EDITORIAL JUIN 2001

Ce n’est qu’un avertissement.

vendredi 1er juin 2001 à 00:00, par Charles-Henry Sadien

Que cela soit clair : il n’est pas ici question de cautionner les mouvements de violences qui se sont déroulés récemment dans le quartier des Gibjoncs à Bourges. Mais au regard de ce qui a été écrit dans la presse quotidienne régionale, au regard de la manière d’aborder le problème par la mairie de Bourges et la Préfecture, il est évident qu’une fois de plus, certains n’ont vraiment rien compris, ou refusent de comprendre.

Au niveau de la presse d’abord. Ceux qui vivent sur place ont pu constater qu’il y avait eu une forme d’exagération de ce qui s’était produit. Les journalistes ne se sont rendus sur les lieux qu’une fois les échauffourées terminés, et en ont été réduits à ressortir les vieux clichés sur les « casseurs » ou les « sauvageons ». Il se sont largement basés sur les témoignages de quelques bavard(e)s sans chercher à dissocier ce qui semblait relever de la réalité objective des faits et ce qui n’était que le fruit de leurs fantasmes et de leur phobie de la violence. Que s’est-il passé ? Il y a eu beaucoup de poubelles renversées, quelques vitrines cassées, une cabine téléphonique détruite, une voiture retournée et brûlée et...c’est tout. Rien à voir avec les scènes apocalyptiques qui ont été décrites dans la presse par des journalistes, qui, répétons-le, n’étaient pas présents au moment des événements.

Au niveau de la préfecture et de la mairie, ensuite. Si l’on peut dire que l’attitude du Préfet qui a consisté à « laisser faire », pour ne pas envenimer les choses et risquer une bavure policière s’est révélée judicieuse, en revanche, le traitement a posteriori des mouvements de violence a été déplorable. Pour la préfecture, il ne fallait pas que les mouvements d’humeurs demeurent impunis. Du coup, c’est une justice à l’emporte pièce qui s’est abattue sur des jeunes qui sont victimes au quotidien du délit de sale gueule, et qui vivent déjà avec un fort sentiment d’injustice qui motive certainement leurs comportement parfois inciviques.

Ces événements se déroulent à une période où le maire a décidé de baisser fortement les subventions allouées aux associations et aux clubs sportifs de quartier tandis que le Préfet s’est lancé dans une campagne impitoyable contre le bruit en faisant fermer tous les bars de nuit de la ville. Dans ces conditions, quel est l’avenir pour la jeunesse de Bourges ? Doit-elle être assignée à résidence à partir de 20h30 pour regarder à la télévision Loft Story, Le Bigdil ou Qui Veut Gagner des Millions ? La question mérite d’autant plus d’être posée que l’un des objectifs du maire de Bourges était, durant la campagne électorale, de « garder les jeunes à Bourges, et d’éviter leur fuite vers Orléans, Tours ou Paris ».

On parle souvent de zone de non-droit lorsqu’il est question de caractériser les quartiers Nord de Bourges. Mais il conviendrait d’employer avec plus de justesse, le terme de « zone d’auto-gestion », tant la Chancellerie et les Gibjoncs, sont des quartiers délaissés, tant ses habitants sont livrés à eux-même, vivent dans des bâtiments mal entretenus et payent un loyer de plus en plus élevé en raison de la mauvaise gestion financière des sociétés de HLM. Et si on insiste pour parler de zone de non droit, alors il faut le comprendre ainsi : une zone où les habitants n’ont droit à rien.

Pourquoi cette différence de traitement avec le centre-ville ? parce que les touristes n’y mettent pas les pieds ? Les travaux de rafistolage de vieux bâtiments délabrés pour créer la « Plate-forme sociale » de la Chancellerie montrent de façon flagrante que tout est pensé au rabais lorsqu’il s’agit de faire des choses pour les quartiers de Bourges Nord. Accepterait-on en effet « l’architecture » ingrate de cette plate-forme en plein centre-ville ? Accepterait-on qu’un centre commercial y soit laissé à l’abandon pendant de nombreuses années ? Que les pelouses ne soient pas entretenues régulièrement, que l’éclairage public soit digne du Moyen âge, que les installations sportives se dégradent à vue d’oeil, que les trottoirs et les routes ressemblent à des terrains de cross ?

Mais au-delà de l’aspect local, comment occulter l’état de désespérance généralisé des jeunes de ces quartiers ? Ils ne votent pas, ne s’intéressent pas à la politique, et n’ont même plus envie de donner leur avis. Parlez-leur de reprise économique et ils vous rigoleront au nez. Ils vivent depuis leur naissance dans un système si fermé qu’ils ne sont plus atteints par aucune perspective d’espoir. Cela commence à l’école où on leur dit qu’ils ne sont bons à rien. Ça se termine en taule où ils apprennent à passer définitivement du mauvais côté de la barrière. A force d’avoir été catalogués, caricaturés et rejetés, ils s’excluent eux-même de tout et ne s’expriment désormais plus qu’en cassant des vitrines, en insultant les flics, et en dérobant des bouteilles de whisky.

Parler de « casseurs » ou de « sauvageons » est une manière de refuser de voir la réalité en face. Quoi qu’on en dise, il n’existe pas de violence gratuite dans les quartiers. Cette violence a une vraie raison d’être. Puisque ces jeunes ne s’expriment pas ou ne sont pas entendus, l’intensité des mouvements de violence donne une graduation assez fidèle de l’état de leur malaise.

On n’a jamais mis un malade en prison parce qu’il criait à quel point il souffrait. Voilà pourquoi on ne peut condamner ces violences. Tout juste peut-on suggérer de ne pas brûler stupidement la bagnole payée d’occasion par un ouvrier mais plutôt de s’attaquer à la safrane du maire, du préfet ou de personnes bourrées de fric.

En ne répondant que par le déploiement de forces de l’ordre et la condamnation en comparution immédiate de quelques jeunes, la mairie, la préfecture et la justice n’ont apportés aucune solution mais seulement la preuve qu’ils étaient complètement à côté de la plaque. Faudra-t-il des mouvements de violences plus radicaux, avec des morts et des blessés pour qu’ils comprennent ?