Ubuntu, un linux pour tous (1/5)
La dernière version d’Ubuntu vient de sortir. Ubuntu ? Kesako ? Ubuntu est une distribution Linux. Les pingouins, vous savez ! Pour faire fonctionner votre ordinateur, vous avez besoin d’un système d’exploitation, autrement dit d’un logiciel qui fait « tourner » les autres logiciels. Jusqu’au début des années 2000, vous n’aviez le choix, en micro-informatique personnelle, qu’entre deux produits : celui proposé par Microsoft (la série des Windows) et celui proposé par Apple (Mac OS). Et si vous optiez pour un PC (Personal Computer, type de micro ordinateur fabriqué par la société IBM en 1980, d’où le nom de « compatible PC », aujourd’hui plus de 90% du parc micro-informatique ) vous n’aviez le choix qu’entre Microsoft et ... Microsoft ! Heureusement, dès de début des années 90, un système alternatif voyait le jour dans le monde PC qui remettait en cause le monopole de la société de Bill Gates. On l’appelle improprement Linux. Mais il était relativement compliqué et, hélas, réservé à des spécialistes ou à des professionnels. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Depuis peu, des « distributions » voient le jour, destinées au grand public. Nous vous présentons l’une d’elle, sans doute la meilleure et la plus aisée d’emploi, Ubuntu, à l’occasion de la sortie de sa dernière version. Mais auparavant, petit détour pour présenter Linux et les logiciels libres.
Au début des années 90, un jeune surdoué adapte une variante d’Unix (un système d’exploitation qui vient de l’informatique industrielle) pour le PC. Il est finlandais, s’appelle Linus Torvalds et donne à son programme le nom de linux, soit son prénom augmenté du X de Unix. Linus est surdoué, mais c’est aussi un original qui a des idées. Il sait que, quels que soient ses talents, il ne parviendra pas seul à vaincre la citadelle Microsoft. Il dispose d’un atout : la soif d’argent n’est pas le premier moteur de son activité, la motivation essentielle de son existence. Dans le petit monde fermé des développeurs de haut niveau, la première satisfaction vient de la reconnaissance des pairs. Il faut se représenter cette « tribu » comme une sorte d’aristocratie (au sens étymologique du terme, du grec oi aristoi, les meilleurs) du génie logiciel : leurs satisfactions sont d’ordre intellectuel et, à la limite, esthétique [1]. Pour Bill Gates, un bon programme est celui qui lui permet d’empocher beaucoup de dollars. Pour les gens comme Linus, un bon programme est un programme élégant, et donc pérenne, stable et de surcroît efficace. Deux logiques s’affrontent. David parviendra-t-il à terrasser Goliath ? Quinze ans après les premiers balbutiements de Linux, on peut presque affirmer que oui.
C’est que Linus-David a rencontré dans sa quête un allié de taille, qui ferraille contre la logique mercantile de Microsoft depuis les premiers succès de Bill-Goliath. Il s’appelle Richard Stallman. La légende dit qu’à la fin des années 70, travaillant au M.I.T. [2], il décida - parce qu’on lui avait refusé l’accès aux sources du programme qui faisait fonctionner son imprimante - de réécrire lui-même ce programme, et d’inventer aussi une licence spécifique qui protégerait les créations logicielles. Les développeurs (= les programmeurs) pouvaient dès lors en toute quiétude laisser accessibles les sources de leur travail.
Pour comprendre ceci, il faut entrer un peu dans les détails techniques. Un ordinateur est une machine complexe qui exécute des programmes, c’est à dire des instructions codées sous forme de longues séries de O et de 1. Un langage de programmation est une médiation symbolique entre la machine et l’homme, qui permet, à partir d’un « vocabulaire » et d’une « syntaxe » de donner des instructions à la machine sous une forme compréhensible en à qui connaît ce langage. Une fois le programme écrit et testé, on le « compile », c’est à dire qu’on le traduit afin que l’ordinateur l’exécute plus rapidement. Il prend alors la forme d’un « langage machine » incompréhensible, sauf pour la machine (si le terme comprendre a encore un sens dans ce contexte). Lorsque vous utilisez une application (par exemple un traitement de textes) vous utilisez un ou une série de programmes compilés. Il existe quelque part les sources de ces programmes, les instructions compréhensibles par les développeurs qui l’ont mis au point. Les programmes sont dits propriétaires si ces sources sont soigneusement cachées et les programmes protégés par copyright. Les programmes sont dits libres si les sources sont publiques mais protégés de toute confiscation frauduleuse.
Ainsi, Richard Stallman met au point la licence GNU GPL et invente le logiciel libre. Cette licence est complexe, on peut en retenir quatre principes fondamentaux :
– Libre signifie liberté d’exécution.
– Libre signifie liberté d’examen : chacun peut, s’il en a les capacités, examiner la source du programme (software) qui fait fonctionner sa machine (hardware).
– Libre signifie liberté de reproduction. C’est l’aspect que l’on retient le plus souvent, car dès lors, le logiciel libre est également gratuit.
– Enfin libre signifie liberté de modification du programme, pour l’améliorer.
Cette dernière liberté est sans doute, avec le principe de la liberté d’examen (liberté 2), l’innovation la plus intéressante de la licence GNU GPL. En effet, elle permet de substituer un modèle de développement communautaire arborescent ( ou rhizomique pour reprendre à Gilles Deleuze son image du rhizome, plus horizontale que l’image de l’arbre) au modèle pyramidal hiérarchisé du développement des logiciels propriétaires proposé par les grands trusts américains. Car nos aristocrates du software sont aussi des démocrates dans leurs pratiques d’élaboration et de distribution des savoirs et des techniques. De fait, la notion de logiciel libre déborde largement le cadre strict du développement d’une technologie particulière. Elle a des implications sociétales. Dans un monde hiérarchisé et vertical où tout s’achète et tout se vend, elle laisse entrevoir qu’une activité humaine peut s’organiser à l’horizontale et en dehors des lois de l’univers marchand [3]. Et il ne s’agit pas d’une utopie : chaque jour qui passe marque les progrès du logiciel libre sur le logiciel propriétaire, pour des causes tout à fait rationnelles sur lesquels nous reviendrons plus loin. Or ce qui est absolument vrai pour l’informatique professionnelle (la très grande majorité des serveurs web par exemple tournent avec des applications linux, pour leurs qualités techniques, et pas uniquement parce qu’ils sont gratuits) le devient pour l’informatique personnelle, grâce à des projets comme Ubuntu.
Mais poursuivons notre histoire de linux : Linus Torvald avait inventé un OS (acronyme d’Operating System, terme anglais pour désigner les systèmes d’exploitations des ordinateurs) révolutionnaire, concurrent de MS DOS (acronyme de MicroSoft Disc Operating System) et Windows. Il décida de dévoiler les sources de son travail et de placer Linux sous licence GNU GPL. Cela permit à la communauté des développeurs libres de s’emparer du projet et de le faire évoluer. Cela permit aussi aux multiples projets en voie d’élaboration sous licence GNU d’adopter un système d’exploitation, libre également. On s’achemina patiemment vers ce que nous connaissons aujourd’hui, à savoir des systèmes complets, qui comportent à la fois le système d’exploitation de la machine, et des applications spécifiques (par exemple des logiciels de bureautique, de traitement d’images, du son etc.)
On parle donc improprement de Linux. La désignation exacte est « distribution GNU/Linux ». Lorsque vous installez un Linux sur une machine, vous installez un système d’exploitation (équivalent donc à Microsoft Windows) mais aussi toute une série de logiciels, qui vous permettent de travailler immédiatement. Par exemple, je suis en train d’écrire cet article avec Abiword, un logiciel de traitement de textes développé pour Gnome, une interface graphique livrée avec la distribution GNU/Linux Ubuntu « Dapper Drake ». J’expliquerai ces noms barbares plus loin, dans une autre partie de cet article. Tout est gratuit, car je bénéficie du travail d’une communauté de développeurs qui ne tirent pas bénéfice directement de leur participation au projet GNU/Linux.
Or jusqu’à présent, le hic (il en faut bien un !) était la relative complexité de mise en oeuvre de Linux pour les particuliers. Il fallait des dispositions techniques et du goût pour l’informatique pure pour s’attaquer à Linux et changer d’univers. Linux fonctionnait, bien, très bien même, mais il était rebutant et difficile.
Pour preuve, en 1998 (ce n’est pas si vieux, même si huit ans en informatique équivalent à une ère géologique !) Roberto Di Cosmo, informaticien et professeur à l’Ecole Normale Supérieure lance un pavé retentissant dans la mare en signant un bouquin [4] qui dénonce les manoeuvres monopolistiques de Microsoft et la médiocrité de ses produits. Il met en évidence un paradoxe : un mauvais produit a permis à un homme d’affaire génial en son genre et peu scrupuleux de monter l’une des plus grandes fortunes au monde. La colère du savant explose parce qu’en dépit de ce qu’il sait de Microsoft, il est obligé, comme vous, ( comme moi il y a encore quelques mois) de l’utiliser. Certains documents arrivent dans son labo qui ne sont lisibles que sur un PC équipé de Windows ! Or Microsoft n’est pas seulement l’empereur de l’industrie micro-informatique propriétaire, il influence également les constructeurs de machines (les assembleurs, petits comme le boutiquier du coin de la rue ou géants comme Dell) et les distributeurs, par le système des ventes liées. Enfin il tente de contourner les standards industriels (qui sont en droit ouverts et conviennent à tous, et donc aussi à la concurrence) pour imposer les siens (qui sont en fait fermés, pour asseoir son monopole). Très logiquement, Bill Gates s’attaque à la planète internet en plein essor dès 1995 en intégrant à son OS le navigateur Internet Explorer.
Cette fois, la loi antitrust le condamne ... mais ne le démantèle pas ! Il peut continuer son offensive. À l’aube des années 2000, il n’est guère de PC dans le monde qui ne s’allume sans l’aide d’un Windows 95, 98, 98 seconde édition, Millenium, NT, 2000, XP familial, XP pro et j’en passe ... La médiocrité est toujours là, les écrans bleus et « les erreurs fatales » également. Elle se décline en mille et une versions qui n’obéissent qu’à des nécessités de marketing. Pourtant Di Cosmo, à cette époque, déconseillait encore aux particuliers d’installer Linux. Sa préférence allait, en dépit de sa défense des logiciels libres, vers le Mac d’Apple, qui fonctionnait cependant avec des logiciels propriétaires. Mais le Mac était de meilleure qualité et surtout, facile à aborder et à utiliser pour les néophytes.
Alors, Linux et les logiciels libres pour le particulier, un truc compliqué de bidouilleurs libertaires qui jouent les originaux sur leurs étranges machines ? Une exception sympathique mais vouée à l’oubli parce que trop ésotérique ?
Ce n’est heureusement plus vrai aujourd’hui, et Monsieur Di Cosmo, s’il réécrivait son livre, pourrait conseiller à son lecteur d’installer une distribution Linux sur son PC pour adopter un système de qualité gratuit, simple, complet, et libre.
A lire également, dans la série Ubuntu, un linux pour tous :
- Ubuntu dans le monde du logiciel libre
- Ubuntu, une distribution GNU/Linux
- Ubuntu, simplicité et liberté d’utilisation
- Installer Ubuntu
- La génèse et l’avenir d’Ubuntu
Avertissement : Cette série d’articles n’a pas une prétention scientifique, en dépit de l’effort réel de documentation dont elle a été l’occasion. L’ambition est modeste : présenter le logiciel libre à un public non initié, à travers une distribution linux très intéressante, Ubuntu. Je tiens tout de suite à dissiper quelques malentendus qui ne manqueront pas de surgir. 1) Libre ne signifie pas gratuit, et pourtant j’insiste sur le fait que les logiciels libres sont gratuits. Je ne suis pas sans savoir qu’on peut payer pour obtenir des logiciels libres. Certaines distributions linux sont payantes. Il demeure qu’on peut obtenir les mêmes produits sans payer et sans être dans l’illégalité.
2) Je ne parle que de la licence GNU GPL, alors qu’il en existe d’autres (BSD, Creative Commons, etc.) Je donnerai suffisament de liens et d’indications bibliographiques pour que ceux qui le désirent puissent compléter leur documentation. Encore une fois j’essaie d’être clair et simple, et d’aller à l’essentiel. 3)Le monde du logiciel libre n’est pas une île paradisiaque peuplée de petits saints et coupée du monde capitaliste. Pour preuve, le sort du créateur de la société Mandrake. Mais l’informatique libre propose un modèle de coopération entre les personnes et de développement économique qui rompt avec ce à quoi nous sommes habitués. C’est en cela qu’il est intéressant et qu’il mérite d’être considéré. Cependant les hommes restent les hommes, avec leurs luttes de prestige et leur appétit de pouvoir. Tout cela ne déconsidère pas l’ensemble du projet. 4) Je souhaite que ces articles soient l’occasion de débats. On pourra donc dans le forum approfondir et débattre des points qui font problèmes.
[1] Le plaisir esthétique étant celui que l’on ressent pour la beauté d’une chose, en dehors de son utilité, il ne se limite pas à l’amateur d’art, mais concerne aussi par exemple l’amateur de vieilles voitures, le randonneur de haute montagne, le mathématicien, et pourquoi pas l’informaticien. Cette liste naturellement n’est pas limitative. L’attitude esthétique concerne tous les hommes. Anatole France dit que le petit chien de Monsieur Pouget ne regardait jamais le ciel bleu, qui ne lui rappelait rien de comestible.
[2] Massachusetts Institute of Technology
[3] Les anthropologues, Marcel Mauss le premier, ont montré l’importance du don dans les échanges humains. En dernière analyse, même si le don n’est pas gratuit (puisqu’il appelle un contre-don), le don reste un mode fondamental de nos relations en ce qu’il apporte la confirmation que ce qui fonde de nombreux échanges parmi les hommes, c’est moins l’intérêt et les avantages matériels égoïstes, que la reconnaissance.