Crise : de l’argent et de la machine politique

jeudi 9 octobre 2008 à 07:04

« Est-il sûr que l’argent soit le nerf de la guerre ? Les peuples riches ont toujours été battus et conquis par les peuples pauvres. Est-il sûr que l’argent soit le ressort d’un bon gouvernement ? Les systèmes de finances sont modernes. Je n’en vois rien sortir de bon ni de grand. Les Gouvernements anciens ne connaissaient pas même ce mot de finance, et ce qu’ils faisaient avec des hommes est prodigieux. L’argent est tout au plus le supplément des hommes, et le supplément ne vaudra jamais la chose [...] Pour vous maintenir heureux et libres, ce sont des têtes, des cœurs, et des bras qu’il vous faut : c’est là ce qui fait la force d’un État et la prospérité d’un peuple. Les systèmes de finance font des âmes vénales, et dès qu’on ne peut que gagner, on gagne toujours plus à être fripon qu’honnête homme. L’emploi de l’argent se dévoie et se cache ; il est destiné à une chose et employé à une autre. Ceux qui le manient appren­nent bientôt à le détourner, et que sont tous les surveillants qu’on leur donne, sinon d’autres fripons qu’on envoie partager avec eux. S’il n’y avait que des richesses publiques et manifestes ; si la marche de l’or laissait une marque ostensible et ne pouvait se cacher, il n’y aurait point d’expédient plus com­mode pour acheter des services, du courage, de la fidélité, des vertus ; mais vu sa circulation secrète, il est plus commode encore pour faire des pillards et des traîtres, pour mettre à l’enchère le bien public et la liberté. En un mot l’argent est à la fois le ressort le plus faible et le plus vain que je connaisse pour faire marcher à son but la machine politique, le plus fort et le plus sûr pour l’en détourner. »

Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, 1772. Texte intégral téléchargeable ici.


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