison en attendant le verdict d’un jury populaire composé de belles robes et de caisses à outils.