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"Le parallèle dressé entre le Hamas et l’État islamique demeure bancal, comme l’analyse cet article du journal Haaretz ou bien la chercheuse Héloïse Fayet dans nos colonnes. L’organisation djihadiste fondée par Abou Bakr al-Baghdadi n’a, d’ailleurs, jamais placé au centre de ses combats la cause palestinienne et Israël.
Il n’empêche que si une composante du Hamas ne peut être déconnectée de la lutte nationale palestinienne et qu’il est illusoire de lui dénier son appartenance à la résistance palestinienne face à la puissance occupante israélienne, une autre composante ne peut être séparée de sa dimension djihadiste.
Par son idéologie, son fondamentalisme religieux, ses modes opératoires, sa mobilisation de combattants prêts à mourir en martyr, le Hamas n’est pas étranger à la sphère djihadiste. Or celle-ci est saturée d’une haine des juifs qui dépasse la détestation d’Israël, comme l’ont rappelé les attentats commis par Mohammed Merah à Toulouse ou Mehdi Nemmouche au Musée juif de Bruxelles, pour ne prendre que ces exemples.
Dresser alors un signe égal entre le Hamas palestinien et l’OLP ou le FLN algérien revient ainsi à nier que les membres du Hamas qui ont commis les massacres du 7 octobre dernier ne sont pas seulement des tueurs de colons, ni même d’Israéliens, mais aussi des tueurs de Juifs.
L’engrenage verbal du Hamas comme du gouvernement israélien, sur fond de guerre des civilisations et des religions, ne peut que faire craindre que ces prophéties s’autoréalisent tant le reste du monde, et notamment les États-Unis, est idéologiquement poreux aux discours opposant un « axe du bien » à un « axe du mal ».
Catalysé par cette situation, l’antisémitisme se déploie en toute liberté dans de nombreux pays. Et ne fait que renforcer dans leurs certitudes les dirigeants israéliens qui assument de mettre en œuvre le projet colonial d’occupation des territoires palestiniens, comme on le voit en Cisjordanie où l’armée n’empêche pas les colons d’expulser, terroriser et tuer des Palestiniens – depuis le 7 octobre, plus de 130 d’entre eux auraient trouvé la mort à la suite de tirs de soldats ou de colons israéliens, selon le ministère de la santé de l’Autorité palestinienne. À ce titre, la récente nomination du fondamentaliste d’extrême droite Zvi Sukkot à la tête de la sous-commission de la Knesset chargée de la Cisjordanie a de quoi terrifier."
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Si l’heure est de tout temps aux poètes, elle est néanmoins d’abord et avant tout aux solutions politiques. Il est urgent de reconnaître que, de chaque côté du mur, la vie d’un civil en vaut une autre, qu’un enfant dans le viseur d’une arme doit être défendu de manière inconditionnelle, coûte que coûte, qu’il soit israélien ou palestinien. Franchir cette ligne rouge, c’est commettre l’irréparable.
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Mobilisons-nous, tant qu’il en est encore temps, contre les paroles déshumanisantes, qui, dans les médias français, appellent à distinguer les petites victimes selon le mode opératoire de leur mort (comme ici, là et encore là). Elles nous mènent droit à la catastrophe. Et il faut lire, à l’inverse, pour tenter de se réchauffer, les appels vibrants qu’adresse régulièrement au monde le secrétaire général de l’ONU António Guterres pour dénoncer l’indifférence, la complaisance et l’inaction.
En français ou en anglais, on souligne parfois qu’il n’existe pas de mot pour désigner une personne qui a perdu son enfant, un équivalent du mot « orphelin » pour un parent, tant cette situation n’est pas dans l’ordre des choses. Il se trouve cependant que ce mot existe dans deux langues, l’arabe où il se dit thekla, et l’hébreu où il se dit shakoul. Pour éviter que ces deux mots ne deviennent des lieux communs, le seul moyen est d’arrêter aujourd’hui la vengeance en cours à Gaza, quelles que soient les atrocités qui l’ont déclenchée et les raisons plus anciennes qui ont pu catalyser ces dernières."
Massacre de Gaza : l’inaction est un crime
Médiapart, 4 novembre 2023