Demain la gauche
« Connais ton adversaire, connais-toi, et tu ne mettras pas ta victoire en danger. »
En comparaison avec l’effervescence qui a marqué la campagne présidentielle, rien de plus frappant que l’atonie qui caractérise la préparation des élections législatives. La guerre serait-elle finie avant même que la bataille n’ait eu lieu ?
La situation est, il faut le dire, extrêmement préoccupante pour la gauche française : un parti socialiste déchiré en voie d’implosion, après sa défaite historique du 6 mai ; un parti communiste moribond ; une extrême gauche minoritaire dispersée en sectes multiples mais dont chacune de ses composantes se réclame de l’unité ... Jamais le paysage n’a été aussi sombre, l’atmosphère aussi délétère, pour les « forces de progrès ». De sorte que l’on est fondé à se demander si cette gauche française pourra un jour renaître de ses cendres, ou si les temps sont venus de tourner la page une fois pour toutes.
Dans ce cas, faut-il enterrer aussi les espoirs qu’elle a portés historiquement ? Espoirs d’un monde qui n’est pas uniquement celui de la compétition et de la concurrence, mais qui défend la solidarité et les valeurs sociales créées collectivement. Espoirs d’un monde qui défend l’idée de justice avant l’idée d’ordre. Espoirs d’un monde qui défend la liberté de tous contre les empiétements des groupes et lobbies de toutes sortes soutenus par l’argent des puissants. Bref, espoirs d’un monde qui défend les intérêts d’une écrasante majorité, c’est à dire de vous, de moi, de plus de quatre-vingts pour cent de nos concitoyens : ceux qui n’ont ni rentes, ni « stock options », et qui ne seront jamais assujettis à l’impôt sur la fortune...
Car c’est bien le paradoxe de la situation politique du moment. La gauche a perdu alors qu’elle n’aurait pas dû perdre, après le non au TCE, après les émeutes de novembre 2005, après le recul du gouvernement Villepin sur le CPE ... Et pourtant ! Nicolas Sarkozy attend maintenant sereinement le raz de marée électoral qui va porter une majorité UMP écrasante à l’assemblée nationale, pour pouvoir mener son train de réformes et adapter le pays. Enfin, les maîtres pour qui il travaille vont pouvoir mener dans des conditions qui leur sont encore plus favorables les batailles de la mondialisation capitaliste. Ne nous y trompons pas, c’est tout le modèle social à la française – les droits sociaux, les services publics, l’école républicaine ... – , déjà bien attaqué par les deux mandats de Chirac, qui est remis en cause. L’habileté particulière du nouveau Président de la République est d’avoir réussi à faire croire qu’il proposait une rupture alors que sa politique poursuit, mais avec moins de scrupules, ce que Chirac avec Raffarin puis De Villepin ont entrepris. Avec moins de complexes pour plus d’efficacité.
Pour comprendre ce tour de passe-passe, il faut dépasser les fausses oppositions et rechercher les vraies convergences. Il faut essayer de repérer, au-delà des différences feintes et revendiquées, l’identité cachée des protagonistes. Affirmons-le tout de suite : c’est la proximité mortelle de Royal et de Sarkozy qui est la cause de la chute de Royal. Cette proximité, il fallait bien tenter de la dissimuler. On a donc forcé sur l’altérité de Sarkozy. N’était-il pas le diable en personne, Hitler pourquoi pas ? Peine perdue, et au-delà, contre-productive, car cette diabolisation renforçait incidemment la stratégie du chef de la droite qui disait incarner la rupture. Rappelons-nous le débat du 2 mai : la courtoisie de Sarkozy, son insistance à indiquer qu’au fond, son programme n’était pas si différent de celui de sa compétitrice : à propos des questions internationales, à propos de la loi Fillon sur les retraites, à propos de l’Europe surtout. On a même vu cette chose absolument extraordinaire : la candidate de la gauche renchérir sur son adversaire dans l’hystérie identitaire nationaliste et sur le thème la sécurité. Il apparut clairement que la diabolisation de Sarkozy ne pouvait être qu’artificielle devant tant de ressemblances. Diabolisation qui relève de la mauvaise foi, et qui, comme telle est « métastable » : autorisant des oscillations, des jugements contradictoires. Au final, ne faisant pas vraiment peur, mais suffisante pour faire oublier l’essentiel, à savoir que Sarkozy n’était pas un homme neuf, mais qu’il était comptable de la situation du pays, et d’abord parce qu’il avait participé (en occupant les plus hautes responsabilités) à plusieurs des gouvernements de la France dans les années qui viennent de s’écouler.
Bref, une gauche qui n’était plus à gauche ne pouvait qu’être tentée « d’extrême-droitiser » maladroitement son adversaire pour revendiquer une différence qui lui faisait intrinsèquement défaut. Ce faisant, elle ne renforçait pas son ancrage à gauche, mais elle envoyait des signes contradictoires à son électorat naturel, tandis qu’elle renforçait la cohérence de son adversaire, et sa congruence. Elle lui permettait en outre de récolter les fruits de la démagogie national-populiste de Le Pen qui avait fait chuter Jospin en 2002.
Voilà vingt-cinq ans qu’on nous rabâche qu’il n’y a plus d’alternative possible au modèle de développement capitaliste dans les sociétés avancées. Les classes populaires ont désormais intégré le message : dès lors pourquoi choisir la duplicité contre l’intégrité ? Pourquoi ne pas choisir celui qui reconnaît avec « honnêteté » les données du problème, qui aide par exemple les entreprises à réussir en proposant la baisse des charges sociales et l’assouplissement du droit du travail ? Le succès de Sarkozy auprès des travailleurs repose sans doute sur une mystification (en réalité, dans un monde dominé par des conflits de classes, en aucun cas les intérêts du patronat et des travailleurs ne peuvent être les mêmes), mais en tous cas, cette mystification est habile et a pour elle la cohérence ; ce dont ne pouvait certes pas se prévaloir le discours de la candidate socialiste.
Si cette analyse est juste, elle permet également de comprendre les premières semaines de la Présidence Sarkozy. Une fois encore, délaissons l’accessoire (les illusionnistes ont cet art d’attirer l’attention vers l’inessentiel) et concentrons-nous sur ce qui est vraiment significatif.
L’accessoire, c’est bien sûr les gesticulations des premiers jours : Fouquet’s, Paloma, Cécilia et petite famille, émotions à quat’sous et larmes écrasées. Tandis que le bon peuple s’émeut de son escapade et de son côté nouveau riche (Finkielkraut qui n’en manque pas une s’écrie « Nous avons eu honte ») Sarkozy pense déjà à la suite. Il n’en a pas fini. Le petit homme hargneux et déterminé tend l’arc de sa volonté et vise rien moins que la victoire totale. Pas de merci. Il ne veut pas simplement vaincre son adversaire. Il veut le pulvériser et le terrasser. Il vise la victoire par K.O.
On ne s’appesantira donc pas davantage sur le thème de l’éternelle trahison. Encore une fois, si l’on veut y comprendre quelque chose, ce n’est pas vers le mythe, fut-il celui de Judas, qu’il convient de se tourner, mais vers la logique politique. S’il fallait un seul argument pour dire combien il est insuffisant d’accuser les faiblesses personnelles de tel ou tel dans une débandade aussi énorme, il suffirait de dresser la longue liste des pressentis. Sarkozy non seulement n’a pas fait d’efforts pour débaucher à gauche, mais il s’est payé le luxe de choisir. Citons pêle-mêle dès avant le premier tour les Roger Hanin, Georges Benamou et autres Max Gallo, puis avant le 6 mai les encouragements de Charasse, les consultations de Védrine, Allègre, Lauvergeon, et j’en passe (Lang ?). Le débauchage ne fut si aisé que parce que les différences politiques se situaient à la marge.
Sarkozy dans les premiers jours de son quinquennat avait tout intérêt à réunir un gouvernement « d’union nationale ». D’abord parce qu’il en retirait un bénéfice politique immédiat, en mettant une belle pagaille dans le camp d’en face, ensuite parce qu’il faudra rien de moins que « l’union nationale » en effet pour faire avaler ce qu’il nous prépare. Cette « union nationale » était un objectif d’autant plus facile qu’il aura suffi pour l’atteindre de faire taire les fausses oppositions et de s’entendre sur l’essentiel. Examinons le cas Kouchner : au-delà de la popularité du french doctor, ce qui rapproche Kouchner de Sarkozy c’est la question européenne, l’Europe de « la concurrence libre et non faussée ». Voilà le point de jonction. Kouchner, déçu que l’on n’ait pas reconnu ses mérites, a changé de patron, certainement pas de politique. Les notables du parti socialiste qui ont dit oui au T.C.E. disent logiquement oui à Sarkozy. Faut-il encore des arguments ? On citera alors le cas Jouyet : Jean-Pierre Jouyet devient, aux côtés de Kouchner, Secrétaire d’État aux affaires européennes. Jouyet - ex passerelle potentielle du côté de Bayrou - ami intime du couple Hollande Royal, va tout naturellement appliquer pour Sarkozy la politique que le PS, contre le peuple, majoritaire le 29 mai 2005, a continué à faire sienne...
Que dire en conclusion, sinon que Sarkozy n’ouvre rien du tout mais se contente d’enfermer le parti socialiste dans ces propres contradictions, et de pousser son avantage. Il aurait bien tort de ne pas le faire. Il a tout intérêt à garder cette ligne jusqu’aux législatives. Il appuiera sur les points de consensus, l’Europe, l’écologie (encore un tour d’illusionniste : pas de recul sur les centrales nucléaires EPR, ni sur la culture en plein champ des OGM, ni sur la poursuite du programme autoroutier), et il tergiversera momentanément sur « les sujets qui fâchent », le service minimum en cas de grève, et l’autonomie des universités par exemple.
Mais il a tout annoncé, et il est probable qu’il ne renoncera pas.
Rien n’est donc plus indispensable qu’une mobilisation générale pour contrer la droite la plus réactionnaire que la France ait connue depuis longtemps, et pourtant jamais les conditions de cette mobilisation n’ont été plus défavorables, tant le dernier parti de la gauche de gouvernement est contradictoire et illisible.
Pour en sortir, il faudra un jour ou l’autre en passer par une clarification franche. Le Parti Socialiste d’Epinay risque de ne pas y survivre. Qui le pleurera ? Il aura contribué par sa négligence, sa duplicité et son aveuglement à placer sur le trône de France l’un des soldats les plus valeureux du capitalisme désormais mondialisé, sans âme ni visage, qui promet l’opulence aux uns et organise le servage des autres, en négligeant de surcroît l’environnement et les ressources naturelles qui l’ont porté et le font vivre, comme un parasite aveugle épuise son hôte.
« Le socialisme est viable, écrit Marcel Conche, qui n’est pourtant pas un révolutionnaire, mais un paisible historien de la philosophie. Il est possible et représente une alternative au capitalisme, mais pas la seule – [...] L’autre alternative (l’autre terme de l’alternative) est le chaos [...] Rosa Luxembourg sut voir, mieux que d’autres, que le socialisme n’est pas fatal, que l’avenir du capitalisme peut être le chaos – allant jusqu’à l’auto destruction de l’humanité. »
À nous de faire mentir ces Cassandres.

