Le Hublot n’a toujours pas jeté l’encre
Le gouvernement met souvent en avant sa politique de rénovation urbaine initiée par Jean-Louis Borloo, Ministre de l’Emploi, de la Cohésion Sociale et du Logement. Cependant, sur le terrain, des abus sont déjà constatés, quant à l’utilisation des fonds alloués par l’Etat. Il ne suffit pas qu’un projet soit construit dans les quartiers dits populaires pour qu’il soit au service de ses habitants. Exemple à Bourges avec la création d’une nouvelle salle de spectacle, Le Hublot.
En 1998, le maire de Bourges Serge Lepeltier (RPR, UMP puis Parti Radical), élu un an plus tôt décidait que le Centre Culturel de la Chancellerie devait être détruit. Selon lui, ce lieu était devenu, à tord ou à raison, un repère pour des trafics en tous genres, qui tournait sans jeunes et sans culture. Malgré des promesses de reconstruction, il a fallu attendre le deuxième mandat de celui qui fut épisodiquement Ministre de l’Ecologie et du Développement Durable dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, pour qu’un projet de reconstruction soit élaboré, à la demande insistante des associations de quartiers. Dans un premier temps, les associations de quartier ont été largement sollicitées par la mairie de Bourges afin de mettre en place des objectifs et le mode de fonctionnement de ce qui allait devenir à la fin du mois d’octobre 2005, « Le Hublot ».
Et puis, coup de théâtre : la mairie de Bourges, à quelques semaines de l’inauguration de cette magnifique salle de spectacle au milieu des habitations délabrées du quartier de la Chancellerie, décidait unilatéralement de changer les règles du jeu. Le Hublot ne serait plus géré par un médiateur culturel chargé de faire le lien entre les associations pour proposer une programmation et des activités culturelles, mais par l’Agence Culturelle de Bourges, une structure para-municipale chargée d’animer les rues du centre-ville durant la saison touristique. Les motifs de ce changement de cap sont à peine voilés : les associations de quartiers ne seraient tout bonnement pas capables de participer à la gestion d’un tel lieu, de proposer une programmation culturelle riche, qui puisse remplir la salle et attirer un large public, au-delà du quartier des Gibjoncs et de la Chancellerie.
La création d’un Collectif pour l’Avenir de l’Espace Culturel de la Chancellerie n’a pu faire infléchir la position des représentants de la mairie de Bourges. Les associations sont toujours à quai, forcées de regarder de loin ce Hublot qui ressemble à une forteresse imprenable, davantage qu’à un bateau qui explore de nouveaux horizons. Faute de véritable budget, la salle est fermée toute la semaine. Les jours de spectacle, elle est gardée fermement par un élégant service d’ordre en costume. Les habitants du quartier passent devant ce Hublot, sans y jeter un œil, comme si ce lieu n’était pas pour eux. Ceux du centre-ville, peut-être effrayés par des stéréotypes sur le quartier, n’osent pas, pour l’instant s’y déplacer. Au final, le premier spectacle proposé n’aura attiré que 15 spectateurs. Le second n’aura guère fait beaucoup mieux avec 22 entrées, (source : Agence Culturelle de Bourges) tandis qu’un spectacle de danse organisé par la Maison de la Culture de Bourges a dû être annulé, probablement à défaut d’une affluence suffisante. Paradoxalement, la vétuste salle des Fêtes de la Chancellerie, où devront se replier les associations de quartiers, située à quelques pas du Hublot, accueillait le 26 novembre, plusieurs centaines de spectateurs pour applaudir Rachid Taha et un jeune rappeur du quartier.
A Bourges, les associations et certains citoyens impliqués dans la vie du quartier, évoquent déjà l’idée d’un « détournement de mission ». Le Hublot a coûté 2.928.979 euros (près de vingt millions de francs). Il était censé s’intégrer dans le cadre de la politique de renouvellement urbain, voulue par le Ministre de l’Emploi, de la Cohésion Sociale et du Logement Jean-Louis Borloo. Il était aussi présenté comme un outil idéal pour permettre aux habitants des quartiers nord d’avoir un accès privilégié à la culture mais aussi de réduire la fracture entre les quartiers et le centre-ville. C’est à ce titre que le Conseil Régional du Centre et le Conseil Général du Cher se sont massivement engagés financièrement, respectivement à hauteur de 37 et 27% du coût total de construction. C’est à ce titre que les fonds européens Feder ont débloqués une subvention de 168.212 euros (5,74%) et que l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine, mise en place par Jean-Louis Borloo) a participé au financement du projet à hauteur de 271.000 euros (9,25%).
Or, la mairie de Bourges, qui n’est finalement que le troisième financeur du projet (585.767 euros soit 20% du coût total), a fondamentalement modifié les objectifs sur lesquels elle avait réussi à convaincre ses partenaires institutionnels de s’engager financièrement, bien plus qu’elle d’ailleurs. Jean-Michel Guérineau (PCF), vice-président de la Région Centre, a été le seul à formuler diplomatiquement des réserves sur le fonctionnement du Hublot lors de son discours inaugural du 29 octobre 2005, sans pour autant que cela s’accompagne de demandes de remboursements des fonds versés par le Conseil Régional ou de sanctions à l’égard de la Mairie de Bourges. A ce jour, le Hublot ne rempli pas sa mission. Tout se passe comme si cette salle n’avait été construite dans les quartiers de Bourges-Nord que parce que cela permettait de lever des crédits détournés du cadre de la Politique de la Ville, mise en place par Jean-Louis Borloo. Cette situation qui n’est probablement pas unique en France, démontre qu’une grande vigilance s’impose quant à l’utilisation des sommes considérables qui peuvent être annoncées par le gouvernement et qui sont sensées « créer du lien social » et « améliorer la vie dans les quartiers ».