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Vers la fin du monopole Microsoft ?

Ubuntu, un linux pour tous (5/5)

Partie 5 : la génèse et l’avenir d’Ubuntu
lundi 15 janvier 2007 à 16:18, par bombix

Edgy Eft (le triton énervé) est la cinquième version d’Ubuntu, qui propose une nouvelle version tous les six mois. Sortie en 2004, cette distribution s’est imposée immédiatement par la simplicité de sa prise en main et la qualité de sa finition. Elle n’est pas née du hasard : elle concentre toute l’expérience des précédentes tentatives de présenter un linux homogène et facile d’emploi. Mais elle doit beaucoup aussi à son initiateur, un jeune homme entreprenant à qui tout réussit, et qui pour une fois n’est pas né sur la côte ouest des US. Retour donc sur un personnage hors du commun, Mark Shuttleworth : l’occasion aussi d’essayer de comprendre comment peut fonctionner le monde du logiciel libre.

Il est né en 1973. À moins de trente ans, il était déjà millionnaire, et s’était payé un petit voyage dans l’espace. Informaticien doué, astronaute, homme d’affaire intuitif, beau gosse il est ce genre de personnage insolent à qui tout réussit. Pas par hasard. Notre homme est énergique. Il déclare : « Tous les jours lorsque je fais mon jogging, j’arrête pour reprendre mon souffle et je pense « Merde, si je ralentis, est-ce que ce sera plus facile ? ». Mais en réalité, si j’étais plus lent, je voudrais courir plus loin ou être plus rapide tout en suant et soufflant de toutes façons !
Je pense que nous sommes ici pour nous pousser nous-mêmes à fond dans une voie ou dans une autre et pour explorer des idées ou des activités qui nous intéressent. [...]
Avec Ubuntu, il est encore trop tôt pour dire si c’est un succès. Mon objectif personnel est de faire une distrubution soutenable par une équipe qui se gère elle-même et qui vise à produire le meilleur environnement de bureau libre de la planète sans mon intervention ! »

Ubuntu, un linux pour tous (5/5)
Mark Shuttleworth

Mark est né en Afrique du sud. Il a commencé comme programmeur dans le projet Debian dans les années 1990. Puis il crée une société spécialisée dans la sécurité sur internet, Thawte. Il la revend en 1999 à VeriSign et devient millionnaire. Après ce coup retentissant, il décide de réaliser un rêve, se payer un voyage dans l’espace, ce qu’il réalise pour la modique somme de vingt millions de dollars ! En 2004, il retourne au projet GNU/Linux en fondant Canonical, une société qui développe Ubuntu une distribution linux basée sur Debian. Nouvelle réussite. Il dit avec humour : « Ubuntu [1]
, c’est selon moi, un linux pour êtres humains ». Tout est dit. L’être humain n’étant pas forcément par nature un technicien, et encore moins un informaticien, il faut lui proposer des produits simples et faciles à utiliser. Bill Gates l’avait compris. L’originalité de Mark Shuttleworth c’est qu’il axe son projet sur un produit gratuit. Comment cela peut-il fonctionner ? « La courbe des prix des logiciels tombera à zéro d’ici 2 ou 3 ans - déclare-t-il ; je me concentre donc sur la manière la plus efficace de produire et de distribuer ce produit gratuitement avant que tout le monde ne s’y mette [...] Microsoft est une entreprise, mais elle va devoir s’adapter. »

Il n’est donc pas nécessairement philanthrope Mark Shuttleworth ! Pour l’heure, sa société emploie une soixantaine de personnes. Il y investit dix millions de dollars par an. Comment compte-t-il récupérer son investissement ? L’idée est la suivante : les logiciels libres existent, ils sont de meilleure qualité que les logiciels propriétaires, il s’agit simplement de travailler à les rendre accessibles. De plus, le prix du logiciel propriétaire va chuter, par une loi économique nécessaire. Si on veut s’en sortir dans ce domaine, il faut trouver un autre modèle de développement. Ce n’est donc pas une économie contre une autre, mais une mutation au sein de la même économie. Anti Bill Gates, il lui ressemble quand même par certains côtés. Bill Gates a compris avant tout le monde, avant IBM surtout, que la richesse en informatique ne viendrait plus du hardware, du matériel, mais du software, des logiciels. Big Blue a monté son empire en vendant d’énormes machines très chères à des industriels. Dans un micro-ordinateur, la part du coût en matériel n’a cessé de chuter, à une vitesse vertigineuse, et c’est le logiciel qui est devenu rentable, très rentable. Mais il fallait croire à cette drôle de machine laide et peu efficace. Si l’on veut une preuve du peu de crédit que les industriels accordait au micro-ordinateur, il faut se rappeler que le premier micro importé en France le fut par ... une société de jouets ! Bill Gates a cru en ce gadget. Gros bosseur, avide d’argent, intuitif, chanceux et peu scrupuleux, il a eu raison contre le géant IBM qui a négligé la nouvelle poule aux oeufs d’or et a pris la course en retard, sans même s’assurer des protections indispensables.

Cette phase est désormais révolue. D’où viendra la richesse désormais ? Des services. C’est pour cette raison que les débats qui resurgissent régulièrement concernant le possible passage à un Ubuntu payant n’ont guère de sens. Mark Shuttleworth l’a annoncé dès le début de son projet : Ubuntu est et restera gratuit. « Software should be available free of charge. » Ce qu’il fera payer, ce avec quoi il veut faire vivre son entreprise (et y a t-il une honte à cela ?) ce sont les services afférents. Là-dessus il est très clair, et c’est même ce qui le distingue d’un certain nombre d’acteurs du libre, comme Red Hat ou Novell-Suse. Dans un très intéressant entretien au Monde informatique, à propos du lancement de sa distribution serveur, il déclarait : « Ce qui veut dire qu’ils [les utilisateurs] ne paieront que pour les services et le support, et encore, s’ils le jugent nécessaire. C’est une approche clairement différente de celle de Red Hat, qui dit à ses clients qu’il leur faut payer une licence par machine en plus des frais de maintenance et de support. Nous croyons réellement qu’il est économiquement viable de ne fournir que des services. Bien sûr, pour réussir, il nous faut une très large base installée. Un argument en notre faveur est la croissance et l’adoption rapide de Linux sur les serveurs. On pense pouvoir délivrer une vraie distribution d’entreprise, mais avec un modèle économique très différent, et surtout bien plus efficace pour les utilisateurs et en particulier pour les entreprises qui déploient déjà 10 000 ou 20 000 serveurs linux. Dans ces environnements, si l’on compare ce qu’Ubuntu a à offrir par rapport à Red Hat ou Suse, nous pensons que la comparaison nous sera favorable. »

Il y a là deux choses très intéressantes à noter : la première c’est que ce qui fera travailler les gens, ce qui va produire de la richesse, c’est le service. On a jamais fini d’intervenir sur un système d’information automatisé, même avec des logiciels fiables (et aucun ne l’est à 100 pour 100) Plus une société sera proche de la source des savoirs théoriques et techniques, plus sa compétence en matière de services sera reconnue. Il n’y a plus ensuite qu’à organiser la manière de distribuer ces services et d’en tirer profit. Il y a évidemment un peu d’hypocrisie à déclarer « s’ils [les utilisateurs] le jugent nécessaire. » S’ils n’ont pas les compétences, ils seront dans l’obligation de faire appel à ceux qui savent. La leçon à tirer, c’est que de grands enjeux ici se nouent autour de la distribution des savoirs. On aura beau donner des outils aux plus pauvres (pensons à la fracture Nord/Sud) si l’on ne donne pas les moyens aux gens de les utiliser, en terme de formation et d’éducation, ils demeureront éternellement en état de sujétion et de domination. Et ici — faut-il le rappeler ? — la formation est de haut niveau.

Le second enseignement, c’est qu’il faut raisonner désormais à l’échelle de la planète. Il n’y aura pas cinquante acteurs qui vont tirer leur épingle de ce jeu là, mais quelques uns. Ceux ou celui qui sera(ont) parti le(s) premier(s). Tout se passe donc comme si, dans le nouveau capitalisme qui se dessine, les profits futurs passaient par un sacrifice temporaire des profits possibles actuellement. Tant il est vrai que le capitalisme nous a habitué, depuis le début de son histoire, à digérer ses contradictions, et à renaître plus fort chaque fois qu’on le croyait en péril.

Alors, est-ce la fin d’un beau rêve ? Peut-être pas. Le jeu reste ouvert, et c’est peut-être l’essentiel. Il n’y a en tous cas pas confiscation.

Les choses se joueront sur le terrain de la formation (et aussi de recherche fondamentale), et c’est là que les efforts doivent être déployés pour un réel partage des richesses communes. Ce n’est pas de la responsabilité des entreprises. C’est un projet politique, au sens noble du terme, et il appartient à tous les citoyens.

Ouvrages et sources documentaires avec lesquels j’ai préparé cette série d’articles

Livres

Le hold-up plénétaire, la face cachée de Microsoft, Roberto di Cosmo, Dominique Nora, Calman-Levy 1998

L’imposture informatique, François de Closets, Bruno Lussato, Fayard, 2000

La bataille du logiciel libre, dix clés pour comprendre, Perline, Thierry Noisette, La Découverte, 2004

Sources Web :

LeTemps.ch : Mark Shuttleworth, le créatif qui défie Bill Gates

LeMondeInformatique.fr : Entretien Mark ShuttleWorth par Christophe Bardy.

Framasoft.fr : Eloge de la simplicité, par Tristan Nitot

Wikipedia : Nombreux articles sur le logiciel libre en général et Ubuntu en particulier.

Ubuntu-fr : le site de la communauté francophone Ubuntu.


A lire également, dans la série Ubuntu, un linux pour tous  :

  1. Ubuntu dans le monde du logiciel libre
  2. Ubuntu, une distribution GNU/Linux
  3. Ubuntu, simplicité et liberté d’utilisation
  4. Installer Ubuntu
  5. La génèse et l’avenir d’Ubuntu

[1« "Ubuntu" est un ancien mot africain qui signifie "humanité aux autres". Ubuntu signifie également "Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous". La distribution Ubuntu Linux apporte l’esprit Ubuntu au monde logiciel. » : définition reprise du site Ubuntu-fr. Le mot commence à avoir un certain succès. Ainsi, l’ex -président des USA Bill Clinton a déclaré récemment : « Society is important because of Ubuntu.[..]
[I]t’s a word describing an African worldview, which translates as "I am because you are," and which means that individuals need other people to be fulfilled. »