A Sainte-Soline, les gendarmes embarquent des manifestants marqués par un produit invisible
Libération, 7 avril 2023
"L’information circulait à bas bruit dans les réseaux de militants environnementaux. Avant que n’éclatent les affrontements de Sainte-Soline, le 25 mars, certains activistes suggéraient déjà que les forces de l’ordre avaient recours à un liquide inodore et incolore pour marquer des individus sans qu’ils ne se rendent compte, et pouvoir, a posteriori, les retrouver, les identifier et éventuellement les arrêter.
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« On va faire une révélation de substance criminalistique. Fermez les yeux », ordonne l’un d’eux. La lumière dévoile des traces bleues éparses sur les corps de Clément et Paul.
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Clément et Paul ne le savent pas encore, mais leurs mains sont tachées par les produits marquants codés (PMC) projetés par les forces de l’ordre pendant la manifestation de Sainte-Soline. Ces marques vont leur valoir vingt-huit heures de garde à vue à chacun. Leurs avocates, Coline Bouillon et Chloé Chalot, assurent que jamais personne avant eux n’avait été privé de liberté en France sur le fondement de ce dispositif.
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Ce n’est pas la première fois que ces marquages chimiques sont évoqués dans le cadre d’opérations policières en France. Déjà, en janvier 2019, en pleine crise des gilets jaunes, Christophe Castaner, qui était alors ministre de l’Intérieur, avait annoncé la possibilité pour les forces de l’ordre de recourir aux produits marquants codés.
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Le PMC refait son apparition en 2022, et déjà à Sainte-Soline. Des photoreporters capturent des images d’unités de la gendarmerie nationale armées d’un engin jaune, ressemblant à un fusil de paintball. Selon le collectif Désarmons-les, la couleur de l’arme indique alors qu’elle est en phase d’expérimentation. Un an plus tard, toujours à Sainte-Soline, revoilà les mêmes armes, mais cette fois de couleur noire, comme l’atteste le rapport de l’Observatoire parisien des libertés publiques du 26 mars.
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Relâchés au bout de vingt-huit heures, ils font désormais l’objet d’une enquête préliminaire. Clément ne cache pas son « inquiétude » : « C’est très angoissant de se dire que le procureur peut ordonner une perquisition de mon domicile, me mettre sur écoute ou me convoquer, sur la simple base de la présence de PMC sur ma peau. » « J’ai juste le sentiment d’avoir été victime d’une technologie non maîtrisée et au cadre légal très flou », complète Paul. Son avocate s’inquiète de la normalisation du procédé : « dès lors qu’une personne aura une micro-trace de PMC sur elle, elle pourra être placée en garde à vue à des fins de vérification. C’est une nouvelle manière d’attenter au droit de manifester. »
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Clément, 34 ans, est journaliste indépendant pour Radio France et le Monde
Paul (1), 28 ans, est guide touristique