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À la masse ! - Question - 29 octobre 2023 à 21:28

Que cache la haine d’Israël ?
Voici un texte de Pierre Jourde. Il n’est plus en ligne alors je le restitue intégralement avec sa présentation. On peut ne pas être d’accord sur tel ou tel point. Mais il fait réfléchir et énonce quelques vérités que les bonnes âmes ne veulent surtout pas entendre.

Mais d’abord sa présentation :

Le texte qui suit m’a valu de recevoir des messages et des lettres d’insultes en grand nombre. Il est considéré comme « ignoble », « ignominieux », « mensonger », « faux », son auteur est soupçonné de toutes les horreurs, raciste bien évidemment, « communautariste blanc », etc. (et même « antisémite », pourquoi pas, tant qu’on y est). Bref, le texte qui suit ne peut avoir été écrit que par le dernier des salauds, et l’on s’interroge sur l’honnêteté de son auteur, sa compétence d’enseignant, sa femme, ses enfants, etc. Rien n’est de trop face à un brûlot aussi répugnant. Comme d’habitude, on a aussi attribué cet article à la volonté de se « faire bien voir par les juifs », de même que mes interventions critiques sur l’université ou la littérature contemporaine ont été attribuées au carriérisme. L’idée qu’on puisse avoir des opinions et les exprimer de bonne foi paraît impossible. (Soit dit en passant, cet article m’a plutôt valu quelques ennuis dans mes fonctions universitaires). Cela a été pour moi une nouvelle occasion de vérifier deux ou trois choses :

La question israëlo-palestinienne soulève immanquablement l’hystérie. On réagit aux textes sur leurs intentions supposées, jamais sur une lecture scrupuleuse de leur contenu. J’avais pris l’habitude de cela après les réactions suscitées par La Littérature sans estomac ou Pays perdu. Ne mentionnons même pas la phrase : « La mort de centaines de femmes et d’enfants palestiniens est un désastre humain qui doit susciter en tout humain l’horreur et la compassion », qui n’a dû être considérée que comme une prudence rhétorique. La haine ahurissante que j’ai reçue m’a conforté dans l’interrogation de mon article : Pourquoi tout ce qui touche à Israël engendre-t-il une telle haine ?

On voudrait ne pas avoir à relever toutes les bêtises ou les manifestations de mauvaise foi, tout le déversement de confusion mentale qu’a occasionné ce texte. Pour ne prendre qu’un exemple de ce torrent de n’importe quoi, on m’a donné de graves leçons de philologie, me reprochant mon ignorance, scandaleuse pour un universitaire, me rappelant que, puisque les Arabes étaient des sémites, l’antisémitisme concernait aussi les Arabes, etc. Il se trouve qu’au-delà du sens étymologique, l’usage a fait que ce mot est réservé au caractère spécifique de la haine des juifs, les gens qui traitent de ces questions se conforment à cet usage.

Pour tenter d’éclairer un peu sérieusement cet article, je voudrais revenir sur la question de ce qui l’a motivé, et sur la question des faits.

Par quoi ce texte a-t-il été motivé ?

Les manifestations contre Israël, à la suite de l’offensive de Gaza, ont rassemblé du monde. Ces manifestations, sans nul doute, étaient justifiées amplement par les souffrances endurées par la population civile palestinienne, et toute protestation contre la violence d’une guerre est bienvenue. Certains traits de ces manifestations étaient cependant inquiétants : leur agressivité, et le caractère parfois antisémite de certaines expressions. Mais passons là-dessus.

Je me suis demandé ce qui motivait les manifestants. Pourquoi manifeste-t-on dans ce cas de figure ? Je suppose que c’est par humanité, par amour de la justice. Du moins cela me paraît être les motivations les plus élevées. Je ferai remarquer que je prête a priori aux manifestants anti-Israël de nobles motifs, je ne parle pas a priori de haine. Mais je me suis demandé pourquoi ces mêmes motivations ne produisaient pas des manifestations aussi véhémentes lorsque l’humanité et la justice se trouvaient autant sinon plus bafouées de par le monde, au Soudan au même moment, au Guatemala, au Sri Lanka, au Tibet, en Birmanie, ou lorsqu’on pend une jeune fille de seize ans en Iran parce qu’elle s’est montrée un peu légère, parmi des centaines de condamnations à mort annuelles, ou lorsque des attentas aveugles tuent des innocents (dont des Arabes) à Jérusalem ou Tel Aviv comme la guerre en tue à Gaza. Je ne me souviens pas non plus de la moindre manifestation lorsque, il y a quelques années, deux prisonniers israéliens ont été lynchés et exposés sanglants à une fenêtre par des palestiniens.

Pourquoi est-ce Israël qui déclenche une telle colère, aussi juste soit-elle, et pas les autres ? Pourquoi nous montre-t-on tant de morts, de sang, de souffrance, avec insistance, lorsqu’elles ont lieu à Gaza, et beaucoup moins ailleurs ? Je ne trouvais pas d’explications satisfaisantes. Les palestiniens sont victime d’une injustice, certes, on ne le niera pas, mais pourquoi cette injustice, dans un monde si bondé d’injustice, est-elle cent fois plus mise en scène que les autres ? On nous montre à l’envi les morts de Gaza, cela nous révolte, et c’est normal. Supposons que l’on nous montre tout aussi souvent et tout aussi dramatiquement le spectacle des femmes lapidées pour adultère au Moyen Orient, les indiens d’Amérique centrale exterminés, les dizaines de milliers de Darfouris atrocement massacrés, que ferions-nous ? Notre révolte serait-elle aussi vive ?

Supposons, pour les manifestants d’origine arabe, que certains soient également motivés par une solidarité arabe ou musulmane. Laissons de côté le caractère potentiellement dangereux d’une telle solidarité, qui ouvre la possibilité, sur le territoire de la république, de conflits communautaristes. (Qualifier ces manifestants d’« Arabes » peut légitimement susciter le soupçon de racisme. En revanche, la mention de l’origine arabe devient tout à fait normale, plus du tout raciste, lorsqu’il s’agit d’expliquer, de comprendre la véhémence anti-israélienne de certains jeunes français.) Mais admettons cette réaction, considérons-la comme normale. Admettons un réflexe de solidarité arabe ou musulmane. On constate tout de même que le massacre de milliers de Palestiniens par les régimes Jordanien ou Syrien n’a jamais soulevé les foules parisiennes, que le carnage de musulmans tchétchènes ou indiens n’a guère suscité de manifestations de la part de français musulmans. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Que faire de ce fait ? On peut en tirer une possible conclusion : la mort d’un Arabe ou d’un musulman revêt une valeur différente, en France, suivant que cet Arabe ou ce musulman est tué par un juif ou par n’importe qui d’autre.

Je ne veux pas dire par là que protester contre la guerre et les victimes civiles à Gaza soit antisémite, absolument pas, rien n’est plus stupide que les accusations d’antisémitisme à tort et à travers, et je comprends parfaitement qu’on se rende à ces manifestations. Mais je pense que si on fait le choix de manifester lorsque le coupable est Israël, et jamais dans tous les autres cas de figure, cela doit bien impliquer que notre rapport à Israël est d’une nature particulière, qu’un crime israélien nous semble d’une ampleur et d’une importance plus grandes que les autres. C’est pour cela qu’il me semble qu’Israël incarne en Europe le coupable idéal. Le méchant état construit sur le modèle occidental, et qui opprime les pauvres Arabes que l’Europe a colonisés. Bref, Israël est chargé de la mauvaise conscience occidentale, nous en faisons notre double maléfique et nous nous déchargeons sur ce bouc émissaire de notre péché occidental. Pour les musulmans, Israël joue le rôle de point de fixation, de déversoir de toutes les frustrations ou rancoeurs accumulées. Il incarne l’injustice, même dans le cas où ces injustices seraient plus violentes encore au sein même des pays musulmans.

Si il y a un antisionisme sincère, l’antisionisme peut aussi servir à masquer commodément un antisémitisme inavouable, et on ne peut pas exclure cette motivation pour certains des participants à ces manifestations. Les propos de Dieudonné et de ses amis montrent suffisamment que leur « antisionisme » reproduit tous les clichés caractéristiques des discours antisémites, des années 1880 à la libération. Dieudonné est rejoint dans son « antisionisme » par des négationnistes, et diverses personnalités, dont l’animateur de « la banlieue s’exprime ». On aimerait qu’elle s’exprime sans faire siens les idéaux du Front national, pour ne pas dire pire. Si le sionisme est analysé comme l’ambition territoriale excessive et les méthodes brutales d’un état de sept millions d’habitants qui couvre l’équivalent de trois départements français, on a raison de le dénoncer, mais il n’y a peut-être pas de quoi en faire la cause du siècle. Pourquoi ne pas créer alors un parti antisoudanais ou antichinois ? (Pourquoi ne pas dénoncer aussi, tant qu’on y est, les militants du Fatah affreusement torturés par le Hamas, ou les civils que ce même Hamas a obligés à rester sous les bombes de Tsahal ?) Mais si le sionisme est analysé comme un complot et un danger universels, alors on tombe dans le banal antisémitisme.

En ce qui concerne les faits, j’avoue ne pas très bien comprendre les accusations de mensonge. Il est vrai que ces accusations restaient prudemment générales, et évitaient de relever concrètement ce que j’ai écrit.

Sur le caractère démocratique d’Israël : on peut en discuter les formes et l’étendue, reste que ce pays est bel et bien une démocratie parlementaire, que les gouvernements y changent au gré des majorités, que les gouvernants y sont durement critiqués, passibles de poursuites judiciaires, et que les Arabes israéliens y bénéficient d’une représentation nationale importante. Je ne pense pas qu’on puisse qualifier de « démocraties » la théocratie saoudienne, la Syrie, la Libye, l’Egypte, la bande de Gaza sous la coupe du Hamas ou les divers émirats. Je n’y peux malheureusement rien. On pourrait affiner cette présentation en comparant la place des femmes. Où vaut-il mieux être une femme : à Tel Aviv ? à Gaza ? à Riyad ? à Assiout ? Le sort de la moitié de l’humanité me paraît un aspect important du caractère démocratique ou non d’un régime. On peut y ajouter la capacité à l’autocritique. Il y a en Israël des manifestations contre la guerre, des soutiens importants aux palestiniens, et même des voix qui s’élèvent pour contester la légitimité même de l’existence d’Israël. L’exercice équivalent serait infiniment plus risqué à Ramallah ou Damas. D’ailleurs il n’est pas pratiqué, ou de manière extrêmement marginales, tant les conséquences en sont lourdes. Mais pardon, tout cela est faux, je mens, je suis un infâme raciste.

Sur la place comparée des Arabes en Israël et des juifs en pays arabe : le sort des Palestiniens n’est certes pas enviable, et la constitution d’un état palestinien viable apparaît comme une nécessité. Il reste qu’Israël est, pour une part non négligeable, un pays arabe, et que la minorité arabe y a sa place, dans les écoles, les universités, les hôpitaux. Toute personne qui s’est rendue en Israël le sait. Les femmes voilées à l’université Bar Ilan de Tel Aviv, je ne les invente pas, je les ai croisées. Mais c’est un mensonge de ma part, évidemment. Et, encore une fois, je propose un test équivalent : qu’un juif en kippa se présente à l’entrée d’une université saoudienne, syrienne ou égyptienne. Que croit-on qu’il se passera ? On l’invitera à s’asseoir et à suivre les cours, comme les jeunes femmes musulmanes de Bar Ilan ? Les Palestiniens ont été spoliés par la création d’Israël, c’est vrai. Mais que croit-on qu’il est arrivé aux milliers de juifs qui vivaient dans les pays arabes ? Mensonges de dire qu’ils ont été chassés et spoliés ? Mensonge, oui, qui ne peut être formulé que par un salaud, un communautariste, un universitaire indigne d’occuper sa chaire de professeur.

Voici un autre mensonge : l’antisémitisme le plus virulent, accompagné de négationnisme, est devenu monnaie courante dans les pays arabes. Antisémitisme, pas seulement antisionisme. J’invente les manuels scolaires pour enfants arabes, bréviaires de haine antisémite. J’invente le négationnisme du président iranien. J’invente l’enthousiasme pro-hitlérien d’écoliers algériens manipulés par le discours officiel, et qui s’exprime sans complexe devant un professeur coopérant. J’invente les étudiantes des certains émirats refusant d’étudier un écrivain allemand en cours de littérature, parce que cet écrivain était anti-nazi. J’invente la charte du Hamas, excellente lecture. J’invente Le Protocole des sages de Sion exposé à la bibliothèque d’Alexandrie comme un monument de la culture juive, et utilisé par la propagande du Hamas, alors que l’on sait bien que ce texte de manipulation antisémite a été fabriqué de toutes pièces par la police du tsar avant la révolution de 1917. J’invente pas les propos banalement antisémites du ministre de la culture égyptien. Mensonges éhontés, que tout cela. Tout ce qui dérange une certitude partisane ne peut qu’être mensonger.

En tous cas, de cet antisémitisme qui tend à se répandre en terre arabe, je ne tirerai pas de conclusions ni de spéculations à la Dieudonné. Je ne fonderai pas de parti anti-panarabique. Si je le faisais, on me suspecterait de racisme, et on aurait sans doute raison. Mais je n’ai pas de haine, moi, et mon propos, dans le texte qui suit, consiste au contraire à la débusquer, et à la combattre, de quelque bord qu’elle soit.


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