Dimanche. Plus rien dans le frigo. Ça m’énerve qu’on fasse bosser les gens le dimanche, mais là, je vais être complice. La faim me pousse. Me voilà parti pour C... Néons blafards, gens affairés, bouffe sous plastique, musique robinet d’eau tiède. Tout y est, le tableau est parfait. Vite, je remplis mon panier. Vite à la caisse. « Vous avez la carte ? » C’est systématique. Chaque fois que je passe à la caisse dans n’importe quel magasin, tombe la question fatidique : « Vous avez la carte ? » Au début je répondais : « Non ». « Vous la voulez ? » « Non ». Ensuite, j’ai décidé de ne plus répondre. Mais bon, ça fait perdre du temps, et ça embarasse les caissières. Ce matin-là, je suis un peu agacé sans doute. Je réplique, fatigué par la dix millième demande : « Et vous, vous l’avez la carte ? » C’est un jeune qui est à la caisse. « Ah non, nous on n’a pas le droit. » Je le regarde éberlué. « Oui, parce qu’on pourrait récupérer les points des clients. » Je fais remarquer : « Mais s’ils sont d’accord, les clients, si ils vous les donnent, les points ? » Réponse : « Les responsables du magasin considèrent que c’est du vol. » La carte, c’est fait pour attirer le chaland, c’est pas fait pour que la caissière payée 20 heures au SMIC puisse remplir son panier parfois pour un tout petit peu moins cher, grâce à ce qu’on lui a donné. Décidément, y a pas qu’à Cora où les patrons ont une conception très particulière du pouvoir, de la propriété, du don et du vol. Et une relation de confiance avec les gens qui bossent pour eux vraiment remarquable. Je suis pas près de l’avoir, la carte.