La presse indépendante sous contrôle judiciaire
Pas de subventions, pas de publicité, mais des bénévoles assoiffés de liberté de parole, ayant l’outrecuidance de ne pas se contenter des discours officiels en fouinant dans les arrières boutiques de la République. Lorsque ces publications deviennent trop dérangeantes, ne peuvent être politiquement récupérées ni contrôlées d’aucune manière, une seule solution s’impose : leur suppression pure et simple, en toute légalité. Petit tour de France d’une presse promise au bûché.
" La liberté de communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ". Belle phrase. Mais quel poids lui accorder alors que la presse est désormais sous l’emprise de quelques grands groupes financiers, et se retrouve contrainte - écononisme oblige - de se faire le relais de l’information officielle, de se contenter de l’information recueillie au détriment d’une information recherchée ?
La relation de cause à effet est évidente : face à ces cinq mille nom de la presse institutionnelle répertoriée dans le Médiasid édité chaque année par le service d’information du gouvernement, se développe un nouveau type de presse, dans la tradition révolutionnaire de 1789, oeuvre de quelques citoyens qui constatent que "la vraie vie des vrais gens", n’est pas celle que l’on peut lire dans les "vrais journaux, ceux qui sont en vente en kiosque et diffusés à des dizaines de milliers d’exemplaires", ceux qui écrivent l’Histoire au quotidien.
Même insignifiants, ils dérangent...
Tous ces journaux de résistance au consensualisme et à l’uniformisation de l’information, présentent comme point commun d’être des anti-produits marchands : non subventionnés, imperméables à la publicité, sans campagnes d’auto promotion, ils ne doivent leur survie qu’à l’énergie et la motivation de leurs bénévoles ainsi qu’à la solidarité de leurs lecteurs pour lesquels cette presse représente un bon bol d’air frais.
Mais cette absence d’asservissement économique qui permet à cette presse indépendante au tirage limité, une grande liberté de ton et un travail d’investigation parfois remarquable, se révèle vite être un sérieux handicap face à des hommes politiques, notables et chefs d’entreprise, qui, faute de parvenir à la contrôler, profitent d’une certaine fragilité économique pour la faire disparaitre.
Perquisitions, violences policières, mises en examens, violation du secret de la vie privée, menaces, agressions : tel est le lot quotidien des acteurs d’une presse libre mais forcément éphémère. La technique est vieille comme l’invention de la reprographie, et les ficelles sont grosses comme celles d’une potence.
Après un harcèlement judiciaire en règle, la mise mort finale consiste à faire prononcer de lourdes peines d’amendes qui ne peuvent être assumées par de si petites structures, afin que leurs représentants, découragés, finissent par mettre les clés sous la porte. La censure politique se cache désormais derrière une censure économique marquée du sceaux d’une justice complaisante, historiquement plus prompte à limiter la liberté de la presse et la liberté d’expression qu’à la défendre.
Les exemples sont aujourd’hui de plus en plus nombreux : qu’ils aient une centaine de lecteurs ou quelques milliers, c’est devant les tribunaux que ces médias libres jouent leur existence. Avec des fortunes diverses.
" Un marteau-pilon contre une mouche "
Ainsi, à Toulouse (Haute-Garonne), Le Satiricon a bien failli disparaître dès la sortie de son premier numéro en mai 1995. Soucieux de noyer le poisson dans l’eau, le député-maire de Toulouse Dominique Baudis, avait en effet déposé une plainte en diffamation. Au lieu de l’effet escompté (la disparition d’un journal très dérangeant en période électorale), Le Satiricon y a finalement gagné en popularité puisqu’aujourd’hui, il est tiré à 6000 exemplaires en bichromie.
A Nantes (Loire-Atlantique), les notables du coin pensaient que La Lettre à Lulu, n’était faite que pour amuser la galerie, et que très vite, l’aventure se terminerait d’elle-même en queue de poisson. Ainsi, pendant quatre ans, cet "irrégulomadaire satirique" tiré à 3000 exemplaires a pu publier ses dossiers et articles très documentés sans être trop inquiété. Mais depuis 1999, La Lettre à Lulu à dû faire face coup sur coup, à deux plaintes. La rançon du succès sans doute pour ce journal qui commence à se faire littéralement piller par la presse institutionnelle locale.
Dans le numéro d’été 99, La Lettre à Lulu, publie un article intitulé "L’expert couvre les toitures qui fuient", dans lequel est mis en cause l’impartialité d’un expert judiciaire. L’information, reprise par France 3 Région, s’ébruite, et l’intéressé dépose une plainte en diffamation. Résultat ? Les personnes ayant apportées leurs témoignages subissent une perquisition et la maréchaussée s’empare des éléments du dossier les opposant à l’expert, ainsi que de documents personnels comme des recettes de cuisine ! Auditionnées pendant trois heures, les victimes, transformées soudainement en personnes menaçant la tranquillité publique, se voient "amicalement" conseillées de ne parler de la perquisition à personne. L’auteur de l’article incriminé ainsi que le directeur de publication sont à leurs tours longuement auditionnés avant d’être mis en examen pour diffamation envers un particulier. "C’est ce qui s’appelle utiliser un marteau-pilon pour écraser une mouche", ironisent les responsables du journal.
Le fait du prince
Même fronde judiciaire du côté de Bourges (Cher), avec L’Agitateur, journal d’information locale en ligne au ton résolument irrévérencieux. En juillet 1999, le sénateur-maire de Bourges Serge Lepeltier, s’estimant diffamé dépose une plainte contre deux billets satiriques d’une ligne chacun publiés sur le web durant le mois d’avril. Il s’en suit plus de trois mois d’enquête, menée dans le plus grand secret et aboutissant à deux perquisitions durant le mois de novembre. Tout le matériel informatique est saisi, rendant impossible la mise en ligne du journal. "Même à l’OM, ils n’ont pris que les disques durs !" ; "Il s’agit d’une censure de fait, puisqu’aucune décision de justice interdisant la mise en ligne du journal n’a été prononcée en référé", s’entendra dire plus tard le juge d’instruction.
Cette perquisition s’accompagne même de deux gardes à vue de plus de huit heures chacune. Le dossier pénal - épais comme les annuaires de la région Paris-île-de-France - montre que les investigations ont été poussées particulièrement loin pour une telle affaire. La encore, une simple convocation aurait été suffisante, mais aussi plus rapide.
Le web est d’ailleurs actuellement - et contrairement aux idées reçues - le média qui est le plus soumis à la censure, souvent de façon autoritaire, par les hébergeurs eux-mêmes. Dernièrement encore, le site humoristique "Je me marre" réalisé par un simple particulier mais qui compte plus de 30.000 internautes à sa mailing list a été fermé de façon autoritaire par son hébergeur basé aux Etats Unis jugeant que certains dessins étaient "pornographiques" bien que beaucoup plus "softs" que ceux de Charlie Hebdo... Réaction de l’intéressé : "Comment en vouloir à des personnes qui autorisent les sites nazis au nom du premier amendement qui garanti la liberté d’expression, mais pas celle de l’humour ? A ces puritains qui ne jurent que par la bible et qui n’appliquent qu’une seule loi : celle du Dollar".
Violences policières
De pareilles mésaventures seraient-elles possibles pour des médias institutionnels ? Probablement pas, si l’on en croit la Section Recherche de la gendarmerie de Bourges qui avoue que "ces puissants groupes de presse disposent de bons avocats et d’un certains nombre de relations qui leurs permettent de s’en sortir assez facilement indemnes en évitant les procès". On se demande bien alors pourquoi le contenu de ces publications est finalement si convenu...
Mais les pressions ne s’arrêtent pas là. Sur le terrain, les journalistes de ces publications doivent parfois jouer des coudes pour faire leur travail.
Alors qu’il interviewait Pierre Carles le 2 octobre dernier devant le Grand Rex, à l’occasion de la cérémonie des 7 d’Or, le journaliste Richard Sovied, président de Télé Bocal (télévision pirate à Paris), caméra à l’épaule se faisait énergiquement admonester par la maréchaussée qui avait reçu pour consigne d’empêcher tout fait susceptible d’entraver le bon déroulement de la soirée mondaine d’auto satisfaction de l’audiovisuel. C’est pourtant lui qui comparaissait le 3 février dernier devant le Tribunal Correctionnel de Paris pour l’agression de deux policiers.
Journalistes : ne faites pas votre travail, dans le cas contraire, cela s’appelle "résistance à la force publique".
Une main de fer dans un gant de velours : dans les pays au régime politique autoritaire, les journalistes sont enchaînés dans des cachots, alors dans nos pays libres et démocratiques - plus subtiles - on les enrobe dans du beau papier cadeau. Ces deux situations aboutissent pourtant au même résultat : c’est la liberté de la presse qui est bafouée.
Du journaliste forcé de se faire accréditer auprès l’armée américaine durant la guerre du Golfe, à celui qui n’a d’autre base de travail que les communiqués de presse de l’ONU pendant le conflit au Kosovo, en passant par le simple localier qui dîne à la table du maire et bénéficie de passes droits un peu partout dans la ville, c’est la mise à mal de l’intégrité journalistique qui permet de préserver la tranquillité publique, ce qui a sans doute plus de valeur et d’importance que la recherche de la vérité. Et s’éloigner des sentiers battus en refusant d’être un simple porte-plume relève davantage du sadomasochisme et d’une attitude nihiliste ou suicidaire que de l’acte de bravoure : cela revient tôt ou tard à s’exposer à de sérieuses représailles.
La résistance s’organise
Pour rester indépendant tout en ayant plus de poids, résister et survivre aux assauts de la justice érigée en censeur, la tendance est au regroupement, tout en gardant chacun leur spécificité, des titres partageant les mêmes valeurs.
Particulièrement en vogue, la Coordination Permanente des Médias Libres joue ce rôle fédérateur, tant pour ce qui concerne la presse écrite, que pour les radios libres non commerciales, les sites internet indépendants, que dans le combat pour la reconnaissance et l’autorisation des télévisions locales et nationales associatives encore contrainte aujourd’hui de travailler dans l’illégalité.
Les réactions mêlent pour l’instant indifférence et mépris : "la CPML, n’est pas un organisme suffisamment représentatif", explique Hervé Bourges du haut de son trône de Président du CSA. Pour leur part, les hommes politiques et les pouvoirs publics feignent la surdité et voient d’un très mauvais oeil ces médias indépendants de toutes forces politiques et financières, qu’il ressentent comme une menace. Les médias "dépendants", accusés de ne plus jouer leur rôle de "contre pouvoir" et qui sont inconsciemment à l’origine de l’émergence des médias libres, occultent volontairement le débat et passent sous silence l’existence de cette "presse alternative". Comble de l’ironie, la journée nationale pour la liberté de la presse est même l’occasion pour les médias institutionnels de dénoncer la censure dans les pays lointains où "la liberté de la presse est honteusement bafouée". Mais on sait que l’auto critique n’a jamais été une grande spécialité dans ce milieu où il vaut mieux - instinct de survie oblige - ne pas trop cracher dans la soupe.
Si tout cela ressemble fort à un combat déséquilibré (pouvoir, pseudo contre-pouvoir finance, justice et police, face à quelques modestes démarches citoyennes), les médias libres ont au moins un atout : leur capacité de renouvellement. Lorsqu’un titre est rayé de la carte, trois ou quatre titres peuvent voir le jour simultanément. Les censeurs ont du pain sur la planche...