Livres et journaux interdits.

Bref état de la censure en France.
mercredi 23 janvier 2008 à 22:35, par Mercure Galant

Le Cercle Condorcet de Bourges et du Cher invitait dernièrement le journaliste et essayiste Bernard Joubert à une conférence-débat sur le thème des "Livres et journaux interdits".

Livres et journaux interdits.

C’est au petit théâtre de la maison de la culture de Bourges que l’association avait convié le public à venir écouter Bernard Joubert [1] récent auteur d’un volumineux ouvrage entièrement consacré à cette question. [2].En introduction, Ginette Parnet présidente de l’association, proposait une définition de la censure : cette “limitation arbitraire de la diffusion d’oeuvres et de parutions”, pouvant revêtir bien des aspects, qu’elle soit politique ou plus indirecte : pressions diverses, censure économique, autocensure... avant de laisser la parole au conférencier. [3]

Celui-ci rappela qu’en France, dans la définition juridique de la censure, il existe une autorisation préalable de publier. Le procès et l’éventuelle interdiction n’interviennent qu’après parution. Pour ce qui concerne cette forme de censure qui régit les parutions pour adultes, les choses paraissent assez claires. La procédure judiciaire s’inscrit dans un schéma classique avec toutes ses composantes : le procureur, les avocats des parties civiles et de la défense et un juge “neutre” qui rend au final son verdict. Cette démarche a le mérite d’amener un débat public où chacun peut livrer ses arguments.

Pour les parutions destinées à la jeunesse, la censure administrative, orchestrée par des fonctionnaires en charge des “libertés publiques” (doux euphémisme) demeure, selon Bernard Joubert, beaucoup plus contestable. Il explique effectivement que dans ce domaine, la censure repose sur l’existence d’une loi édifiée en 1949 tout à fait spécifique à la France. C’est précisément à partir de cette loi, qu’une commission de surveillance des livres destinées à la jeunesse fut créée. [4]

Aux origines de la loi de 1949.

Dès le début du xxème siècle, la censure affirmait vouloir protéger la jeunesse contre les "mauvaises lectures". Il s’agissait surtout d’agir contre les publications de bandes-dessinées. L’abbé Bethléem, prêtre, fondateur de la "Revue des lectures", lutta par exemple contre les publications Offenstadt (Les Pieds Nickelés)
puis contre le journal de Mickey qui parut en France dès 1934 . Très moderne dans sa présentation et de par les histoires qu’il fait découvrir : Pim Pam Poum, Jim la Jungle, Prince Vaillant, il dépoussière le “genre français” (style Becassine ) et remporte un grand succès auprès des jeunes lecteurs. Mais il affole aussi les éducateurs et les communistes qui s’opposent essentiellement à la bande-dessinée parce qu’américaine.
Un premier projet de loi avait été proposé sans succès, sous le gouvernement de Vichy. C’est en 1949 avec la loi adoptée par un Sénat, alors majoritairement apparenté au Mouvement républicain populaire (MRP), que cette censure prend forme. Les politiques de l’époque considèrent toujours que la délinquance guette les jeunes s’adonnant à la lecture de “mauvaises revues” , c’est pourquoi le 14ème article de la loi stipule qu’un arrêté peut être pris par le ministère de l’intérieur pour interdire les parutions proscrites.

Parutions destinées à la jeunesse

Pour les revues destinées à l’enfance et à la jeunesse, Le ministre de l’intérieur est donc aidé dans ses choix par une commission. Les avis rendus étant selon Bernard Joubert assez arbitraires. Sur 30 membres, un rapporteur est chargé de présenter le livre examiné. Souvent il n’y a qu’une lecture et l’on suit généralement l’avis du rapporteur. Cette commission est scindée en plusieurs collèges de bénévoles non défrayés. Tous les ministères sont représentés ainsi que les auteurs et les éditeurs les associations familiales avec l’UNAF , les associations de jeunesse comme les Scouts de France , Coeurs vaillants , Vaillant - ou bien encore Francs et Franches camarades dont le fondateur, Raoul Dubois , joua pendant plus de quarante ans, un rôle de censeur occulte.
Si personne ne représentait la Ligue de l’enseignement dans la commission elle eut cependant une influence certaine. Bernard Joubert évoque notamment un film qu’elle produisit :“On tue à chaque page”, dénonçant, sous la forme d’un documentaire, les méfaits de la lecture des bandes dessinées, assimilée à la prise de drogues. Dans les années 50, des expositions sont également créées pour dénoncer la BD. Tarzan par exemple, est alors considéré comme dangereux pour la jeunesse car "portant atteinte à la dignité humaine". Pourtant à l’époque, ces discours sont peu suivis d’effets, car l’auteur ne relève qu’une seule condamnation à une peine symbolique ainsi que quelques interdictions de parutions étrangères (essentiellement des BD belges), vraisemblable conséquence d’un protectionnisme à l’égard des auteurs français. Dans les mêmes années, la commission se révèle aussi très homophobe. Elle combat l’homosexualité en interdisant des revues militantes ne revêtant pourtant aucun caractère érotique. [5]
Si en 1967, on assiste à une modification plus libérale de la loi, en revanche, en matière d’érotisme, la BDBarbarella subit encore les foudres de la censure. Editée par Eric Losfeld , ce livre très luxueux et très cher avait obtenu la bienveillance de l’ensemble de la commission...sauf de Raoul Dubois, qui incite ses collègues à interdire sa parution pour ne pas donner le mauvais exemple aux éditeurs ! Les mangas japonais, au début des année 90, faillirent subir le même sort...

Parutions destinées aux adultes

Critère licencieux

Du côté adulte, on retient bien sûr en tout premier lieu le caractère licencieux des parutions. Ainsi des revues de pins-ups comme "Paris Hollywood" (1947-1973) puis des magazines comme Lui (1964) ou encore la revue de photos de charme, Absolu (créée par le chanteur Claude François en 1974), subissent à plusieurs reprises les foudres de la censure.
En littérature, les premiers romans interdits sont également des romans de moeurs ou de guerre. Pourtant, dès les années 50, on assiste à la parution de romans pornographiques. Certains éditeurs firent de la prison jusqu’à l’apparition des sex-shops dans les années 70. Pendant toute cette période Bernard Joubert note qu’il existe un véritable prohibition du “poil” sauf dans les publications naturistes . Les photos des magazines sont systématiquement retouchées ou gouachées au niveau du bas ventre. Le poil n’apparaît en France qu’en 1973 . Par contre dès l’année suivante, poils et sexes sont clairement identifiables. Avec l’arrivée du président Valéry Giscard d’Estaing , la loi autorise même la diffusion des films pornographiques. Mais cette autorisation s’accompagne de la loi du classement X en 1975, qui plombe véritablement les ambitions du genre en limitant sa diffusion aux salles spécialisées et empêchant également les réalisateurs d’obtenir des fonds pour créer de “vrais films”.

Critère de violence

Dans les années 50 encore, ce sont les critères de violence qui peuvent être retenues pour interdire une parution. Dans les romans policiers comme ceux d’André Héléna [6]interdits par le ministre de l’intérieur, François Mitterrand. Des revues sont également pointés du doigt comme Détective, spécialisée dans les faits divers glauques. Une première interdiction condamne la revue quelques mois en 1962, puis une deuxième interdiction, définitive cette fois, survient en 1978. [7]Bernard Joubert précise que les communistes et les féministes s’ associèrent, pour cette occasion, à la censure.

Autres Critères : Racisme et drogue

Sous le ministre Charles Pasqua, le critère d’incitation à la haine raciale est retenu contre des bulletins d’extrême droite, néo-nazis ou négationnistes tels que La revue Re-vision, qui paraît de nouveau, quelques temps plus tard, enrichie du sous-titre ironique : “le doux parfum de l’interdit”...

Parfois, les raisons réelles de la censure sont politiques mais l’interdiction revêt toujours l’un des critères évoqués précédemment. Le caractère licencieux fut mis en avant pour certains ouvrages de l’écrivain anarchiste André Lorulot (interdit par le ministre de l’intérieur Maurice Papon) ou pour la revue Hara-Kiri dont tout le monde connaît la fameuse couverture “Bal tragique à Colombey, un mort” parue au décès du Général De Gaulle. Raymond Marcellin, ministre de l’intérieur en place invoque, l’apparition de sexes, dans certains dessins, pour interdire définitivement le journal. Pourtant cette fois le public ne fut pas dupe et il y eu une forte mobilisation contre la décision ministérielle...

Actuellement encore , si de multiples regroupements ou associations
peuvent menacer d’intenter des procès pour la sortie d’un livre, les sanctions encourues par l’éditeur restent essentiellement d’ordre économique. C’est d’ailleurs pour cette unique raison que beaucoup d’éditeurs préfèrent pratiquer l’autocensure. Tout comme les libraires font le choix de sélectionner ou non certains ouvrages sujets à controverses, en fonction d’une potentielle audience auprès du public. Cependant, l’on peut estimer à juste titre, qu’il n’existe plus guère de censure d’ouvrages de nos jours.

Pour ce qui concerne les parutions destinées à la jeunesse, la commission de surveillance ne bénéficie plus aujourd’hui d’aucun poids . Elle se borne à demander la classification des parutions par catégorie d’âge, bien qu’il n’existe aucune loi obligeant les éditeurs à se plier à cet étiquetage. Bernard Joubert se réjouit donc de sa disparition annoncée. cette commission n’ayant toujours livré, comme il l’illustra dans son propos, que des combats d’arrière-garde. Néanmoins, il termina en insistant sur le devoir de vigilance : une suppression aujourd’hui, n’assurant, selon lui, aucunement la garantie de ne plus voir surgir d’autres formes de censure à l’avenir.

[1Journaliste indépendant. Collabore actuellement aux journaux État d’urgence et Art press. Dirige Dynamite, le label bande dessinée de La Musardine. A publié une dizaine de livres, parmi lesquels les essais : Images interdites (Alternatives, 1989), les Magiciens (Alternatives, 1990), les Pin-up (Alternatives, 1995).

[2Joubert, Bernard, "Dictionnaire des livres et journaux interdits : Par arrêtés ministériels de 1949 à nos jours ”,Cercle de la Librairie, 2007

[3Pour en savoir un peu plus sur cet auteur, vous pouvez lire en ligne les articles suivants : ici

et

[4On peut retrouver les attributions de cette commission en ligne ici

[5A cet égard, l’auteur signale qu’un des derniers arrêtés date du ministre de l’intérieur Charles Pasqua dans les années 90, contre la revue Gai-Pied.

[6Je n’ai personnellement pas retrouvé de trace de cet auteur. Si un lecteur en sait plus long à ce sujet...

[7Avant l’apparition du Nouveau Détective qui paraît encore aujourd’hui.

commentaires
Livres et journaux interdits. - Mercure Galant - 18 février 2009 à 22:48

Toujours à propos du livre de Bernard Joubert, on peut découvrir la critique enthousiaste qu’en avait faite sur Obsvidéo le fameux chroniqueur Delfeil de Ton en cliquant surce lien.


#22354
Livres et journaux interdits. - jlstel - 16 février 2008 à 22:31

Bonjour
Bravo pour votre CR sur la conférence de Bernard Joubert relative à la censure.
Certes, réponses aux dernières questions du public n’a pu être donnée.
Pourtant une forme de censure, sournoise, qu’est "l’autocensure" ou l’absence d’information critique de la part des médias, est dangereuse aujourd’hui.
Donc cette conférence doit contribuer à poursuivre le débat et la réflexion.
Merci pour votre contribution


#10732
Livres et journaux interdits. - Mercure Galant - 17 février 2008 à  23:21

Bonsoir jlstel,

Vous précisez avec justesse...

Pourtant une forme de censure, sournoise, qu’est "l’autocensure" ou l’absence d’information critique de la part des médias, est dangereuse aujourd’hui.

Pour appréhender un peu mieux cette notion, je renvoie les lecteurs à cette définition de l’autocensure.

Vous avez également raison de rappeler qu’à l’issue de cette conférence, quelques auditeurs ont relevé certaines formes d’autocensure. Si mes souvenirs sont bons, un intervenant avait notamment évoqué l’absence de livres traitant de "l’affaire Papon" à la bibliothèque de St Amand et s’en étonnait à juste titre. Quand on sait le rôle tenu par l’ancien maire de St Amand au niveau national, que ce soit pendant la dernière guerre en tant que secrétaire général de la préfecture de la Gironde (condamné pour complicité de crimes contre l’humanité ) ou en tant que préfet de police de Paris (responsable de la répression féroce et meurtrière des sympathisants du FLN en octobre 1961), on peut effectivement se demander si cet "oubli" est une grande maladresse ou un vrai acte d’autocensure...

#10736 | Répond au message #10732
Rectificatif - Mercure Galant - 5 février 2008 à 17:24

Merci à Bernard Joubert d’avoir pris le temps d’apporter quelques corrections à notre article :

L’hebdomadaire Gai Pied n’a pas été interdit. Pasqua l’a menacé, les médias se sont mobilisés, et Pasqua a renoncé.

Dont acte...

L’auteur de romans policiers interdits que je citais est André Héléna.

Pour en savoir plus sur cet auteur, on peut se référer à ces liens ici ou


#10314