Guillebaud dit non à la pensée « grognon »

samedi 15 septembre 2007 à 12:45, par bombix

À l’invitation d’un collectif œcuménique, Jean-Claude Guillebaud donnait hier une conférence à Bourges. Ni « jobard » ni « grognon », Jean-Claude Guillebaud veut rester lucide sur notre monde et ses bouleversements, sans sacrifier son « espérance » qu’il lie à sa foi chrétienne. Son propos est clair : il appelle à un engagement qui se fonde sur des valeurs humanistes.

Guillebaud dit non à la pensée « grognon »
C.D. Friedrich : "Der Wanderer
über dem Nebelmeer"
huile sur toile
95 × 75 cm
Kunsthalle de Hambourg
source : wikipédia

Même si l’on ne partage pas les convictions religieuses de Jean-Claude Guillebaud, il faut reconnaître que l’homme est sympathique. On doit admettre aussi que son itinéraire est marqué par un élan généreux et une grande sincérité. Élève deJacques Ellul, il renonce à une carrière universitaire et se lance dans le journalisme. A Sud-Ouest d’abord, puis au Monde, dont il est l’un des grands reporters jusqu’au milieu des années 80. Il est présent sur de nombreux théâtres d’opérations, de la guerre du Biafra à celle du Liban. Il y côtoie la misère, la mort, la souffrance ; il a alors le sentiment que la France et l’Europe vivent à l’écart, peuplés de gens gâtés et « grognons », tandis que tout autour le monde brûle.
De son expérience de terrain, il retire bientôt la conviction que les réponses habituelles sont insuffisantes. « Devant le problème du mal, le journaliste, et même le politique n’ont rien à dire » Le problème du mal convoque le religieux, que l’on croyait oublié dans notre univers désenchanté. Au milieu des années 80, il décide de quitter Le Monde, pour « réfléchir » explique t-il à son directeur d’alors, Jacques Fauvet. Il intègre les éditions du Seuil dont il dirigera bientôt la collection « Sciences Humaines » Il se remet à l’école des savants, côtoie Michel Serres, Edgar Morin, René Girard, Cornelius Castoriadis Jean-Pierre Dupuy et tant d’autres. De disciplines et de formations différentes, ces intellectuels ont en commun un fort penchant pour l’interdisciplinarité. L’approche systémique des problèmes, qu’Edgar Morin sera l’un des premiers à conceptualiser, retient son attention. Guillebaud utilise l’image du miroir brisé pour évoquer une science morcelée dont les différentes branches sont incapables de communiquer entre elles. Il s’informe aux meilleures sources, tutoie les grands esprits de notre temps.

C’est sur une indication de Michel Serres qu’il décide à son tour de se lancer dans une recherche qui vise ce qu’il appelle les sources du désarroi contemporain. Il acquiert alors la conviction que nous vivons une époque charnière. Non pas un changement d’ère, tel que l’humanité en a connu dans l’histoire, par exemple au moment du passage du « moyen-âge » à la Renaissance, mais, pour reprendre une expression qu’il emprunte au philosophe allemand Karl Jaspers, un « moment axial », un moment de l’histoire de l’humanité où toute une configuration anthropologique se défait tandis qu’une autre apparaît.

La révolution néolithique fut un tel moment de notre histoire, qui a fixé les populations, inventé l’agriculture, l’élevage, la cité, la politique, la culture.

La révolution que nous vivons aujourd’hui affecte trois grands domaines : culturel, avec la révolution de l’information et de la communication liée aux progrès fulgurants de l’informatique ; économique, avec la mondialisation et l’essor du marché, « processus sans sujet » ; scientifique avec l’essor de la génétique. Nul ne peut nier que ces avancées bouleversent profondément nos vies. Guillebaud va plus loin. Il estime que le monde ancien n’est plus et ne sera jamais plus. C’est le visage de l’homme qui est en train de se transformer sous nos yeux, même si nous ne le savons pas encore. Mais Jean-Claude Guillebaud veut rester optimiste. Ni « jobard, » ni « grognon », il veut aider à dessiner une troisième voie. Il ne faut ni nourrir des regrets inutiles, ni céder à l’acquiescement béât devant les possibles inouïs qui s’ouvrent désormais à l’humanité. Il faut s’engager pour que cette révolution serve l’homme et ne l’écrase pas. C’est à ce moment que l’homme d’action et de culture retrouve la vitalité du message judéo-chrétien, optimiste en cela qu’il refuse de se laisser dominer par un quelconque destin.

La pensée de Guillebaud rejoint ici une tradition française humaniste et personnaliste dont par exemple Emmanuel Mounier fut au milieu du siècle dernier l’éminent représentant. On peut en partager les valeurs tout en réservant son jugement quant au problème de la foi qui est une affaire personnelle et, selon notre point de vue, bien mystérieuse.

Et puisque Jean-Claude Guillebaud achevait sa conférence avec une citation de Castoriadis, « croire c’est jeter un pont au-dessus de l’abîme du doute », nous évoquerons pour terminer une autre remarque du philosophe qui reprochait à Aristote la phrase qui ouvre sa « Métaphysique » : « Tous les hommes désirent naturellement savoir ». Non commentait Castoriadis, le stagirite s’est trompé pour une fois, tous les hommes désirent naturellement croire. [1] Et dans sa bouche, ce n’était pas un compliment ! Il faut lutter pour ne pas croire, « oser se servir de son entendement [2] », même si le tragique de l’existence ne devait jamais trouver sa résolution. Une façon, oserons nous rappeler à Jean-Claude Guillebaud, de ne pas « trahir les Lumières ».

[1cf. Post-scriptum sur l’insignifiance, Entretiens avec Daniel Mermet, Éditions de l’Aube, 1998, p. 28

[2« Sapere aude » : ose savoir, ose te servir de ton entendement. Cette formule que l’on trouve sous la plume d’E. Kant résume l’ambition des Lumières au XVIIIe siècle : renoncer à la foi pour bâtir sur les seules forces de la raison. À cette condition, l’humanité pourra entrer dans son âge adulte.

commentaires
Guillebaud dit non à la pensée « grognon » - clarinette - 17 septembre 2007 à 21:48

Eh bien, ..."lutter pour ne pas croire" !
Est-ce vraiment si évident, cette distinction entre croire et ne pas croire ?
Comme si on était à une intersection où l’on doive choisir entre deux chemins : droite ou gauche, croire ou ne pas croire... ?
Il y aurait d’un côté le tragique, la solitude et la noblesse de l’entendement, le philosophe lucide et courageux, et de l’autre la foi aveugle, la capitulation de la raison, l’asservissement, et puis ...quoi encore, le fanatisme, etc ?...
N’est-ce pas un peu réducteur, cher Bombix ?...


#8151
Guillebaud dit non à la pensée « grognon » - bombix - 18 septembre 2007 à  03:33

Evident, je ne sais pas. Nécessaire, oui je le crois (si je puis dire ;-)) Et je ne pense pas que rappeler cette alternative soit une démarche réductrice. Mais je voudrais rappeler plusieurs choses.

D’abord, il est bien entendu que l’attitude intellectuelle et la démarche de Guillebaud ne peuvent pas s’identifier à un fidéisme pur. Il est informé des sciences, et des plus actuelles. Il appartient à cette grande tradition catholique qui espère trouver une synthèse entre les vérités de la foi et celles de la raison (tradition soit dit en passant qui n’a plus guère de représentant depuis Teilhard de Chardin, sinon peut-être dans la tentative de René Girard. Mais justement, Girard est "suspect" pour beaucoup à cause de son catholicisme avoué) Comme intellectuel, il met en garde à la fois contre le scientisme et contre le fanatisme. On ne peut que le louer pour cette sagesse.

Je ne pense pas, et je n’ai pas dit, que toute attitude religieuse relevait du fanatisme, ou d’une sorte d’aberration intellectuelle (position d’un Onfray par exemple) Je suis atterré par le scientisme des pseudo-élites, qui loin d’être une arme de libération, associé à des idéologies politiques nauséabondes, peut être un l’auxiliaire des pires tyrannies. Je rejoins donc Guillebaud sur cette double critique du fanatisme et du scientisme.

Mais, mais ... reste le problème de la foi. À mon sens, on peut en faire l’économie. On doit pouvoir (re)fonder un humanisme (vilain mot, honni par les postmodernes, tant pis) qui s’affranchisse, qui se déleste de cette attitude. C’est pourquoi je parle de "lutte contre la croyance". Pour un religieux, même "éclairé", la raison doit se soumettre, en dernier ressort. Tout religieux qui entre dans les ordres fait vœu d’obéissance. On connaît ces théologiens de la libération qui se sont rétractés publiquement après avoir été mis au pas par la police de la pensée du Vatican. On sait ce qu’il advient de ceux qui refusent de se soumettre (voir les derniers démêlés d’Eugen Drewermann qui a claqué la porte de l’Eglise catholique et qui, après avoir été chassé de sa chaire de professeur, est en procès avec son ancien employeur, pour se faire payer sa ... retraite !) Un savant catholique orthodoxe (# hérétique)répondant à Drewermann explique : "La foi n’est autre pour moi que celle que nous a léguée la tradition des apôtres, _confiée à la tradition de l’Eglise_ comme une source sans cesse jaillissante. Les textes de la Bible en témoignent directement, à condition d’être tous rapportés à la personne de Jésus, Messie d’Israël et Fils de Dieu : il est la clef de leur interprétation et le principe de leur sens." (Pierre Grelot, Réponse à Eugen Drewermann, Cerf, p. 13 souligné par moi) Le problème est très clairement posé. Il n’y a pas d’autonomie de la raison. Sa place est celle d’une servante. Et la tradition de l’Eglise, c’est à dire l’Eglise comme institution, est placée en intermédiaire obligée.

C’est une attitude intellectuelle que personnellement je ne peux pas accepter. Et je dois dire que j’ai été un peu agacé par la mobilisation de Castoriadis pour justifier une telle position intellectuelle. Castoriadis était philosophe et psychanalyste, traversé par la pensée de Marx ; et s’il a critiqué "le marxisme" et ses dérives, c’était d’une certaine façon pour rester fidèle à Marx, au mouvement de sa pensée. Marx a dit très justement que la philosophie était prométhéenne. Il y a une tension entre l’attitude religieuse et l’attitude philosophique. Socrate est condamné pour impiété. Spinoza est excommunié. On pourrait multiplier les exemples. Je crois qu’il ne faut pas gommer cette tension. Ce qui n’exclut pas le dialogue et le respect.

Enfin, je voudrais quand même rappeler le moment historique de ce débat. Nous sommes sous la présidence d’un Sarkozy qui n’hésite pas à mobiliser le goupillon pour justifier sa politique réactionnaire. Je sais bien que les chrétiens ne sont pas responsables de cette instrumentalisation du religieux au profit d’une politique détestable. Mais quand même. Il est bon de rappeler quelques fondamentaux. On trouve, ça et là, des propositions selon lesquelles, hors du religieux, on ne saurait fonder la morale ni même trouver un sens à l’existence. C’est ainsi qu’on pourrait comprendre le message du dernier Jean-Claude Guillebaud. Et s’il intéresse tant les chrétiens, c’est qu’il peuvent mobiliser un intellectuel pour défendre leur cause. Après tout, qui peut le leur reprocher ?

Mais, mais ... comme le rappelait très fermement Henri Pena-Ruiz dans une lettre à Sarkozy parue dans Le Monde au début de l’année, ce court-circuit entre la religion et la morale, et même entre la religion et la spiritualité, est inacceptable. Je le cite : "Les humanistes athées doivent-ils jouir des mêmes droits que les croyants ? Dans votre livre La République et les religions (Cerf, 2004) vous accordez un privilège à l’option religieuse. Selon vous, en dehors de celle-ci, il ne serait pas possible de donner à la conduite de l’existence les repères de sens dont elle a besoin. A vous lire, Sartre l’athée et Camus l’agnostique devaient donc être perdus devant les problèmes de la vie... Et Bertrand Russell, qui écrivit Pourquoi je ne suis pas chrétien (Pauvert, 1962), devait se trouver démuni devant les questions éthiques. Ne pensez-vous pas que celui qui ne croit pas au ciel puisse être blessé par votre préférence, aujourd’hui transposée en une politique discriminatoire ?"

Alors encore une fois, Guillebaud n’est pas responsable des manoeuvres de Sarkozy. Il n’empêche que l’on doit rappeler fermement les droits d’une raison autonome dans tous les domaines, face aux assauts d’une idéologie réactionnaire qui, je suis désolé de le rappeler mais c’est ainsi, retrouve son alliée de toujours.

 ;-)

#8152 | Répond au message #8151
Guillebaud dit non à la pensée « grognon » - clarinette - 18 septembre 2007 à  22:32

J’entends bien l’analyse sur le moment historique du débat, mais je crois qu’il ne faut pas tout mélanger.
Je ne pense pas qu’on puisse assimiler ou faire une analogie entre le fait pour un croyant de placer l’Eglise, Tradition ou institution, « en intermédiaire obligée », et le fait que Sarkozy accorde « un privilège à l’option religieuse » contre l’athéisme, notamment pour fonder la morale...
Dans le premier cas, il s’agit d’une démarche personnelle, qui ne peut se justifier que personnellement, c’est le sens de la vocation du chrétien... Personne n’oblige personne à devenir ou à rester croyant, encore moins catholique.
Dans le deuxième cas, l’enjeu est différent : il s’agit du discours public d’un homme qui est devenu président de la République, et qui rouvre la question de la laïcité de l’Etat.
Là dessus, d’accord, il y a urgence à réaffirmer que la religion, ou plutôt les religions ne sont pas les seules à proposer un sens, une éthique, etc.
Est-ce que ce n’était pas déjà la problématique de Jean Baubérot , par exemple dans "La morale laïque contre l’ordre moral" ?

"Les questions de sens reviennent sur la place publique, mais elles ne se posent plus comme il y a deux siècles. Aujourd’hui comme hier, il est cependant impératif d’éviter que les religions prétendent imposer des normes à la société civile. Sur cette question, il faut être vigilant, notamment au regard de l’Europe, car il y a des pays comme l’Allemagne dans lesquels l’Eglise surplombe la société civile. Dans le cadre d’une éthique laïque, il faut que soit clair pour tous, le principe d’une diversité de réponses possibles aux questions de sens. Les religions ne sont pas seules détentrices des réponses à ces questions. Il y a aussi des propositions de sens non religieuses. C’est ce pluralisme du sens qui constitue à la fois une défi et une chance pour la laïcité du XXIe siècle."

Quant au "lutter pour ne pas croire", Baubérot ne le renierait pas... :
"C’est aussi un des enseignements de la laïcité dans son histoire, à savoir que le combat pour la liberté de penser est aussi une guerre civile interne à chaque individu. C’était déjà la leçon d’Alain au début du siècle ; c’est ce que nous rappelle plus récemment Claude Nicolet lorsqu’il esquisse les contours d’une laïcité intérieure et pour tout dire d’une éthique laïque pour laquelle l’effort difficile mais quotidien consiste à se mettre à l’abri du cléricalisme interne, nous rappelant qu’ »en chacun sommeille, toujours prêt à s’éveiller, le petit « monarque », le petit « prêtre », le petit « important », le petit « expert » qui prétendra s’imposer aux autres par la contrainte, la fausse raison, ou tout simplement la paresse et la sottise… »."

(http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com/archive/2005/05/28/morale_laique.html)

#8155 | Répond au message #8152
Guillebaud dit non à la pensée « grognon » - bombix - 18 septembre 2007 à  23:51

je crois qu’il ne faut pas tout mélanger

Il ne me semblait pas l’avoir fait. Merci pour ces citations intéressantes.

#8156 | Répond au message #8155