Guillebaud dit non à la pensée « grognon »
À l’invitation d’un collectif œcuménique, Jean-Claude Guillebaud donnait hier une conférence à Bourges. Ni « jobard » ni « grognon », Jean-Claude Guillebaud veut rester lucide sur notre monde et ses bouleversements, sans sacrifier son « espérance » qu’il lie à sa foi chrétienne. Son propos est clair : il appelle à un engagement qui se fonde sur des valeurs humanistes.
über dem Nebelmeer"
95 × 75 cm
Kunsthalle de Hambourg
source : wikipédia
Même si l’on ne partage pas les convictions religieuses de Jean-Claude Guillebaud, il faut reconnaître que l’homme est sympathique. On doit admettre aussi que son itinéraire est marqué par un élan généreux et une grande sincérité. Élève deJacques Ellul, il renonce à une carrière universitaire et se lance dans le journalisme. A Sud-Ouest d’abord, puis au Monde, dont il est l’un des grands reporters jusqu’au milieu des années 80. Il est présent sur de nombreux théâtres d’opérations, de la guerre du Biafra à celle du Liban. Il y côtoie la misère, la mort, la souffrance ; il a alors le sentiment que la France et l’Europe vivent à l’écart, peuplés de gens gâtés et « grognons », tandis que tout autour le monde brûle.
De son expérience de terrain, il retire bientôt la conviction que les réponses habituelles sont insuffisantes. « Devant le problème du mal, le journaliste, et même le politique n’ont rien à dire » Le problème du mal convoque le religieux, que l’on croyait oublié dans notre univers désenchanté. Au milieu des années 80, il décide de quitter Le Monde, pour « réfléchir » explique t-il à son directeur d’alors, Jacques Fauvet. Il intègre les éditions du Seuil dont il dirigera bientôt la collection « Sciences Humaines » Il se remet à l’école des savants, côtoie Michel Serres, Edgar Morin, René Girard, Cornelius Castoriadis Jean-Pierre Dupuy et tant d’autres. De disciplines et de formations différentes, ces intellectuels ont en commun un fort penchant pour l’interdisciplinarité. L’approche systémique des problèmes, qu’Edgar Morin sera l’un des premiers à conceptualiser, retient son attention. Guillebaud utilise l’image du miroir brisé pour évoquer une science morcelée dont les différentes branches sont incapables de communiquer entre elles. Il s’informe aux meilleures sources, tutoie les grands esprits de notre temps.
C’est sur une indication de Michel Serres qu’il décide à son tour de se lancer dans une recherche qui vise ce qu’il appelle les sources du désarroi contemporain. Il acquiert alors la conviction que nous vivons une époque charnière. Non pas un changement d’ère, tel que l’humanité en a connu dans l’histoire, par exemple au moment du passage du « moyen-âge » à la Renaissance, mais, pour reprendre une expression qu’il emprunte au philosophe allemand Karl Jaspers, un « moment axial », un moment de l’histoire de l’humanité où toute une configuration anthropologique se défait tandis qu’une autre apparaît.
La révolution néolithique fut un tel moment de notre histoire, qui a fixé les populations, inventé l’agriculture, l’élevage, la cité, la politique, la culture.
La révolution que nous vivons aujourd’hui affecte trois grands domaines : culturel, avec la révolution de l’information et de la communication liée aux progrès fulgurants de l’informatique ; économique, avec la mondialisation et l’essor du marché, « processus sans sujet » ; scientifique avec l’essor de la génétique. Nul ne peut nier que ces avancées bouleversent profondément nos vies. Guillebaud va plus loin. Il estime que le monde ancien n’est plus et ne sera jamais plus. C’est le visage de l’homme qui est en train de se transformer sous nos yeux, même si nous ne le savons pas encore. Mais Jean-Claude Guillebaud veut rester optimiste. Ni « jobard, » ni « grognon », il veut aider à dessiner une troisième voie. Il ne faut ni nourrir des regrets inutiles, ni céder à l’acquiescement béât devant les possibles inouïs qui s’ouvrent désormais à l’humanité. Il faut s’engager pour que cette révolution serve l’homme et ne l’écrase pas. C’est à ce moment que l’homme d’action et de culture retrouve la vitalité du message judéo-chrétien, optimiste en cela qu’il refuse de se laisser dominer par un quelconque destin.
La pensée de Guillebaud rejoint ici une tradition française humaniste et personnaliste dont par exemple Emmanuel Mounier fut au milieu du siècle dernier l’éminent représentant. On peut en partager les valeurs tout en réservant son jugement quant au problème de la foi qui est une affaire personnelle et, selon notre point de vue, bien mystérieuse.
Et puisque Jean-Claude Guillebaud achevait sa conférence avec une citation de Castoriadis, « croire c’est jeter un pont au-dessus de l’abîme du doute », nous évoquerons pour terminer une autre remarque du philosophe qui reprochait à Aristote la phrase qui ouvre sa « Métaphysique » : « Tous les hommes désirent naturellement savoir ». Non commentait Castoriadis, le stagirite s’est trompé pour une fois, tous les hommes désirent naturellement croire. [1] Et dans sa bouche, ce n’était pas un compliment ! Il faut lutter pour ne pas croire, « oser se servir de son entendement [2] », même si le tragique de l’existence ne devait jamais trouver sa résolution. Une façon, oserons nous rappeler à Jean-Claude Guillebaud, de ne pas « trahir les Lumières ».
[1] cf. Post-scriptum sur l’insignifiance, Entretiens avec Daniel Mermet, Éditions de l’Aube, 1998, p. 28
[2] « Sapere aude » : ose savoir, ose te servir de ton entendement. Cette formule que l’on trouve sous la plume d’E. Kant résume l’ambition des Lumières au XVIIIe siècle : renoncer à la foi pour bâtir sur les seules forces de la raison. À cette condition, l’humanité pourra entrer dans son âge adulte.